Après le 11 septembre et Porto Alegre, où en est le mouvement de lutte contre la mondialisation libérale ?

2002 par Pierre Khalfa


De Seattle à la fin de l’année 1999 à Gênes en juillet 2001, le mouvement de lutte contre la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
libérale a régulièrement fait la une de l’actualité. Ses mobilisations calquées sur les grandes échéances institutionnelles internationales ont marqué l’opinion et inquiété les responsables politiques. Les attentats terroristes du 11 septembre marquent-ils un tournant dans la situation ? Qu’indique le succès politique et médiatique de Porto Alegre ? Pour répondre à ces questions, il faut partir d’abord de l’état du mouvement avant le 11 septembre, puis voir en quoi les attentats ont, ou pas, changé la donne et enfin essayer d’analyser la situation actuelle.

De Seattle à Gênes, un mouvement en pleine expansion

Il est maintenant à peu près admis que le milieu des années 90 a constitué un tournant dans le renouveau des mobilisations contre le libéralisme :

1994 au Chiapas, décembre 95 en France, manifestation contre la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
à Birmingham en 98, manifestations européennes contre le chômage, victoire sur l’AMI, etc. Ce tournant s’est spectaculairement concrétisé à Seattle où se sont combinés trois facteurs pour bloquer l’ouverture du « cycle du millénium » : le processus de mobilisation citoyenne, les inquiétudes des opinions publiques, la division des gouvernements.

Ces trois facteurs sont caractéristiques de la phase nouvelle ouverte à Seattle et allaient continuer à être à l’¦uvre jusqu’au 11 septembre. Le tournant dans les mobilisations, marqué par leur caractère de plus en plus massif, s’est accompagné d’un tournant dans les opinions publiques. Les thèmes portés par le mouvement ont réussi à s’imposer dans le débat public, alors que celui-ci était dominé, il y a peu, par les idées libérales, et sont rentrés en résonance avec les désarrois de plus en plus important des populations. Ce lien à l’opinion a été le succès le plus important remporté par le mouvement. Celui-ci n’a pas réussi à peser réellement sur les orientations des gouvernements et des institutions internationales, mais il a changé la donne idéologique en battant fortement en brèche les dogmes libéraux, mettant ainsi la pensée dominante sur la défensive. Ce début de reconquête des esprits, pour fragile qu’il soit, est d’une importance considérable pour l’avenir. Il est la base du développement du mouvement, de son enracinement, de son caractère durable et de la possibilité de créer des raports de force qui permettent de peser sur le réel. Il donne toute son importance au travail « d’éducation populaire ».

Cet impact est le signe que des transformations en profondeur sont à l’¦uvre. Loin d’être isolé, le mouvement actuel de lutte contre la mondialisation libérale n’est que la pointe la plus avancée des évolutions en cours dans les sociétés produites par le bilan de la « décennie glorieuse » du libéralisme dont l’échec est maintenant patent. Non seulement les politiques menées ont aggravé considérablement le sort des neuf dixièmes de l’humanité, mais elles ont été incapables de mettre en place un cadre institutionnel capable de prévenir les crises et d’encadrer et maîtriser le capitalisme global financiarisé. Cette prise de conscience amplifiée et cristallisée par les grandes échéances de mobilisation internationales a permis l’émergence d’un espace de débat public mondial. Est ainsi en train de se constituer un embryon d’opinion publique mondiale qui surdétermine sur certaines questions (écologie, dette, OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
, etc) les évolutions des opinions publiques nationales.

Le lien du mouvement avec les opinions publiques est certes le produit d’une prise de conscience des apories du libéralisme, mais il a été facilité par ses caractéristiques propres. Mouvement d’emblée mondial, il répondait ainsi directement au processus de globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
. Mouvement non doctrinal, il a su illustrer concrètement ses propos. Mouvement hétérogène, il a su intégrer en son sein les préoccupations les plus diverses autour de deux axes : le refus de la transformation de toutes les activités humaines et de la vie elle-même en marchandise et l’exigence de démocratie face « au pouvoir des marchés ». C’est ainsi constitué un mouvement social global capable d’intégrer en son sein les points d’entrée distincts, les priorités différentes de ses diverses composantes.
Ce rapport nouveau à l’opinion a permis de mettre en échec les tentatives de criminalisation qui ont eu lieu après Goteborg et surtout à Gênes, et ce malgré un débat difficile sur la question de la violence. L’impact du mouvement a entraîné une division des gouvernements sur les réponses à y apporter. D’un côté on trouve une orientation portée par Bush et Blair qui vise à ne rien changer. De l’autre, celle portée par Jospin et Schröder qui, dans un double mouvement de récupération et de prise en compte, essaie d’avancer des réponses qui, tout en préservant l’essentiel à leurs yeux, la mondialisation libérale, vise à en corriger les aspects les plus choquants. Enfin, les institutions internationales ne sont pas sorties indemnes de cette situation avec une crise profonde de légitimité tant des orientations menées que de leur mode de fonctionnement, prises en tenaille à la fois par le mouvement social et les ultra libéraux hostiles à toute régulation, même libérale.

Pour résumer, on peut dire que l’avant 11 septembre avait vu un début d’inversion des rapports de force qui avait placé les gouvernements et les institutions internationales sur la défensive avec un mouvement dont les capacités de mobilisation et l’écho dans les opinions publiques s’amplifiaient.

Ou en est-on aujourd’hui ?

Le mouvement de lutte contre la mondialisation libérale a d’abord échappé à l’assimilation de son action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
avec le terrorisme. Malgré le choc des attentats du 11 septembre, cette tentative, qui n’a trouvé aucun répondant dans les opinions, a fait long feu. Cet amalgame a échoué non seulement en raison de son caractère grossier, mais aussi parce que ces actes ont été dénoncés rapidement et sans la moindre ambiguïté par toutes les composantes du mouvement.
Les différentes échéances de mobilisation ont démontré par ailleurs que le mouvement n’avait pas été durablement entamé après le 11 septembre et que son ascension, un moment questionnée, perdurait belle et bien. Le succès de Porto Alegre, qui n’est pas fondamentalement dû au contenu des discussions qui s’y sont déroulées, ni aux propositions, somme toutes peu nouvelles qui y sont apparues, mais à la tenue de l’événement lui-même, à la diversité et au nombre des acteurs qui y ont été présents, en a été la preuve la plus éclatante.

Néanmoins, les attentats du 11 septembre ont créé une nouvelle situation. Ils ont permis aux Etats-Unis d’accentuer leur hégémonie. Il est, de ce point de vue, intéressant de remarquer les différences avec la guerre du golfe. Alors que dans ce dernier cas, les Etats-Unis avaient dû mettre sur pied une large coalition tant sur le plan politique que militaire en s’appuyant sur l’ONU, ils ont mené tous seuls (avec le soutien du satellite britannique) l’intervention en Afghanistan, sans même s’encombrer d’un mandat de l’ONU qu’ils n’auraient par ailleurs eu aucun mal à obtenir. Au nom de la lutte contre le terrorisme, dont la définition extensible dépend du bon vouloir de l’administration américaine, c’est leur politique unilatérale que les Etats-Unis veulent voir légitimée et entérinée, entraînant par sa brutalité même, un début de réaction de l’Union européenne qui avait pourtant fait preuve jusque-là d’un suivisme total par rapport à eux.

Ce renforcement de l’impérium américain se fait au détriment du droit et des institutions internationales. Cet effacement du rôle de l’ONU, quoi que l’on puisse penser de cette institution, cette mise à l’écart du droit international au profit de la seule volonté politique américaine constitue un revers politique pour tous les mouvements démocratiques. La lutte pour que les textes fondateurs de l’ONU servent de fondement au droit international, s’imposent aux Etats et que soient réellement appliqués les droits économiques, sociaux et politiques qui y sont contenus, vient de butter une fois de plus sur la politique américaine.

Les thèmes portés par le mouvement, illustrés quotidiennement par l’actualité, de l’Argentine, à la crise boursière en passant par Enron, sont toujours présents dans les opinions publiques. La perception de nouvelles menaces suite au 11 septembre tend cependant à en relativiser la portée, du moins dans les pays du Nord. A la peur des conséquences de la mondialisation libérale se rajoute maintenant les dangers réels ou fantasmés liés à la sécurité. La montée inquiétante des thèmes sécuritaires, où se mélangent allégrement terrorisme, petite délinquance et grand banditisme en est l’illustration, favorisant l’adoption par les Etats de mesures liberticides. Si l’impact du 11 septembre s’atténue progressivement, à l’exception des Etats-Unis, de nouveaux attentats, qu’il n’est pas possible a priori d’exclure, renforceraient encore plus cette tendance avec un vrai risque d’affaiblissement du mouvement dans les pays du Nord.
Le succès d’un certain nombre d’initiatives depuis le 11 esptembre ne doit pas nous cacher un certain nombre de problèmes. Les mobilisations lors du sommet de Doha, bien qu’elles aient touché un plus grand nombre de pays qu’au moment de Seattle (40 au lieu de 2) n’ont pas eu, à de rares exceptions, de caractère massif. En France, les mobilisations ont été plus faibles qu’en 1999. Le 11 septembre a, dans ce cas, pesé probablement très fortement. Il a été consciemment utilisé par les Etats-Unis et plus globalement par les pays du Nord pour arracher un accord à Doha permettant ainsi l’ouverture d’un nouveau cycle de libéralisation du commerce mondial. Cet échec change, en partie du moins, les conditions du combat contre l’OMC.
Au-delà, il faut s’interroger sur la situation aux Etats-Unis où prédomine un climat proche du maccarthysme. La faiblesse des manifestations à New-York contre World economic forum a été certes compensée par la présence d’une forte délégation américaine à Porto Alegre et s’explique en partie par le choix d’un profil bas à cette occasion par la majorité du mouvement. De plus, les liens avec le mouvement syndical américain n’ont pas été rompus. Les prochaines échéances seront à scruter avec attention. Une partie de l’impact du mouvement venait de l’existence, au c¦ur de la puissance impériale, d’un fort mouvement de remise en cause de la mondialisation libérale. Son affaiblissement durable ne serait pas sans conséquence sur le rapport de forces global.

Si on ne peut que se féliciter de la présence à Porto Alegre des confédérations syndicales mondiales, la question du lien avec le mouvement syndical est loin d’être résolue. Ainsi, « la déclaration syndicale » des confédérations syndicales mondiales a non seulement un contenu faible, mais met sur le même pied le Forum social mondial de Porto Alegre et le World economic forum de New-York. De plus, la difficulté d’organiser ensemble des mobilisations se vérifie à chaque grande occasion.

Quelles orientations ?

Le succès du mouvement lui donne de nouvelles responsabilités. Elles adviennent dans une situation incertaine marquée par les conséquences du 11 septembre et dans un cadre où un certain nombre de gouvernements commencent à avancer leurs propres réponses, au moins sous formes de pistes, aux problèmes posés par la mondialisation libérale.

Le mouvement a commencé à élargir son champ d’intervention aux questions liées à la sécurité collective et à la paix. Cette orientation doit être pérennisée. Il ne s’agit pas de transformer un mouvement de lutte contre la mondialisation libérale en un « mouvement de la paix », mais de prendre durablement en compte les conséquences du 11 septembre. Dans ce cadre, il s’agit moins d’une « lutte contre la guerre », que d’un refus de l’hégémonie américaine qui peut à certains moments prendre un visage militaire.
Le mouvement est en permanence menacé par des tentatives de criminalisation, ce d’autant plus que le 11 septembre a permis aux gouvernements, notamment aux Etats-Unis et dans l’Union européenne, d’adopter des mesures propres à cet effet. La lutte pour les droits et libertés démocratiques prend donc de ce fait une importance nouvelle.

Mais c’est avant tout de sa capacité à apporter des réponses aux problèmes qu’il a soulevés que le mouvement sera jugé. Nous nous heurtons là à deux difficultés. La première tient à l’hétérogénéité du mouvement. Sa force vient en partie de sa diversité. Toute tentative d’homogénéisation politique en vue de construire un projet politique qui soit une alternative globale est non seulement vouée à l’échec, mais sera un facteur d’éclatement et donc d’affaiblissement. La seconde tient à la nature d’une alternative possible. Celle-ci ne peut être simplement le produit de débats ou de confrontations à l’intérieur du mouvement. Pour qu’elle prenne vie, il faut qu’elle soit le produit de l’activité de forces sociales importantes, qu’elle soit créée, au moins en partie, par elles. C’est à cette condition que pourront être dépassés les clivages actuels. Il est donc illusoire de croire que pourra naître dans le court terme une alternative globale et cohérente au système.

Cette absence d’alternative globale ne doit pas être dramatisée car le mouvement est par contre uni sur les lignes de force, les principes suivant lesquels le monde devrait fonctionner. Ils découlent de ce qui est à la racine du mouvement actuel, le refus de la marchandisation du monde et l’aspiration à une démocratie réelle : nouvelle hiérarchie des normes dans laquelle les droits collectifs des êtres humains l’emportent sur le droit au commerce, la libre concurrence et plus globalement sur la loi du profit ; exigence de biens publics mondiaux, biens communs de l’humanité, ce qui implique la lutte pour le développement des services publics ; exigence d’un développement soutenable pour les générations futures ; participation effective, à tous les niveaux, des citoyens aux décisions qui les concernent. Ces principes peuvent se décliner en autant de propositions ponctuelles visant à transformer concrètement la situation : taxe Tobin Taxe Tobin Taxe sur les transactions de change (toutes les conversions de monnaie), proposée à l’origine en 1972 par l’économiste américain James Tobin pour stabiliser le système financier international. L’idée a été reprise par l’association ATTAC et par d’autres mouvements altermondialistes dont le CADTM, dans le but de diminuer la spéculation financière (de l’ordre de 1.200 milliards de dollars par jour en 2002) et de redistribuer le bénéfice de cette taxe aux plus démunis. Les spéculateurs internationaux qui passent leur temps à changer des dollars en yens, puis en euros, puis en dollars, etc., parce qu’ils estiment que telle monnaie va s’apprécier et telle autre se déprécier, devront payer une taxe minime, entre 0,1 % et 1 %, sur chaque transaction. Selon ATTAC, elle pourrait rapporter au moins 100 milliards de dollars à l’échelle mondiale. Qualifiée d’irréaliste par les classes dirigeantes pour justifier leur refus de la mettre en place, l’analyse méticuleuse de la finance mondialisée menée par ATTAC et d’autres a au contraire prouvé la simplicité et la pertinence de cette taxe. , annulation de la dette, suppression des paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
, etc.

Face à la montée en force du mouvement et à la difficulté de laisser simplement les choses en l’état, nous allons probablement être confrontés à des réponses d’un certain nombre de gouvernements. Pour ceux-ci, il s’agit de faire coup double : d’une part, montrer que l’on a pris conscience de la situation et que l’on agit en conséquence ; d’autre part, essayer de diviser le mouvement entre gens raisonnables avec qui on peut discuter et extrémistes légitimement voués à la répression. La capacité du mouvement à ne pas se diviser face aux propositions gouvernementales constitue un enjeu majeur. Pour ce faire, nous devons les juger, non en fonction d’a priori idéologiques, mais suivant deux critères qui renvoient à la raison d’être même du mouvement : les mesures proposées freinent-elles la marchandisation du monde, favorisent-elles un meilleur exercice de la démocratie ?

Au-delà du contenu précis des propositions qui s’esquissent, le débat de fond va porter sur la nature de la régulation. Faut-il accepter une régulation sociale-libérale qui vise à adapter nos sociétés aux exigences du capitalisme financiarisé, tout en préservant un minimum de cohésion sociale en prenant un certain nombre de mesures pour en atténuer les effets les plus visibles ? Ou au contraire faut-il contrecarrer le mode de fonctionnement actuel du capitalisme en lui imposant des règles, droits sociaux, normes environnementales, qui lui sont a priori étrangères, ébauchant ainsi les contours d’une société différente ? Les propositions du mouvement s’inscrivent clairement dans cette dernière perspective.

Ces propositions ne pourront voir le jour sans que soit créé un rapport de force durable à l’échelle internationale. La question des mobilisations à entreprendre est donc décisive. Nous devons être capables de faire régulièrement la démonstration du caractère massif de nos initiatives et éviter tout ce qui peut contribuer à l’amalgame entre le mouvement contre la mondialisation libérale et le terrorisme. Plus que jamais, nous devons donc réaffirmer notre choix pour la non-violence. Cependant, sauf à nous étioler, cette volonté de non-violence doit s’accompagner de formes d’action qui n’acceptent pas a priori le cadre étriqué dans lequel veulent nous enfermer les gouvernements. Le mouvement ne peut, de plus, se contenter de grands rendez-vous internationaux, aussi importants soient-ils. L’enracinement dans les combats nationaux est d’une importance cruciale pour ancrer le refus de la mondialisation libérale dans le quotidien des peuples. De ce point de vue, l’organisation de forums sociaux continentaux devraient marquer une étape importante dans cette voie. En particulier le Forum social européen représente pour un enjeu politique majeur qui doit s’inscrire dans notre combat contre l’Europe libérale.



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