Au Bénin, un Forum social mondial entravé

6 août par Eric Toussaint , Guy Zurkinden


Photo prise par Gabriella Lima de la table ronde sur la nouvelle crise de la dette.

L’ouverture du 17e FSM à Cotonou, prévue le 4 août, a été empêchée de fait par le gouvernement du Bénin, qui a multiplié les mesures répressives. Avant de faire volte-face et d’autoriser la tenue du forum.



Délégations et militantes refoulées, et même évacuées par l’armée ; manifestation interdite ; accès aux locaux prohibés. Au cours des derniers jours, le gouvernement du Bénin a multiplié les mesures de rétorsion contre la société civile qui s’était donné rendez-vous à Cotonou du 4 au 8 août dans la capitale béninoise, pour y tenir le 17e Forum social mondial (FSM). Mercredi, des organisations membres du FSM ont dénoncé une interdiction de facto de la réunion altermondialiste, critiquant une atteinte aux droits démocratiques à laquelle les Etats-Unis et Israël ne seraient pas étrangers. En fin de journée, l’horizon semblait se dégager, avec l’annonce – à confirmer – que le gouvernement autoriserait finalement la tenue de l’événement du 6 au 9 août.

Expulsées manu militari

Porté par les mouvements populaires issus de tout le continent africain, le FSM devait s’ouvrir mardi par une grande manifestation réunissant 8000 militantes, issues de plus de 100 pays, dans la capitale béninoise. C’était sans compter sur l’intervention impromptue des autorités. « Même s’il n’a rien communiqué officiellement, le gouvernement du Bénin a interdit de fait le début du forum », explique au Courrier un responsable du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM), membre du Conseil international du FSM, présent à Cotonou. Les manœuvres ont commencé lorsque trois caravanes en défense du droit à la terre et à l’eau, réunissant des centaines d’activistes issues d’Afrique de l’Ouest et centrale convergeant vers Cotonou, se sont vu interdire l’entrée sur le territoire béninois – lundi, un des convois a toutefois été autorisé à franchir la frontière, avant d’être refoulé peu après vers le Togo. Les mesures répressives se sont ensuite multipliées. « Mardi, la manifestation d’ouverture a été interdite. Puis, mercredi matin, nous avons appris qu’on nous refusait l’accès à l’université publique d’Abomey-Calavi, où devaient se tenir nos ateliers et assemblées », explique le responsable du CADTM. Et d’ajouter qu’une délégation des mouvements sociaux du Mali logeant sur le campus en avait été expulsée manu militari par l’armée. Selon les informations recueillies par Le Courrier, des militantes en provenance de Haïti, du Sahara occidental, d’Ouganda mais aussi de plusieurs pays européens ont été refoulées à l’aéroport de Cotonou, avant d’être renvoyées vers leur pays de provenance. Certaines ont vu leurs passeports confisqués.

Un virage sécuritaire

Il évoque aussi de probables pressions exercées par les ambassades étasunienne et israélienne

Comment expliquer ces mesures, non annoncées et encore moins justifiées par les autorités, et qui ont pris de cours l’ensemble des organisateursices œuvrant depuis deux ans à la préparation du forum ? Le représentant du CADTM pointe l’attitude de plus en plus répressive de l’exécutif béninois, dirigé depuis mai dernier par le président Romuald Wadagni, vis à vis de la protestation sociale. Il évoque aussi de probables pressions exercées par les ambassades étasunienne et israélienne, voire française, face à la tenue d’un événement qui prévoyait de mettre en son centre la dénonciation de l’impérialisme – et notamment la lutte contre le génocide à Gaza, ainsi que contre les guerres menées contre l’Iran et le Liban. « Tout cela s’inscrit dans un contexte international marqué par le renforcement général des politiques sécuritaires. Des gouvernements qui, il y a encore quelques années, auraient autorisé sans problème la tenue d’un tel forum, le répriment désormais durement », ajoute le responsable.

Des activités maintenues

Mercredi dans la journée, bravant l’incertitude et la confusion qui dominent sur place, auxquelles s’ajoutaient les craintes d’un nouveau durcissement répressif, les militantes et organisations sur place se sont attelées à réaliser une partie de l’agenda prévu. A l’image du CADTM, qui a décidé de maintenir, dans des locaux privés, sa programmation consacrée aux questions de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, des luttes menées par la société civile africaine, ou encore à la résistance contre l’extrême droite. Joint par Le Courrier, un représentant du collectif Breakfree à Cotonou indiquait que son organisation envisageait elle aussi d’organiser des rencontres, consacrées notamment à la lutte contre les data centers, au sein de restaurants ouverts au public.

Présent lui aussi dans la capitale béninoise, le Centre Europe Tiers Monde (Cetim), basé à Genève, a de son côté « condamné fermement », dans un communiqué de presse publié mercredi, l’interdiction de facto du FSM, comprise comme une attaque contre « un espace historique de convergence des luttes populaires » sous la pression des « forces néocoloniales ». L’ONG enjoint les autorités béninoises à « renoncer à toute tentative d’intimidation et de criminalisation, tout en assurant le bon déroulement des activités proposées par les organisations participantes, pour le moins dans un cadre alternatif ». Elle exprime aussi « sa pleine solidarité avec les organisateurs du FSM, avec l’ensemble des organisations et des mouvements sociaux béninois, africains et internationaux qui, depuis des mois, ont consacré du temps, de l’énergie et des ressources à préparer cette rencontre ».
En début de soirée, un retournement de situation semblait s’amorcer. Le secrétariat organisateur du 17e FSM annonçait que le gouvernement béninois avait infléchi sa position et consentait finalement à autoriser la tenue du forum, ainsi que l’entrée des trois caravanes de militantes. Affaire à suivre.


Source : Le Courrier

Eric Toussaint

Docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Banque mondiale - Une histoire critique, Syllepse, 2022, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.