COP27

Annuler la dette des pays du Sud, une solution à la crise climatique ?

9 novembre par Scandola Graziani


Inondations au Pakistan, en 2010. - Flickr/CC BY-NC-ND 2.0/Abdul Majeed Goraya/IRIN, https://www.flickr.com/photos/irinphotos/4971108904/

Une compensation financière permet aux pays du Sud de financer leur lutte contre le réchauffement climatique. Mais celle-ci creuse leur déficit. À l’heure de la COP27, certains mettent en avant l’abolition de leur dette.



Montée des eaux, incendies, cyclones, inondations, désertification, terres rendues impropres à la culture… Qui payera la facture ? C’est le dossier brûlant de la COP27 [1], inscrit pour la première fois à l’agenda officiel des négociations, le 6 novembre, sous le nom de « pertes et dommages ». Une petite victoire pour les États du Sud, qui subissent de plein fouet les conséquences du changement climatique. 189 millions de personnes par an sont touchées par des conditions météorologiques extrêmes dans les pays en développement, selon un apport intitulé « Le coût du retard » de la Loss and Damage Collaboration [2] — un groupe international de plus de 100 chercheurs, militants et décideurs —, repris par l’ONG Oxfam. En 2022, au Pakistan, plus de 1 700 personnes ont péri lors des inondations.

Ces catastrophes sont le résultat d’une crise climatique que les pays du Sud n’ont que peu contribué à provoquer, contrairement aux pays développés, responsables de la majorité des émissions de gaz à effet de serre et du pillage des ressources naturelles. Face à ce qu’ils considèrent comme une « dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
écologique » des pays du Nord, les pays du Sud réclament donc un mécanisme de compensation financière auprès des responsables. Une aide spécifique qui engloberait aussi bien les phénomènes climatiques brutaux (inondations, cyclones, etc.) que les effets à long terme du changement climatique.

Mais pour l’instant, ce type d’aide climatique n’a pas fait ses preuves et demeure critiquable. Dans le rapport « Les faux-semblants des financements climat », Oxfam dénonce les failles du dispositif de « financement climatique » lancé depuis 2009 à la COP de Copenhague, le Fonds vert : il s’agit d’une aide annuelle de 100 milliards d’euros versée par les pays les plus riches (dont la France) aux pays en développement à partir de 2020, pour les aider à faire face au changement climatique.

71 % de ces financements sont des prêts

Un financement jugé en deçà des véritables besoins des pays en développement, selon Guillaume Compain, chargé de campagne climat et énergie chez Oxfam : « C’est plutôt entre 160 et 340 milliards de dollars par an dont ces pays auront besoin à l’horizon 2030. » Surtout, il dénonce l’effet pervers de ces aides climatiques qui, majoritairement financées par des prêts, contribuent finalement à creuser la dette des pays du Sud : « En réalité, 71 % de ces financements sont des prêts, ce qui pose problème. Cela implique de les rembourser, souvent en payant des intérêts. Sous couvert de les aider à faire face à la crise climatique, on contribue à l’endettement des pays du Sud qui croulent déjà sous les dettes souveraines. » Or, la dette est le meilleur allié du réchauffement climatique : elle oblige les pays en développement à rester dans le système du tout-exportation, de l’agriculture intensive et de l’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. pour espérer rembourser leurs créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). en dollars.

Pourquoi, alors, ne pas annuler les dettes des pays du Sud plutôt que de leur apporter une compensation financière ? C’est la solution plébiscitée notamment par le Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM). « Toute solution qui ne consiste pas à annuler la dette est à jeter, estime Éric Toussaint, porte-parole du CADTM International et auteur de plusieurs ouvrages sur la dette. Si on veut rompre avec ce modèle destructeur, il faut rompre avec le cordon de la dette. »

Une sorte de prolongement de la dépendance coloniale

Celui-ci critique ouvertement le système de compensation financière qui maintient les pays du Sud dans la dépendance vis-à-vis du Nord : « Depuis des années, on parle de fonds de compensation. Déjà, à l’époque de Jacques Chirac, c’était une politique régulière de la France envers ses anciennes colonies. Et on peut se rendre compte que ça n’a pas marché. En réalité, c’est une sorte de prolongement de la dépendance coloniale, car ces compensations sont souvent liées à des pressions, ou à l’obligation pour les pays qui en bénéficient d’acheter des biens et des services aux pays qui octroient ces compensations. »

Parce qu’elles sont souvent conditionnées, les compensations financières ne font donc qu’alimenter l’engrenage de la dépendance Nord-Sud, tout en maintenant les États les plus vulnérables dans un système productiviste tourné vers les énergies fossiles.

Alors, quel est l’intérêt de financer des aides tout en maintenant les créances ? « Ces compensations reviendront de facto aux pays du Nord via le remboursement de la dette », souligne Renaud Duterme, auteur du livre La dette cachée de l’économie, également passé par le CADTM. Selon lui, le risque est de « contracter des prêts pour rembourser des prêts ». Il incite donc à rester vigilant sur la nature des compensations financières négociées durant la COP27 à Charm el-Cheikh. Pour l’instant, le flou persiste.


Source : Reporterre

Notes

[1Du 6 au 18 novembre, à Charm el-Cheikh en Égypte.

[2La collaboration des pertes et dommages.