Aimé Césaire et la loi de la déshumanisation progressive

14 avril


Aimé Césaire, par Pablo DS

En 1950, l’écrivain et leader politique martiniquais Aimé Césaire publia Discours sur le colonialisme, l’un des textes les plus importants du XXe siècle. Dans cet ouvrage, Césaire formula ce qu’il appela la « loi de la déshumanisation progressive ». Citons le passage dans lequel il la présente : « La bourgeoisie [...] est condamnée [...] à prendre en charge toute la barbarie de l’histoire, les tortures du Moyen-Âge comme l’inquisition, la raison d’État comme le bellicisme, le racisme comme l’esclavagisme, bref, tout ce contre quoi elle a protesté … du temps que … elle incarnait le progrès humain… Il y a une loi de déshumanisation progressive en vertu de quoi désormais, à l’ordre du jour de la bourgeoisie il n’y a … que la violence, la corruption et la barbarie. » Ailleurs, il ajoute : « La bourgeoisie est condamnée à être chaque jour plus hargneuse, plus ouvertement féroce, plus dénuée de pudeur, plus sommairement barbare. » [1]



Violence, corruption, barbarie, absence de pudeur : ces termes ne décrivent-ils pas l’époque de Trump, d’Elon Musk, des archives Epstein ? Les tortures du Moyen Âge ? Pensons au centre de détention de Guantanamo, à la politique de « remise » de prisonniers à des États où ils seraient torturés, à la prison d’Abou Ghraib en Irak (avant Trump) ou à la super prison de Bukele, soutien de Trump, au Salvador. Inquisition ? Pensons à la suppression des références à l’esclavage ou au colonialisme dans les musées ou les manuels scolaires, au chantage exercé sur les universités pour qu’elles suppriment les programmes de diversité et d’inclusion ou l’étude critique du racisme, à la persécution de la presse indépendante et à la censure, même des humoristes de télévision, qui dérangent le résident de la Maison Blanche. Pensons à la criminalisation de la protestation, au point de justifier le meurtre d’activistes anti-ICE. Barbarie ? Il suffit de mentionner le génocide à Gaza. Du racisme ? Les exemples sont trop nombreux pour être cités. Rappelons-nous comment Trump qualifie les immigrants somaliens d’« ordures », ce qui illustre également le manque de pudeur de la bourgeoisie de notre époque. Rappelons également que Musk, l’homme le plus riche du monde, est aussi un suprémaciste blanc, qui cite avec approbation des tweets tels que celui-ci : « Le communisme racial qui a détruit la Rhodésie et l’Afrique du Sud [deux États franchement racistes] est le même que celui qu’ils introduisent en Amérique et dans le reste de l’Occident pour nous transformer en une favela [quartier pauvre] mondiale. »

Une déshumanisation progressive ? Rappelons-nous que Musk lui-même considère que la grande faiblesse de la civilisation occidentale est « l’empathie » ou que Javier Milei, président néolibéral de l’Argentine (brandissant menaçant une tronçonneuse), affirme que la justice sociale est un idéal maudit.
Selon Césaire, cette réalité est le résultat d’un renversement historique : le déclin de la bourgeoisie se constate dans la mesure où elle devient l’ennemie de ce qu’elle avait défendu lors de son ascension. Qu’avait-elle défendu alors ? Précisément la critique des privilèges et des institutions existantes, la critique de la censure et de l’Inquisition. Elle avait remis en question le pouvoir politique de la noblesse et le pouvoir temporel de l’Église. Elle avait défendu la soumission des gouvernants à la volonté des gouvernés, les droits de l’homme et du citoyen, l’égalité devant la loi et l’éradication de la torture. Des idées qui se résumaient dans le slogan de la Révolution française : Liberté, égalité, fraternité ! Telle était la bourgeoisie, ou du moins l’avant-garde de la bourgeoisie, lorsqu’elle était une classe « à l’attaque », comme le dit Césaire, lorsqu’« elle incarnait le progrès humain ».

Mais comment expliquer ce renversement ? Il trouve principalement son origine dans la divergence entre les idéaux de la révolution bourgeoise et les réalités de la société capitaliste. Quelle liberté a l’ouvrier dépossédé, contraint de se vendre pour un salaire et subordonné à la volonté de son patron pendant qu’il travaille ? Quelle égalité peut-il y avoir entre les possédants et les dépossédés, les patrons et les salariés ? Quelle fraternité peut exister dans une société fondée sur la concurrence de tous contre tous (individus, entreprises et pays) ? Et dans la mesure où il est très vite devenu possible de critiquer la société capitaliste au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, la bourgeoisie a commencé à s’éloigner de ses propres idéaux, tant en théorie qu’en pratique. Elle justifiait désormais la dictature, pourvu que cela permette de réprimer le mouvement ouvrier. Elle embrassait des théories sur l’inégalité des intelligences ou des capacités, pourvu que cela permette de justifier la division des classes. Elle considérait la concurrence comme inhérente à l’être humain, pourvu que cela permette de naturaliser le marché capitaliste.

Le cas extrême de cette inversion est le fascisme, avec la suppression de toutes les libertés et le transfert de la responsabilité des maux générés par le capitalisme vers des secteurs et des groupes historiquement discriminés, comme les Juifs dans le cas du nazisme, ou comme les immigrantes aujourd’hui. Césaire souligne que le fascisme a été préparé par le colonialisme, qui impliquait le déni de la capacité de ses victimes à se gouverner elles-mêmes et, à bien y regarder, dans la mesure où cette capacité définit l’être humain adulte, le déni de leur humanité. Les nazis ont appliqué en Europe l’inhumanité testée dans les colonies.

Mais il ne s’agit pas du passé : aujourd’hui, le même racisme et la même xénophobie renaissent. Trump affirme que les immigrantes somaliennes sont des ordures. C’est un langage génocidaire : après tout, que fait-on des ordures ? Rappelons-nous une partie du tweet de Homeland Security dont nous avons discuté dans une autre chronique :

« Les loyers sont trop élevés !
Il y a des dizaines de millions de criminels illégaux dans notre pays.
La nourriture coûte trop cher !
Il y a des dizaines de millions de criminels illégaux dans notre pays.
Il n’y a pas assez d’emplois !
Il y a des dizaines de millions de criminels illégaux dans notre pays....
 
Beaucoup de problèmes. Une réponse simple. »

En 1950, Césaire décrivait déjà ce raisonnement : « Plus de crise sociale ! Plus de crise économique ! Il n’y a plus que des crises raciales ! » À ceux qui, à l’époque, cinq ans après la défaite du nazisme, parlaient de la nécessité de protéger la culture française de la menace que représentaient les vagues d’immigrantes, Césaire proclamait sans relâche que la bourgeoisie française était « condamnée, y revenant comme par vice, a remâcher le vomi d’Hitler ». Une image terrible, mais n’est-ce pas ce que font actuellement Trump, Musk et la droite qui leur est proche ?

Le texte de Césaire regorge d’images saisissantes qui semblent conçues pour décrire la situation actuelle de nos classes dirigeantes. L’idée, par exemple, qu’avant de disparaître, une classe dirigeante doit « se déshonorer complètement ». N’est-ce pas là le rôle que Trump joue actuellement vis-à-vis de sa classe ? Citons encore une fois Césaire : « C’est une loi implacable que toute classe décadente se voit transformé en réceptacle où affluent toutes les eaux sales de l’histoire ; que c’est une loi universelle que toute classe, avant de disparaître, doit préalablement se déshonorer complètement... et que c’est la tête enfouie sous le fumier que les sociétés moribondes poussent leur chant du cygne. » Confluence de toutes les eaux sales, tête cachée sous le fumier... les images de Césaire nous éblouissent car elles décrivent un cauchemar qui a évolué, mais qui n’a pas disparu. Cauchemar dont il ne faut pas mentionner la tête la plus visible.

Césaire était toutefois convaincu que la bourgeoisie décadente chantait son chant du cygne, c’est-à-dire qu’elle disparaîtrait bientôt, cédant, selon ses propres termes, à « la prépondérance de la seule classe qui ait encore une mission universelle, car dans sa chair de tous les maux de l’histoire, de tous les maux universels : le prolétariat ». Mais cette prépondérance de la classe ouvrière ne s’est pas concrétisée. Soixante-quinze ans plus tard, nous sommes toujours gouvernés par une classe de plus en plus corrompue. Cela nous rappelle que cette classe ne tombera pas d’elle-même. Il faut la renverser. Et cela dépend de nous.


Notes

[1Toutes les citations de Aimé Césaire, Discours sur la colonialisme (Paris : PRESENCE AFRICAINE, 1955). https://www.larevuedesressources.org/IMG/pdf/CESAIRE.pdf