Après sa défaite référendaire, Giorgia Meloni sous le choc

21 avril par Romaric Godin


Photo : Governo italiano, CC, Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Giorgia_Meloni_Official_2023.jpg

En Italie, la contestation de la réforme de la justice s’est construite sur une mobilisation de la jeunesse, du sud et des zones urbaines. La présidente du Conseil est nettement fragilisée, mais l’opposition peine à profiter du moment.



À peine connu le résultat du référendum sur la réforme de la justice – et la nette défaite du camp de Giorgia Meloni par 53,23 % des voix –, des milliers d’Italiens se sont regroupés sur les places des grandes villes du pays pour fêter leur victoire et réclamer la démission de la cheffe du gouvernement.

Le mardi 23 mars représente pour eux « le début d’un nouveau printemps », comme l’a proclamé à Rome le secrétaire général du syndicat CGIL, Maurizio Landini, qui a mené tambour battant la campagne pour le « non ». Ce référendum fait penser à celui qui, en 1974, a défendu le droit au divorce : une limite posée au camp de la réaction.

Cette fois, l’enjeu était la défense de la Constitution, ou plutôt de son esprit, c’est-à-dire son ancrage dans le rejet du fascisme. Face à une Giorgia Meloni qui ne cachait plus ces derniers temps son soutien à Viktor Orbán et son intention de verrouiller son emprise sur le pouvoir, la majorité des Italiens a réagi pour stopper cette dérive.

Pour reprendre les termes du politologue Roberto D’Alimonte dans La Repubblica, le référendum représente « la première vraie défaite pour Meloni ». Une premier sursaut qui survient dès le premier vote national depuis la victoire de la droite et de l’extrême droite en septembre 2022.

 Une participation forte, surtout chez les jeunes

Comment cette défaite s’est-elle construite ? D’abord sur une double surprise. Les sondages prévoyaient une abstention forte et avaient décrété que plus la participation serait élevée, plus les chances du « oui » seraient importantes.

Il s’est produit exactement l’inverse. L’ampleur de la participation a surpris tout le monde : 58,93 % des électeurs inscrits se sont rendus aux urnes. C’est le deuxième plus fort taux de participation pour un référendum constitutionnel, après celui de 2016 qui avait conduit à la démission de Matteo Renzi.

Dans un contexte où la participation pour les élections régionales et municipales est désormais très faible en Italie – et où celle pour les élections législatives est en chute libre –, cette participation n’était pas vraiment attendue.

La mobilisation a été particulièrement forte dans le Nord et le Centre, c’est-à-dire dans les bastions théoriques de la majorité et de l’opposition. Dans les régions « bleues » comme la Lombardie et la Vénétie, le taux de participation dépasse les 63 %. Dans les régions « rouges » comme la Toscane ou l’Émilie-Romagne, il dépasse 66 %. Preuve que le référendum a été perçu comme un scrutin éminemment politique et impliquant l’avenir du gouvernement.

Mais les sondages n’ont pas vu venir le fait qu’un surcroît de participation pourrait principalement profiter au « non ». Cela s’explique en grande partie par la très forte mobilisation des jeunes, qui a surpris plus d’un analyste politique italien. Si aucune estimation de la participation par tranche d’âge n’était encore disponible mardi 24 mars, de premières analyses de sortie des urnes permettent de souligner la forte division générationnelle du vote référendaire. Selon les différents instituts, entre 57 et 61 % des 18-34 ans ont voté « non ».

Et plus on est âgé, plus on a voté « oui ». Le vote « non » est encore majoritaire chez les 35-50 ans (entre 50 et 60 %), mais il devient minoritaire chez les plus de 50 ans (entre 53 et 55 % pour le « oui »). Chez les plus de 65 ans, le « oui » passe à plus de 55 %. « Les jeunes ont fait la différence », résume Elly Schlein, présidente du Parti démocrate (PD), principale force d’opposition.

Pour comprendre cette mobilisation de la jeunesse, il faut l’inscrire dans un double mouvement. D’abord celui d’un pouvoir qui mène une politique sécuritaire liberticide, ciblant principalement les jeunes perçus comme des menaces. Les récents décrets « sécurité » approuvés en février visent ainsi les manifestations et les rassemblements de jeunes. Or, et c’est le deuxième point, la jeunesse italienne s’est très fortement mobilisée pour Gaza, entraînant à sa suite les syndicats, avec l’organisation d’une grève générale très suivie en septembre dans la péninsule. Le vote « non » des jeunes est donc l’illustration d’un profond rejet d’une politique d’extrême droite.

 Le Nord riche vote « oui »…

Si des électeurs jeunes peu habitués à voter ont fait pencher la balance, le « oui » n’a pas convaincu non plus en dehors des régions profondément acquises au gouvernement. Seules trois régions du Nord-Est ont voté majoritairement en faveur de la réforme : la Lombardie, la Vénétie et le Frioul-Vénétie Julienne. Mais une étude plus fine permet de comprendre la faiblesse de la dynamique du « oui ».

Par province (équivalent italien du département), on constate ainsi que le « oui » triomphe dans les zones les plus riches et industrialisées, celles qui se situent au nord du Pô. C’est là qu’on trouve les meilleurs scores pour la réforme, notamment dans la province de Vérone, où le « oui » obtient 62,06 % des suffrages exprimés.

Le sud de l’Italie rejette massivement la réforme judiciaire de Giorgia Meloni, au contraire des régions riches et industralisées du nord
Vote pour le « non » au référendum des 22 et 23 mars 2026, par province.

Carte : MediapartSource : Ministero dell’InternoDonnées cartographiques : © ISTAT Créé avec Datawrapper
© Infographie Mediapart

Mais cette règle souffre deux exceptions. D’abord, au sud du Pô, l’on trouve quelques îlots de « oui » majoritaire dans un océan de « non », essentiellement dans les provinces riches qui débordent vers le sud (Imperia près de la frontière française, Plaisance et Ferrare) et dans les régions traditionnellement très conservatrices (le Latium en dehors de Rome, le sud des Marches).

Ensuite, au nord, les villes ont très majoritairement voté « non », même au cœur du pays du « oui ». Ainsi, la commune de Turin rejette la réforme à 64,76 %, celle de Milan à 58,33 %, celle de Venise à 55,13 %, celle de Bergame à 54,22 %.

Globalement, le vote « non » est un vote urbain. Dans la ville métropolitaine de Rome, il obtient 60,31 %, dans la ville de Naples 75,49 %, dans celle de Florence 66,57 %, dans celle de Gènes 64,02 %.

Autrement dit, le vote « oui » est le vote d’un monde dominé par les PME industrielles italiennes tournées vers le marché mondial et obsédées par la compétitivité. C’est le parti de la répression sociale et de la baisse des impôts, auquel s’ajoutent des poches de conservatisme traditionnel favorable à une évolution autoritaire du régime. Un monde rural, plutôt riche et franchement vieux.

 … et le Sud rejette massivement la réforme

Mais ce qui a aussi fait basculer le vote, c’est la défection du Sud. Si le Mezzogiorno est marqué par le conservatisme, le vote y a été massivement en faveur du « non ». C’est dans la province de Naples qu’il enregistre son meilleur score, avec 71,47 %. Certes, la Campanie est désormais un bastion du Mouvement Cinq Étoiles (M5S), mais l’ensemble de la Calabre (« non » vainqueur à 57,26 %), de la Sicile (« non » vainqueur à 60,98 %) ou de la Sardaigne (« non » vainqueur à 59,44 %), régions fermement tenues par la droite, a aussi nettement rejeté le projet.

Dans ces régions, l’esprit de la réforme – la remise en cause de l’indépendance de la justice – est directement venu se fracasser sur des années de lutte de l’institution judiciaire contre la corruption et le crime organisé. Les critiques du gouvernement contre le « pouvoir des juges » ne peuvent avoir d’échos dans un tel environnement.

D’autant que le gouvernement Meloni n’a guère agi pour le Sud pauvre. La suppression du revenu de citoyenneté et les milliards dépensés pour le pont sur le détroit de Messine, malgré les critiques locales, ont aussi joué. Enfin, la faible participation dans ces régions (par exemple 46,13 % seulement en Sicile) a dans ce cas pu jouer en faveur du « non ». La droite n’a pas su mobiliser ses troupes sur ce sujet précis dans ces régions.

Globalement, la défection du Sud est une source d’inquiétude majeure pour Giorgia Meloni. Elle signifie que les électeurs de ces régions ne sont pas prêts à soutenir un durcissement du régime. Un refus qui est aussi partagé par une partie des électeurs de droite.

Ainsi, selon les sondages de sortie des urnes, plus de 18 % des électeurs du parti berlusconiste Forza Italia ont rejeté la réforme, alors même que le chef actuel de cette formation, le ministre des affaires étrangères Antonio Tajani, l’avait présentée comme « le rêve de Silvio Berlusconi ». Détail piquant : dans la commune d’Arcore, près de Monza en Lombardie, où Il Cavaliere avait sa villa et où réside encore sa famille, le « non » l’a emporté par 50,25 % des voix. Un signe de plus qu’une partie de l’Italie libérale n’accepte pas le tournant autoritaire initié.

La structure du vote « oui » permet de dessiner la base sociale de l’autoritarisme contemporain. C’est d’une part un capitalisme aux abois et convaincu, pour conserver sa capacité d’accumulation, de l’intérêt d’un durcissement autoritaire ; et, d’autre part, une population âgée aux tentations réactionnaires.

En revanche, la structure du vote « non » montre les limites de cette stratégie. Parce qu’elle est massivement rejetée par la jeunesse et les classes populaires, mais aussi par une partie des libéraux.

Dans cette « Italie coupée en deux », le deuxième camp s’est révélé plus fort et plus mobilisé.

 Quelle stratégie pour Giorgia Meloni ?

Impossible, désormais, de ne pas s’interroger sur les conséquences politiques de cet échec. La stratégie de Giorgia Meloni est clairement celle d’une forme d’indifférence. Dès lundi, elle prenait acte de son échec et appelait à « aller de l’avant ». Mais cette logique du « Circulez, il n’y a rien à voir ! » ne peut pas tenir. Le référendum sur la réforme judiciaire était, plus largement, un référendum sur la méthode Meloni et sur sa stratégie d’« orbanisation » du pays.

Officiellement, le projet de nouvelle loi électorale est toujours sur la table. Mais, dans les faits, on voit mal comment il pourrait encore voir le jour. Si la majorité passait en force, elle se retrouverait face à une opposition large, pas seulement au Parlement mais aussi dans le pays. La majorité des 15 millions d’électeurs qui ont rejeté la réforme judiciaire a évidemment aussi rejeté la réforme électorale. Et, plus fondamentalement, elle a rejeté la volonté du gouvernement Meloni de contourner les difficultés démocratiques.

L’ennui, c’est que l’exécutif italien n’a pas grand-chose à proposer aux Italiens d’ici aux élections de septembre 2027. Le projet d’une « alternative » qui a pu lui permettre de s’imposer voici trois ans et demi n’a désormais plus de sens. Et la stagnation économique laisse peu de marge de manœuvre au gouvernement.

Giorgia Meloni aimait à se présenter comme la bâtisseuse d’une Italie dont la voix compte désormais sur la scène internationale. Mais ce qui a été sanctionné dans les urnes, c’est précisément cette stratégie de rapprochement avec Washington et Budapest pour compter en Europe. Nul doute que ceux qui ont voté « non » avaient en tête les scènes venues des États-Unis, avec les arrestations de l’ICE, la police de l’immigration.

Stratégiquement, sa politique a été sanctionnée et elle va devoir, en théorie, gouverner avec ce handicap pendant encore dix-huit mois, sans avoir la possibilité de mener à bien une réforme électorale pouvant lui assurer une majorité stable entre 2027 et 2032.

Dans ce climat, ses alliés vont commencer à jouer leur propre partition. Si les principaux dirigeants de Forza Italia et de la Lega montraient une solidarité de façade, les couteaux sont tirés.

Le parti de Giorgia Meloni, Fratelli d’Italia, accuse ses alliés de ne pas avoir assez fait campagne pour la réforme. Quant à ceux-ci, ils vont être tentés de mettre en avant leur singularité pour limiter les pertes. C’est notamment le cas de Forza Italia, jusqu’ici très fidèle à la coalition, mais qui va devoir intégrer dans sa stratégie la défection de près d’un cinquième de ses électeurs lors du référendum. Pour la Lega, ce pourrait être un schéma inverse, compte tenu de la victoire du « oui » dans ses bastions. Matteo Salvini pourrait encore durcir le ton et renforcer son caractère autoritaire, face à une Giorgia Meloni qui pourrait être présentée comme « impuissante ».

La réforme électorale semble ainsi morte et enterrée : elle réduit l’autonomie des alliés de Fratelli d’Italia, alors même que ces derniers vont chercher à la mettre en avant pour diminuer leur part dans la défaite du 23 mars. Dès lors, la coalition sera de moins en moins aisée à diriger à l’abord du scrutin législatif.

Une hypothèse fait alors son chemin dans la presse et chez les analystes transalpins : provoquer des élections anticipées pour prendre de vitesse l’opposition et susciter une mobilisation des électeurs de droite et d’extrême droite autour de Giorgia Meloni. Une forme de « quitte ou double » permettant, en cas de succès, de disposer d’un mandat renouvelé. Mais un pari hautement risqué après une défaite aussi nette.

 Une opposition dans l’incertitude

En attendant, l’opposition, elle, n’a clairement pas intérêt à cette accélération du calendrier électoral. Il lui faut profiter de cette victoire pour construire une vraie alternative politique reposant sur une organisation cohérente. Car si, comme l’a dit Maurizio Landini de la CGIL, le vote « non » confirme que « le gouvernement ne représente pas la majorité du pays », rien ne dit que l’opposition puisse représenter cette majorité. Le hiatus entre le vote des régionales de 2025 et celui du référendum permet, semble-t-il, d’en douter.

Pour autant, l’opposition a l’occasion de s’unir autour de ce qui a fait la majorité du 23 mars : la défense de la Constitution. Mais si cet axe est nécessaire, il n’est pas suffisant. Il faut aussi offrir un front uni, une « grande entente » comme on dit en Italie, qui puisse disposer d’un candidat à la présidence du Conseil et d’une cohérence programmatique minimale.

C’est à ce prix que le « non » de 2025 peut se transformer en un « avis d’expulsion du palais Chigi » pour Giorgia Meloni, comme l’a proclamé Giuseppe Conti, chef du M5S. En 2022, la division de l’opposition avait permis la victoire de la coalition de droite et d’extrême droite, alors même que cette dernière n’était pas majoritaire.

C’est de ce constat qu’est née l’idée d’une primaire. L’ancien président du Conseil Matteo Renzi, aujourd’hui à la tête d’un petit parti centriste, a proposé une primaire de « tout le centre-gauche » avec un programme minimal : « trois propositions crédibles sur la santé, le travail et la sécurité ».

Longtemps hostile à cette idée, Giuseppe Conte s’est dit prêt, après la victoire du « non », à participer à une telle primaire de l’opposition, à condition que cette dernière soit ouverte à tous les électeurs et s’inscrive dans un mouvement citoyen inspiré par le succès du référendum. Le Parti démocrate est lui aussi favorable à une primaire. Mais il entend pareillement trouver un mécanisme pour intégrer la société civile, qui constitue le cœur de l’électorat du « non » dans la construction de l’alternative.

Mais le chef du parti de la gauche des Verts (AVS), Nicola Fratoianni, a lui jugé que la discussion sur les primaires était « la moins intelligente à mettre sur le tapis en ce moment ». Pour lui, le point de départ est de construire un programme capable de faire l’unité du camp du « non ». S’il se dit prêt à élargir l’alliance à Renzi et aux centristes, le choix du leader doit à ses yeux venir ensuite.

À vrai dire, derrière les cris de joie et de surprise, l’opposition ne semble pas réellement en mesure de traduire cette victoire en dynamique politique. C’est pourquoi, dans les colonnes de La Repubblica, Elly Schlein a confirmé ne pas réclamer la démission de Giorgia Meloni. Comme si ce surgissement du peuple italien contre l’autoritarisme avait pris de court l’ensemble du monde politique.


Source : Mediapart

Romaric Godin

Journaliste à Mediapart. Ancien rédacteur en chef adjoint au quotidien financier français La tribune.fr
Romaric Godin suit les effets de la crise en Europe sous ses aspects économiques, monétaires et politiques.