Antisionisme, antisémitisme. Les contre-vérités d’Eva Illouz

30 décembre 2025 par Gilbert Achcar


Source : Alisdare Hickson, CC, flickr, https://www.flickr.com/photos/alisdare/42617516072

Dans sa tribune publiée dans Le Monde le 18 décembre 2025, la sociologue prétend démontrer que l’antisionisme, présenté comme le visage de l’antisémitisme moderne, partagerait les deux fondements de la « culture de l’antisémitisme » : le « déni » et «  l’inversion accusatoire  ». Pourtant, comme le montre le chercheur et écrivain Gilbert Achcar, l’autrice reproduit elle-même ces mécanismes dans son argumentation.



La tribune d’Eva Illouz [1] commence par un commentaire sur la naissance de l’antisémitisme au cours du dernier quart du XIXe siècle, lorsque la judéophobie chrétienne traditionnelle se trouva transformée en « théorie quasi sociologique » de manière à l’adapter à l’esprit du temps. Ce préambule sert de prélude à l’argument central de l’article, selon lequel l’antisionisme n’est à son tour qu’un avatar de l’antisémitisme, plus conforme à l’esprit de notre époque.

Comme « exemple probant » du « déni » du crime commis contre un groupe et de « l’inversion accusatoire » qui transforme les victimes, membres du groupe, en coupables des crimes qu’elles subissent, Eva Illouz cite la déclaration rédigée sous l’impact du 7 octobre 2023 par le Comité de solidarité avec la Palestine des étudiants en licence [undergraduates] de Harvard et cosignée par plusieurs organisations étudiantes [2]. Cette déclaration, affirme Eva Illouz, « tenait le régime israélien pour “entièrement responsable” de la violence perpétrée lors de l’attaque du Hamas, oblitérant totalement la responsabilité de l’organisation terroriste dans la situation d’impasse politique dans laquelle se trouvent les Palestiniens ».

L’autrice ne cite qu’un bout de phrase de la déclaration étudiante. Or celle-ci proclame : « Nous, les organisations étudiantes soussignées, tenons le régime israélien pour entièrement responsable de toute violence en cours [unfolding]. » Autrement dit, ce n’est pas « de la violence perpétrée lors de l’attaque du Hamas » que le pouvoir israélien est tenu « entièrement responsable » dans la phrase incriminée, mais de l’effroyable guerre génocidaire et dévastatrice que ce pouvoir a déclenchée contre Gaza dans la foulée immédiate de l’attaque meurtrière du 7 octobre.

La déclaration étudiante poursuit :

« Les événements d’aujourd’hui ne sont pas survenus hors contexte. Depuis vingt ans, des millions de Palestiniens à Gaza ont été contraints de vivre dans une prison à ciel ouvert. Les responsables israéliens promettent d’ “ouvrir les portes de l’enfer”, et les massacres à Gaza ont déjà commencé. Les Palestiniens de Gaza n’ont nulle part où se réfugier ou s’enfuir. Dans les jours à venir, ils devront forcément subir de plein fouet la violence israélienne. Le régime d’apartheid est le seul responsable. La violence israélienne a structuré tous les aspects de l’existence palestinienne pendant 75 ans. »

Suit un résumé de ce qu’a subi le peuple palestinien, qui se conclut par une invitation à s’opposer à « l’extermination en cours des Palestiniens ». C’est un court appel à une action Action
Actions
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urgente d’assistance à peuple en danger. Soutenir que ce même appel aurait dû souligner « la responsabilité » du Hamas « dans la situation d’impasse politique dans laquelle se trouvent les Palestiniens », c’est confondre les genres et faire fi de l’urgence face à un génocide annoncé.

Pour faire bonne figure, Eva Illouz mentionne une fois dans sa tribune « les vrais Palestiniens, ceux qui souffrent amèrement des exactions [sic] du gouvernement israélien et qui ont besoin de l’aide du monde entier », mais c’est uniquement afin de déplorer que « la cause palestinienne en [soit] venue à incarner et à synthétiser toutes les luttes, féministes, trans, climatiques, homosexuelles, noires ».

L’autrice poursuit en mettant fort abusivement sur le même plan un slogan antisémite très vulgaire (« Fuck the Jews ») et les slogans appelant à « mondialiser l’Intifada » ou à une « Palestine libre du fleuve à la mer ». Suivent trois raisons qui expliquent pourquoi l’antisionisme constitue, selon elle, « une nouvelle forme d’antisémitisme ».

 L’État d’Israël contre les juifs

La première raison, la plus fondamentale, est que « l’antisionisme remet en question la légitimité même du nationalisme et du foyer national juif. Il n’existe aucun autre cas où un peuple se voit refuser le droit de continuer à vivre dans son État avec une telle insistance obsessionnelle par une idéologie politique ». L’idée selon laquelle l’État d’Israël serait le « foyer national juif » est au cœur de la déclaration Balfour par laquelle le gouvernement britannique avait donné son feu vert à la colonisation sioniste en Palestine en 1917. Cette idée avait alors été dénoncée par Edwin Samuel Montagu, seul membre juif du cabinet auquel appartenait Arthur Balfour et le seul à s’être opposé à sa déclaration — en termes prémonitoires : « Je tiens à ce que soit consigné mon avis que la politique du gouvernement de Sa Majesté est antisémite dans son résultat et s’avèrera être un point de ralliement des antisémites du monde entier. » [3].

Montagu tenait pour :

« inconcevable que le gouvernement britannique reconnaisse officiellement le sionisme et que M. Balfour soit autorisé à dire que la Palestine devra être transformée en « foyer national du peuple juif ». J’ignore ce que cela implique, mais je suppose que cela signifie que les mahométans et les chrétiens devront faire place aux juifs et que ces derniers seront favorisés et associés singulièrement avec la Palestine comme l’Angleterre l’est avec les Anglais ou la France avec les Français, que les Turcs et autres mahométans en Palestine seront considérés comme étrangers, tout comme les Juifs seront désormais considérés comme étrangers en tout pays sauf en Palestine. »

"L’effet de l’antisémitisme, explique Eva Illouz, est de priver les juifs de foyer, en leur déniant leur citoyenneté ou en les expulsant. Là était le but de l’antisémitisme européen traditionnel. » C’est vrai, et c’est précisément ce que Montagu déplorait : en invitant le mouvement sioniste à créer un « foyer national du peuple juif » en Palestine, la déclaration Balfour privait les juifs de leurs foyers nationaux légitimes dans les divers pays auxquels ils appartiennent afin de leur assigner un foyer unique en Palestine. Montagu était bien placé pour comprendre ce que le père fondateur du sionisme étatique, Theodor Herzl, voulait dire en écrivant dans son journal en date du 12 juin 1895 [4] : « Les antisémites deviendront nos amis les plus fiables. » Cette prophétie se trouve aujourd’hui réalisée de la façon la plus éclatante avec le ralliement zélé à la cause de l’État sioniste des dépositaires traditionnels de l’antisémitisme européen, y compris les extrêmes droites allemande et autrichienne !

Eva Illouz fait mine d’ignorer que l’antisionisme ne consiste pas à contester au peuple judéo-israélien « le droit de continuer à vivre dans son État », mais bien son droit à vivre dans un État ethnocratique établi sur un territoire conquis en 1948 par des colons européens au détriment de la population indigène qui y vivait depuis des siècles. La très grande majorité de cette population fut alors victime d’une « épuration ethnique » ; une autre partie s’est trouvée réduite depuis 1967 au statut de population sous régime d’occupation, devant faire face à une colonisation graduelle et brutale de son territoire. Ce que récusent les antisionistes, c’est le droit des juifs israéliens à considérer la terre de Palestine comme leur « foyer national » exclusif, droit maintenant consacré par la « loi Israël, État-nation du peuple juif » adoptée en 2018 par le parlement israélien. Contre cet exclusivisme ethnonationaliste, c’est le principe d’une coexistence égalitaire des peuples israélien et palestinien dans une Palestine « libre du fleuve à la mer » que défendent les antisionistes, dont il est bien connu que beaucoup sont eux-mêmes d’ascendance juive.

 Analogies grossières

La deuxième raison qui fait de l’antisionisme « une nouvelle forme d’antisémitisme », selon Eva Illouz, serait que l’antisionisme « reprend tous les préjugés, tropes et chimères de l’antisémitisme ». Ainsi, « au lieu de tuer des enfants pour utiliser leur sang pour faire du pain azyme, une autre rumeur lancinante voudrait qu’Israël prélèverait les organes de Palestiniens morts ». Avec des analogies aussi grossières, il suffirait de citer les nombreux propos sionistes antipalestiniens extrêmes, beaucoup moins marginaux, car proférés par des responsables haut placés dans l’État israélien, afin de soutenir que le sionisme, toutes tendances confondues, est égal au nazisme dans son intention génocidaire. Il y a des propos exagérés, et même outranciers, dans chaque champ politique : réduire l’ensemble du champ à de tels propos est un procédé polémique déplorable.

Quant à la troisième raison, elle serait que « l’antisionisme contient un programme de négation de l’antisémitisme, sa dénonciation étant suspecte d’instrumentalisation. Cela rend à son tour moins scandaleux et plus légitime de tuer les juifs. »

Pour étayer son argument, Eva Illouz pousse la distorsion à l’extrême :

« Des slogans comme “Globalize the Intifada” (“Mondialiser l’Intifada”) sont en réalité des appels au meurtre indiscriminé de civils juifs partout dans le monde, puisque la seconde Intifada [2000-2005] fut une série d’attentats terroristes contre plus de 1 000 civils israéliens pendant cinq ans. »

L’autrice décide ainsi, arbitrairement et péremptoirement, que le terme Intifada soulèvement », en arabe) renvoie à la « seconde Intifada » plutôt qu’à la première — le soulèvement de masse non violent qui atteignit son apogée en 1988 et fit rentrer le terme Intifada dans le vocabulaire international. Elle réduit en outre à « une série d’attentats terroristes » la « seconde Intifada », soulèvement résultant de l’exaspération de la population palestinienne des territoires occupés de 1967 face à l’accélération de la colonisation qui suivit les accords d’Oslo de 1993. Eva Illouz omet enfin de dire qu’il y eut trois à quatre fois plus de victimes palestiniennes que d’israéliennes durant la « seconde Intifada » et semble ignorer que près du tiers des « plus de 1 000 civils israéliens » qu’elle mentionne étaient des militaires.

Il serait fastidieux de continuer à débusquer les contre-vérités incluses dans l’article d’Eva Illouz. Venons-en plutôt à sa conclusion :

« C’est la terre entière qui nous est désormais devenue inhospitalière. Pour la première fois, les juifs sont sans rêve d’un ailleurs clément, transformant l’ancienne malédiction antisémite du Juif errant en réalité. »

Le pathos excessif de cette conclusion est un constat d’échec tragique du sionisme. Loin d’apporter une solution à la « question juive » et d’assurer aux juifs un refuge dans lequel ils peuvent vivre en sécurité, le sionisme a créé un État dans lequel l’insécurité des juifs est plus grande que partout ailleurs. Par sa violence meurtrière et destructrice portée à son comble sous un gouvernement d’extrême droite, il a aussi attisé un antisémitisme que l’on avait espéré être en voie d’extinction en Occident.


Source : OrientXXI

Notes

[1Eva Illouz, sociologue : “L’antisémitisme global a fait du monde entier un lieu où les juifs ne sont pas les bienvenus”  », Le Monde, 18 décembre 2025. Lire aussi la réponse d’un collectif d’intellectuels juifs, «  Combattre l’antisémitisme ne passe pas par une approbation du sionisme  », Le Monde, 23 décembre 2025.

[2«  Joint Statement by Harvard Palestine Solidarity Groups on the Situation in Palestine  », 10 octobre 2023.

[3Edwin Samuel Montagu, «  Memorandum of Edwin Montagu on the Anti-Semitism of the Present (British) Government - Submitted to the British Cabinet  », août 1917, disponible en ligne sur le site Jewish virtual library.

[4The Complete Diaries of Theodor Herzl, édité par Raphael Patai, traduit par Harry Zohn, Herzl Press & Thomas Yoseloff, New York & Londres, 1960.

Gilbert Achcar

est professeur emeritus de relations internationales et politiques à la School of Oriental and African Studies (Université de Londres). Il a publié dernièrement, en français, Gaza, génocide annoncé – Un tournant dans l’histoire mondiale (La Dispute, 2025),Symptômes morbides (2017) Le peuple veut (février 2013), Marxisme, orientalisme et cosmopolitisme (6 mai 2015), Les Arabes et la Shoah (2009).

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