Banque mondiale et l’Asie de l’Est / Pacifique : découverte tardive du rôle de l’Etat

La Banque mondiale redécouvre l’État en Asie de l’Est et dans le Pacifique, mais non les monopoles qui contrôlent l’économie numérique qu’elle exhorte la région à rejoindre

21 juillet par Sushovan Dhar


Peu d’idées ont été réhabilitées aussi rapidement, ni aussi discrètement, que la politique industrielle. Pendant la majeure partie de la fin du XXe siècle, on a fait croire aux gouvernements du Sud que le développement reposait sur la fixation de prix justes, la libéralisation du commerce, la privatisation des entreprises publiques et l’intégration aux marchés mondiaux. La politique industrielle – intervention sélective, planification, soutien stratégique à des secteurs choisis – était présentée comme une invitation à l’inefficacité et à la captation de l’État par des intérêts particuliers. L’histoire même de l’Asie de l’Est contredisait ce discours, sans toutefois jamais le supplanter complètement. La région était admirée, puis mise de côté comme un cas particulier, trop particulier pour qu’on puisse en tirer une leçon générale ; un exercice de ce que Robert Wade a appelé de manière mémorable « l’art du maintien des paradigmes » de la Banque.



Le rapport de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.

En 2022, 189 pays en sont membres.

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intitulé « East Asia and Pacific Economic Update 2026 : Industrial Policy in the Digital Age » (Mise à jour économique 2026 pour l’Asie de l’Est et le Pacifique : la politique industrielle à l’ère numérique) est le signe d’une orthodoxie qui commence à céder. Une institution qui a passé des décennies à mettre en garde contre l’orientation de la production affirme désormais que la politique industrielle est devenue indispensable à la transformation structurelle. À l’en croire, les gouvernements doivent renforcer les capacités de production, investir dans les infrastructures numériques, coordonner l’innovation et orienter la modernisation technologique si la région veut poursuivre sa croissance à l’ère de l’intelligence artificielle, de la fragmentation géopolitique et des perturbations climatiques.

Lu comme un revirement – et de nombreux commentaires l’ont interprété ainsi –, ce rapport flatte son auteur. Lu de plus près, il s’avère plus subtil et moins rassurant : il s’agit d’une tentative de réintégrer la politique industrielle à des conditions qui laissent le marché, et la propriété qui sous-tend ce marché, exactement là où ils étaient. Le rapport redonne ses lettres de noblesse à l’État et au mot « transformation », tout en vidant les deux de ce contenu qui les rendrait dangereux. Son concept directeur est celui de « capacité » : capacité productive des entreprises, capital humain des travailleurs, capacité institutionnelle des gouvernements. Ce que ce concept ne peut pas désigner, c’est la propriété : qui détient les semi-conducteurs, le cloud, les modèles, les données et les brevets sur lesquels repose en réalité toute l’économie numérique que le rapport vante ? Ces actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
sont absents de la région à laquelle le rapport s’adresse. Ils appartiennent à d’autres, à une poignée d’entreprises dans une poignée d’États, et aucun renforcement des capacités, quel qu’il soit, n’en déplacera le contrôle. Poussée à son extrême, la notion de « capacité » est une théorie qui explique comment courir plus vite sur un tapis roulant dont la vitesse et l’inclinaison sont fixées par quelqu’un d’autre.

Ce rapport mérite néanmoins une lecture attentive, non pas parce que l’institution a changé d’avis, mais parce que la manœuvre est menée avec habileté, et qu’une telle habileté est révélatrice : ce qu’une institution concède reflète ce qu’elle craint, et ce qu’elle dissimule reflète ce qu’elle protège. Les économistes de la Banque sont compétents, et les évolutions historiques qu’ils décrivent sont réelles ; ce que l’institution fait de leurs travaux est une autre affaire, et c’est là l’objet de cet essai. Considérés sous l’angle des capacités, de la productivité et de la qualité institutionnelle, les obstacles au développement apparaissent comme des éléments dont un pays est dépourvu et qu’il doit mettre en place. La maîtrise de la technologie, la structure du système financier, la répartition des fruits de la productivité, le poids de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
– bref, les relations plutôt que les attributs – restent en dehors du cadre. Ce cadrage n’est pas une omission qui attendra d’être corrigée dans la prochaine édition. Il s’agit, comme nous le verrons, d’une conception délibérée : le rapport élargit le champ d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
de l’État précisément pour laisser intact le monde dans lequel il doit agir.

 Pourquoi le retour de la politique industrielle

La question de savoir si la politique industrielle peut fonctionner n’a jamais vraiment été en suspens. Les preuves que les États peuvent orienter les investissements, imposer une discipline aux entreprises et accélérer le rythme de la transformation sont sur la table depuis qu’Amsden et Wade les ont exposées il y a trois décennies, et la Banque avait alors réussi à les ignorer. Le problème est donc moins celui des preuves que celui du moment où intervient ce revirement. Rien n’a changé dans l’économie pour provoquer ce revirement ; ce qui a changé, c’est le monde, et la place de la Banque dans celui-ci – et sur ce point, au moins, le rapport fait preuve d’une réelle perspicacité.

Les conditions de l’industrialisation ont évolué sous les yeux de tous. Pendant des décennies, un parcours bien tracé existait : se lancer dans l’industrie manufacturière à forte intensité de main-d’œuvre en s’appuyant sur une main-d’œuvre bon marché, attirer des investissements orientés vers l’exportation, rejoindre les réseaux de production mondiaux, puis évoluer progressivement vers des activités plus sophistiquées. Le Japon, puis la Corée du Sud et Taïwan, puis la Chine côtière, semblaient confirmer cette séquence. Cette échelle est désormais en train d’être retirée sous leurs pieds. La robotique, l’automatisation et l’intelligence artificielle érodent l’avantage d’une main-d’œuvre abondante et bon marché. La valeur se déplace de l’assemblage vers les logiciels, la conception de semi-conducteurs, le cloud computing, la recherche et la propriété intellectuelle. L’industrie manufacturière reste indispensable, mais elle est devenue plus intensive en capital, plus intensive en contenu technologique et plus étroitement liée à une infrastructure numérique contrôlée depuis une poignée de centres.

Trois autres évolutions viennent s’ajouter à celle, technologique. La rivalité géopolitique a rendu le commerce indissociable de la sécurité nationale : les décisions concernant les puces électroniques, les minéraux critiques et les télécommunications sont désormais stratégiques avant d’être commerciales. Le changement climatique est passé du statut de coût environnemental externe à celui de facteur déterminant de la stratégie industrielle elle-même ; il est à la fois source de nouvelles chaînes de valeur « vertes » et, pour une grande partie de la région, de danger existentiel. Quant aux divergences démographiques, elles tirent la région dans des directions opposées : le Japon, la Corée du Sud et la Chine vieillissent, tandis que d’autres pays continuent d’absorber une main-d’œuvre jeune.

Se pose également la question de la position de la Banque elle-même. Les gouvernements emprunteurs de cette région peuvent désormais s’adresser aux banques publiques chinoises, à la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB) ou à un cercle de plus en plus large de prêteurs régionaux – la Nouvelle Banque de développement des BRICS BRICS Le terme de BRICS (acronyme anglais désignant Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) a été utilisé pour la première fois en 2001 par Jim O’Neill, alors économiste à la banque Goldman Sachs. La forte croissance économique de ces pays, combinée à leur position géopolitique importante (ces 5 pays rassemblent près de la moitié de la population mondiale sur 4 continents et près d’un quart du PIB mondial) font des BRICS des acteurs majeurs des activités économiques et financières internationales. se profilant à l’horizon, comme le montrent les négociations d’adhésion de l’Indonésie – et le monopole intellectuel que la Banque détenait autrefois sur « ce qu’exige le développement » s’est érodé en même temps que son monopole financier. Une doctrine que personne n’est obligé d’adopter doit être actualisée. Vu sous cet angle, le rapport est autant un autoportrait qu’une prescription : une institution qui révise son catéchisme pour un monde où ses anciennes certitudes se sont estompées et où les coûts de trois décennies de mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
axée sur le marché sont devenus trop visibles pour être ignorés. La politique industrielle fait son retour non pas parce que l’histoire se répète, mais parce que l’histoire a changé.

Sur ce point, le rapport est tout à fait exact : une institution qui voit son influence s’éroder a tout intérêt à bien analyser la situation. La difficulté réside dans la manière dont elle exploite cette analyse.

 La domestication

Face à la caricature de « l’État minimal », les ambitions du rapport semblent vastes. Il insiste sur le fait que les marchés à eux seuls ne génèrent plus de progrès technologiques, que l’innovation et l’apprentissage nécessitent une action publique délibérée, que l’éducation, les infrastructures numériques, les instituts de recherche, la logistique et la qualité de la réglementation sont autant d’actifs productifs plutôt que de simples dépenses sociales. Il les organise dans un cadre fondé, selon les propres termes de la Banque, sur la fourniture de biens publics et la correction des défaillances du marché, complété par des interventions ciblées et soigneusement délimitées. Et il regroupe sous l’intitulé unique de « politique industrielle » toute une série d’activités – politique de la concurrence, administration douanière, normalisation, régulation financière – qu’une génération précédente aurait classées sous la rubrique « réforme de la gouvernance ».

Mais regardons de plus près le cadre dans lequel la politique industrielle a été transposée. Le rapport adopte, selon ses propres termes, une « vision large » et construit ce cadre sur trois piliers : la fourniture de biens publics fondamentaux, la correction des « défaillances politiques » et la correction des défaillances du marché. C’est le pilier du milieu qui est révélateur : il s’avère qu’il désigne la suppression des obstacles à la concurrence et au commerce, c’est-à-dire la déréglementation et la libéralisation, désormais rebaptisées « politique industrielle ». Les deux autres, les biens publics et les défaillances du marché, constituent les deux justifications les plus orthodoxes de l’action de l’État dans tout le répertoire libéral, les fondements mêmes sur lesquels même un économiste fondamentaliste du marché concède un rôle au gouvernement. Reconstruire la politique industrielle sur ces fondements, ce n’est pas rompre avec le paradigme du marché ; c’est le réaffirmer, puis accorder à l’État exactement autant de marge de manœuvre que la logique des défaillances du marché le permet, et pas plus. Il vaut la peine de s’arrêter sur ce que ce premier pilier installe discrètement : en classant le « capital humain de base » parmi les biens publics dont le marché ne fournit pas suffisamment, le rapport fait peser sur l’État le coût de la formation d’une main-d’œuvre qualifiée tout en laissant le profit tiré de cette qualification aux mains du secteur privé ; un arrangement où les coûts sont publics et les bénéfices privés, sur lequel nous reviendrons ci-dessous. Le rapport est franc quant à cette limite. L’intervention doit être sélective, transparente, évaluée et assortie d’une sortie crédible ; le soutien public doit « renforcer les marchés plutôt que de les remplacer ». Dans les mises à jour parallèles de la Banque pour 2026, cette même limite est tracée encore plus clairement : dans l’édition consacrée à l’Europe et à l’Asie centrale, la politique industrielle doit être utilisée avec parcimonie, et non comme principal moteur du développement. L’adhésion est réelle ; elle s’accompagne simplement d’emblée de ses propres contraintes.

L’explication donnée par le rapport sur les raisons du succès des interventions en Asie de l’Est en dit long. Le soutien ciblé en Corée, en Malaisie et au Vietnam a fonctionné, explique la Banque, parce que ces États avaient d’abord amélioré leurs « fondements » – infrastructures, éducation, institutions de régulation – et libéralisé le commerce et l’investissement. La réussite en matière de développement est ainsi racontée comme l’histoire de fondamentaux conformes au marché, tandis que le cœur disciplinaire, directif et souvent coercitif de ces États – le crédit dirigé, la discipline en matière d’exportation imposée au capital privé, la subordination de la finance aux objectifs industriels – est discrètement passé sous silence. Il ne reste alors d’un État développementaliste que l’écorce, dépouillé de tout ce qui faisait de lui un État développementaliste : un coordinateur, un rassembleur, un créateur de « capacités », un correcteur des défaillances du marché. L’État retrouve son rôle, mais la description de ce rôle a été réécrite par le service des ressources humaines du marché.

En ce qui concerne la Corée en particulier, le récit de la Banque mérite d’être qualifié pour ce qu’il est : faux – non pas une simplification des faits, mais une inversion de ceux-ci. La Corée du Sud n’a pas d’abord mis en place des « fondements » favorables au marché, libéralisé le commerce et les investissements, pour ensuite y ajouter une mesure de soutien ciblée et bien conçue. Elle s’est industrialisée sous une dictature militaire soutenue par les États-Unis qui a fait presque tout ce que le cadre de la Banque interdit : une réforme agraire radicale qui a exproprié l’ancienne classe des propriétaires terriens ; un quart de siècle de substitution des importations sous un protectionnisme fort, à partir duquel la capacité d’exportation s’est ensuite progressivement construite, la seconde étant impossible sans la première ; la nationalisation des banques et la planification dirigiste du crédit ; un contrôle strict des prix, des changes et des mouvements de capitaux ; le mépris systématique de la propriété intellectuelle étrangère ; et la répression violente du mouvement syndical. Les « fondements » que la Banque met aujourd’hui en avant – les écoles, les infrastructures, les capacités administratives – n’étaient pas les conditions préalables de ce dirigisme, mais ses produits, financés en partie par les subventions américaines que la géopolitique de la Guerre froide a permis de fournir. Et la Banque connaît cette histoire de première main, pour l’avoir vécue : elle a accordé des prêts à la dictature de Park Chung Hee de 1961 à 1979, alors même que Séoul rejetait point par point le modèle de développement de la Banque. La libéralisation est survenue à la fin de l’histoire, et non au début : imposée à une économie industrielle déjà mûre dans les années 1990, elle a été menée à son terme par les mesures d’ajustement structurel du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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après la crise de 1997, qui ont démantelé une grande partie du dispositif à l’origine du « miracle ». Éric Toussaint a reconstitué ce récit en détail il y a longtemps déjà ; la Corée décrite dans ce rapport, c’est cette histoire dont la fin a été placée au début.

L’Indonésie offre un contre-exemple, car dans ce pays, la Banque a bel et bien dicté la marche à suivre, et celle-ci a été respectée. Alors que Séoul a rejeté le modèle de la Banque et s’est industrialisée, Jakarta a adhéré au modèle de la Banque pendant trois décennies : dès la fin des années 1960, l’institution a fait de la dictature de Suharto, née des massacres de 1965, l’un de ses plus gros clients et l’une de ses réussites les plus médiatisées, finançant généreusement le régime alors même que ses propres documents internes faisaient état de l’ampleur de la corruption – un cas d’école en matière d’intervention, pour reprendre l’expression de Toussaint. L’expérience a pris fin en 1997, et la crise qui y a mis un terme n’était pas non plus due aux aléas climatiques. La libéralisation du compte de capital que la Banque, le Fonds et le Trésor américain avaient imposée à la région dans les années 1990 – à contre-courant des dispositions mêmes qui avaient généré la croissance – a provoqué un afflux massif de capitaux à court terme dont le reflux a déclenché la crise, une séquence que Wade et Veneroso avaient alors analysée comme l’œuvre du complexe Wall Street-Trésor-FMI. Ces mêmes institutions ont ensuite administré le remède : un ajustement qui a démantelé le moteur du développement coréen, ouvert les actifs indonésiens à l’acquisition étrangère à des prix bradés, et transformé une panique de liquidité Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
en une catastrophe sociale qui s’est traduite par des dizaines de millions de personnes précipitées dans la pauvreté. Tel est le bilan qui se cache derrière le discours serein du rapport sur les « fondements ». Là où les conseils de la Banque ont été rejetés, elle s’en attribue aujourd’hui le mérite ; là où ils ont été suivis, les résultats ne figurent pas dans le rapport.

Les Philippines en fournissent la preuve écrite. Là-bas, les relations de la Banque avec la dictature sont attestées par les propres documents de l’institution. Les prêts accordés à Manille, modestes depuis 1958, ont été augmentés par McNamara pour des raisons franchement stratégiques – les bases américaines rendaient le pays trop important pour qu’on le laisse sans liens étroits – et lorsque Marcos a déclaré la loi martiale en 1972, un an avant que Pinochet ne s’empare du Chili par un coup d’Etat militaire soutenu par le duo BM/ FMI et organisé avec le concour de la CIA, comme le dit Toussaint. Mêmes objectifs, mêmes suzerains et même soutien : la réponse de la Banque fut de multiplier ses engagements. L’irritation de ses responsables face au pouvoir législatif philippin, qui faisait obstacle à la réforme des politiques, est consignée dans les histoires officielles commandées par la Banque elle-même ; la dictature a levé cet obstacle, et l’argent a suivi. Lorsque des milliers de pages de documents internes ont fuité au début des années 1980 — publiés par Walden Bello et ses collègues sous le titre Development Debacle —, elles ont révélé une institution qui savait précisément ce qu’elle finançait et qui le finançait précisément en raison de ce que c’était, et non malgré cela. À la chute de la dictature en 1986, la dette était passée d’environ six cents millions de dollars à vingt-six milliards, dont une grande partie avait été détournée ; la réponse de la Banque à l’effondrement de 1983 avait consisté en des prêts de sauvetage accordés aux conditions habituelles. Aucun tribunal n’accepterait l’ignorance comme moyen de défense de ce défendeur. Le dossier se trouve dans les propres archives du défendeur.

Et lorsque le rapport aborde l’année 1997, l’effacement se propage sur la page. Sa seule analyse approfondie de la crise se trouve dans une étude de cas sur les semi-conducteurs coréens, et là, la catastrophe apparaît comme la faute du modèle lui-même : la mobilisation agressive de capitaux, explique-t-on au lecteur, avait exposé les entreprises à une vulnérabilité financière due à des investissements redondants et à des ratios d’endettement élevés, de sorte que la crise est survenue comme un point d’inflexion critique nécessitant une restructuration fondamentale — dont le rapport salue le résultat comme étant compatible avec le marché. Tous les faits déterminants sont absents de ce récit. Les ratios d’endettement élevés n’étaient pas une pathologie, mais l’architecture même du modèle — un système financier bancaire coordonné par l’État, servant d’intermédiaire aux énormes épargnes des ménages de la région, et parfaitement stable pendant trois décennies grâce aux contrôles des capitaux. C’est la libéralisation exigée de l’extérieur qui a transformé cette structure en fragilité ; la panique qui s’en est suivie était l’expression concrète de cette fragilité ; et la restructuration que le rapport loue a été dictée par les créanciers au plus fort de cette panique, à des conditions qu’aucun gouvernement solvable n’aurait acceptées. Le mot « nécessitant » accomplit le travail idéologique de toute une bibliothèque : il transforme une agression en diagnostic. Une institution qui a contribué à allumer l’incendie revient, une génération plus tard, pour admirer la rénovation effectuée par les survivants — et cite la maison reconstruite comme preuve que ses opinions en matière d’architecture étaient fondées depuis le début.

C’est la manœuvre que réalise l’ensemble du rapport, et il vaut la peine de la nommer précisément, car elle est plus subtile que l’hypocrisie et plus délibérée que la timidité. C’est une conception — et une conception, c’est ainsi que la stratégie se présente lorsqu’elle doit être crue par ses propres auteurs. Le développement est repensé comme l’accumulation de capacités : capacités productives au sein des entreprises, capital humain chez les travailleurs, capacités institutionnelles au sein des gouvernements ; et le langage de l’avantage comparatif cède la place à un vocabulaire dynamique axé sur l’apprentissage et la mise à niveau. Il s’agit là d’une véritable avancée par rapport aux modèles d’allocation statiques. Mais la capacité, précisément parce qu’elle accomplit un travail analytique considérable, marque également la limite de la portée du rapport. Celui-ci explique, avec une réelle sophistication, comment les économies apprennent. Il ne dit pratiquement rien sur la répartition du pouvoir.

 Les raisons d’être prudent : lisez jusqu’à la fin

Cette accusation doit tout de même tenir compte des éléments de preuve présentés dans le rapport, car la mise en garde dont il est question ici n’est pas une doctrine abstraite ; elle s’appuie sur des chiffres, dont certains proviennent du rapport lui-même, et face à des chiffres, on apporte des réponses, on ne se contente pas de les balayer d’un revers de main.

Les plus solides d’entre elles concernent la Chine. En s’appuyant sur des données de l’administration fiscale, les chercheurs de la Banque constatent que le soutien apporté par la politique industrielle chinoise est substantiel, de l’ordre de 2,2 à 2,4 % de la valeur ajoutée dans leur échantillon, et que ses deux principaux instruments agissent dans des directions opposées. Les incitations fiscales sont corrélées à la hausse de la productivité, de l’emploi et des exportations : une augmentation de 10 points de pourcentage est associée à un gain de 6 % de la productivité du travail. Les subventions directes sont quant à elles corrélées à l’inverse ; une augmentation équivalente est associée à une baisse de 3 %, ainsi qu’à un affaiblissement des exportations et à une diminution de la R&D, ce qui concorde avec des conclusions antérieures concernant les entreprises chinoises cotées en bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). . Le rapport propose sa propre explication, qu’il convient de citer comme étant celle de la Banque plutôt que de la faire passer pour la nôtre : les subventions sont accordées de manière disproportionnée aux entreprises inefficaces qui préservent l’emploi au détriment des investissements productifs – c’est-à-dire aux entreprises qui ont le plus besoin de la protection de l’État. La corrélation est réelle ; l’interprétation mérite d’être réexaminée. Dans la comptabilité de la Banque, une subvention qui permet aux travailleurs de conserver leur emploi sans augmenter la productivité mesurée est, par définition, un échec. La possibilité que l’État chinois ait acheté autre chose avec cet argent – l’emploi, la stabilité sociale, la survie des communautés face à une restructuration douloureuse – n’est perçue par le rapport que comme une distorsion. Il n’est pas nécessaire de défendre cet instrument pour remarquer ce problème de comptabilité : une partie de ce que le rapport qualifie de « captation » pourrait en réalité relever de la « redistribution », et le bilan de productivité ne comporte aucune colonne pour cela. Les données comparatives entre pays vont dans le même sens : les aides ciblées sont corrélées à de meilleurs résultats pour les entreprises dans les économies du G20 G20 Le G20 est une structure informelle créée par le G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni) à la fin des années 1990 et réactivée par lui en 2008 en pleine crise financière dans le Nord. Les membres du G20 sont : Afrique du Sud, Allemagne, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, Union européenne (représentée par le pays assurant la présidence de l’UE et la Banque Centrale européenne ; la Commission européenne assiste également aux réunions). L’Espagne est devenue invitée permanente. Des institutions internationales sont également invitées aux réunions : le Fonds monétaire international, la Banque mondiale. Le Conseil de stabilité financière, la BRI et l’OCDE assistent aussi aux réunions. , mais pas dans d’autres pays en développement, ce qui suggère que la profondeur institutionnelle est une condition préalable plutôt qu’un simple atout, et que le crédit subventionné augmente l’intensité en capital tout en réduisant l’emploi dans les deux groupes. Rien de tout cela n’est inventé. Une région qui intervient à cette échelle, avec des instruments aussi grossiers, a de réelles raisons de se demander ce que son argent lui apporte ; et un critique qui balaye ces conclusions d’un revers de main concède le terrain empirique sans raison.

Mais si l’on s’attarde un instant de plus sur les données que ne le fait le rapport, celles-ci commencent à contredire sa propre conclusion. Ce que les données chinoises montrent en réalité, ce n’est pas que l’intervention échoue, mais que le choix et la gouvernance de l’instrument sont déterminants : un même État, dans une même économie, obtient d’excellents résultats avec un outil et de piètres résultats avec un autre. Il s’agit là d’un argument concernant les conditions politiques dans lesquelles une discipline peut être imposée au capital, et non d’un argument en faveur d’un repli sur les biens publics et la correction des défaillances du marché. Et le scepticisme de la Banque reste strictement partial. Elle passe au crible les instruments de l’État au point de pourcentage près ; elle ne procède à aucun audit équivalent sur le secteur privé concentré. Elle peut quantifier l’impact d’une subvention sur la productivité d’une entreprise ; elle ne s’interroge pas sur l’impact qu’a le fait qu’une douzaine d’entreprises détiennent l’infrastructure informatique mondiale sur celle de tous les autres. La même institution qui exige une clause de sortie crédible pour chaque programme public traite la structure monopolistique de l’économie numérique comme faisant partie du paysage naturel. L’empirisme est bien réel. Il est simplement orienté dans une seule direction, et cette direction n’est pas neutre.

Il existe une autre asymétrie dans le bilan lui-même, qui concerne ce qui est considéré comme une subvention au départ. Le capital privé est subventionné en permanence, à une échelle qui éclipse n’importe quelle ligne budgétaire de politique industrielle ; il reçoit simplement ses transferts par des canaux que la comptabilité de la Banque ne recense pas. La recherche financée par des fonds publics est détournée à des fins privées : les technologies au cœur de l’économie numérique que le rapport vante, de l’Internet aux fondements de l’apprentissage automatique, ont été construites sur des décennies de recherche scientifique financée par l’État, et les modèles de pointe d’aujourd’hui sont entraînés à partir de données créées par le public – un point que Mariana Mazzucato a longuement documenté pour la Silicon Valley il y a plus d’une décennie. Les brevets et la propriété intellectuelle sont des rentes de monopole accordées par l’État, dont le respect est assuré aux frais du public. La main-d’œuvre arrive déjà formée aux frais de l’État, comme nous l’avons vu. Les infrastructures sont fournies à un prix inférieur à leur coût de revient ; les pertes sont socialisées à chaque crise par le biais de plans de sauvetage et de garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). implicites ; et la facture environnementale reste impayée, ce qui constitue un transfert comme un autre. Rien de tout cela n’apparaît dans l’audit du rapport, et cette omission n’est pas une négligence mais une question de définition : dans le cadre conceptuel de la Banque, une « subvention » est une dépense publique qui fausse un marché par ailleurs neutre ; ainsi, les transferts qui profitent au capital par le biais des droits de propriété, des externalités et du fonctionnement ordinaire des services publics sont, par définition, invisibles. Ce que l’État donne s’appelle une subvention et fait l’objet d’un audit au centième près. Ce que le capital prélève s’appelle le marché, et n’est jamais audité.

 Les secteurs stratégiques appartiennent à d’autres

Le rapport part du principe que les pays peuvent évoluer vers des activités à plus forte valeur ajoutée en investissant dans la connaissance, la technologie et les compétences institutionnelles. Apparemment, c’est vrai. Mais la concurrence technologique contemporaine s’articule autour d’actifs dont la propriété est exceptionnellement concentrée, et le renforcement des capacités ne change pas, en soi, qui en est propriétaire.

L’intelligence artificielle en est l’exemple le plus flagrant, et le rapport fournit justement les statistiques qui viennent contredire son propre optimisme. Développer une IA de pointe nécessite non seulement des travailleurs qualifiés et des instituts de recherche, mais aussi d’énormes ressources informatiques, des ensembles de données propriétaires, des architectures de semi-conducteurs avancées et une infrastructure cloud ; autant d’actifs détenus par un nombre remarquablement restreint d’entreprises dans un nombre remarquablement restreint de pays. Les propres données de la Banque montrent à quel point la région est éloignée de cette pointe de la technologie : seules 13 à 17 % environ des filiales de multinationales en Chine et en Thaïlande utilisent l’IA, contre 37 % aux États-Unis, et son adoption est fortement concentrée parmi les multinationales, les entreprises nationales étant largement à la traîne. Cet écart n’est pas un déficit de compétences qui pourrait être comblé par la formation. C’est la manifestation visible d’une structure de propriété. Les filiales en question sont, précisément, des filiales ; des nœuds au sein de réseaux dont les technologies de base, les normes et les rendements sont contrôlés ailleurs.

Le même schéma se retrouve dans la conception de semi-conducteurs, la lithographie de pointe, les systèmes d’exploitation, les services cloud et les plateformes numériques sur lesquelles tout le reste repose de plus en plus. Les capacités se développent, lorsqu’elles se développent, au sein de marchés qui sont eux-mêmes radicalement inégaux ; enfermés dans la propriété intellectuelle, verrouillés par des normes propriétaires et dominés par des acteurs historiques disposant de l’envergure nécessaire pour contrôler l’accès. C’est ce que le rapport ne peut pas dire avec ses propres termes : que pour une grande partie de la région, la contrainte déterminante n’est pas l’insuffisance des capacités, mais une position subordonnée. Le Vietnam peut moderniser son secteur manufacturier tout en restant dépendant de technologies détenues par des entreprises étrangères. La Malaisie peut mettre en place une infrastructure numérique de classe mondiale sans jamais posséder les plateformes qui y fonctionnent. Les Philippines peuvent développer leurs exportations de services numériques tout en restant enlisées dans des chaînes de valeur dont l’architecture est décidée en Californie ou à Shenzhen ; un modèle d’exportation de main-d’œuvre dont les fondements avaient été posés sous ce même régime de Marcos que la Banque finançait à l’époque. Le rapport lui-même reconnaît que la croissance régionale a été tirée par l’accumulation de capital plutôt que par des gains de productivité, et que les travailleurs quittent l’agriculture à faible productivité non pas pour rejoindre un secteur manufacturier à forte productivité, mais pour se tourner vers des services à faible productivité. Ce n’est pas là le profil d’une économie qui gravit les échelons. C’est celui d’une économie qui court à toute vitesse pour rester sur place, sur la machine de quelqu’un d’autre.

La capacité, en d’autres termes, est une condition nécessaire à la transformation. Elle est loin d’être suffisante, et la différence entre les deux constitue tout le champ du pouvoir que le rapport refuse d’aborder.

 La capacité ne peut être financée sur commande

Si la propriété constitue le premier angle mort du rapport, le financement en est le second, et les deux sont intimement liés à la racine, car posséder la technologie et financer sa mise en œuvre reviennent à aborder deux fois le même problème. La Banque demande aux gouvernements d’investir, simultanément et sur le long terme, dans la recherche, l’éducation, les infrastructures numériques, les technologies vertes, la logistique et les capacités institutionnelles. Elle ne dit étonnamment pas grand-chose sur la provenance de ces fonds.

L’histoire même de l’Asie de l’Est rend ce silence d’autant plus frappant que l’industrialisation de la région fut, avant toute autre chose, un exploit financier. L’ascension du Japon après la guerre reposait sur une coordination étroite entre l’État et les banques ; un système si instructif que l’étude de référence à ce sujet, examinant précisément sa pertinence pour les économies en développement, a été parrainée par la Banque mondiale elle-même, qui a depuis égaré ses propres conclusions. Le modèle sud-coréen reposait sur un crédit dirigé et des prêteurs rigoureux ; et, sous-jacent à ce système de crédit, sur un élément que la littérature bancaire peut parfois occulter. Le capital d’accumulation initial provenait de la paysannerie elle-même : la réforme agraire qui a brisé l’ancienne classe des propriétaires terriens a également placé le surplus agricole entre les mains de l’État, par le biais de prix administrés et de livraisons obligatoires, et l’État l’a réinvesti dans l’industrie. Ce mécanisme porte un nom issu d’une autre tradition : c’est ce que Preobrazhensky, lors des débats soviétiques des années 1920, appelait l’accumulation socialiste primitive, c’est-à-dire le transfert du surplus rural pour financer l’industrialisation, mis en œuvre ici, par une ironie de l’histoire, non pas par un État ouvrier, mais par une dictature anticommuniste. L’essor technologique de la Chine est indissociable des banques publiques et du financement du développement, qui opèrent à une échelle qu’aucun marché privé n’aurait pu atteindre. Dans chaque cas, l’instrument décisif n’était pas seulement une bureaucratie compétente, mais la finance placée sous le contrôle public : des banques détenues en propriété exclusive ou soumises à la discipline de l’État, le crédit transformé en instrument de planification. Et il faut présenter les choses dans le bon sens, car on risque facilement de les inverser pour en faire une fable mettant en scène des financiers vertueux et clairvoyants. La « patience » de ces systèmes n’était pas une qualité que la finance avait découverte d’elle-même ; aucun système financier privé livré à lui-même ne finance des pertes pendant des années ni n’adopte les horizons exigés par l’innovation de pointe ; livrée à elle-même, la finance est précisément cette force à court terme et extractive que ces États ont dû briser. Cette patience a été imposée de l’extérieur, par des États suffisamment puissants pour obliger les prêteurs à se mettre au service de l’accumulation, et non l’inverse. Ces systèmes n’ont pas non plus disparu de mort naturelle : le dispositif coréen de finance dirigée par l’État a été démantelé dans le cadre de l’ajustement post-1997 – recapitalisation et vente des banques, ouverture obligatoire au capital étranger, abolition du crédit dirigé –, ce qui confère au silence du rapport sur la finance tout son mordant. L’institution qui se demande aujourd’hui, implicitement, d’où viendront les investissements patients de la région a contribué à démanteler le mécanisme qui les alimentait autrefois. Considérer la finance, comme le fait le rapport, comme un facteur neutre plutôt que comme une structure de pouvoir, c’est faire flotter tout le programme de renforcement des capacités hors de ses propres fondements.

Au sein de la région, ces fondements divergent considérablement, et un cadre unique gomme ces différences. Le Japon supporte une dette publique colossale, financée sur le marché intérieur. La Chine contrôle son propre système bancaire. Mais plusieurs économies d’Asie du Sud-Est fonctionnent avec des marges bien plus étroites, et les États insulaires du Pacifique – dont la croissance devrait s’établir à environ 2,8 % – s’appuient sur des financements concessionnels et, dans plusieurs cas, sont menacés par le fardeau de la dette extérieure. Pour eux, le plafond de la politique industrielle est moins déterminé par la compétence des responsables que par le service de la dette Service de la dette Remboursements des intérêts et du capital emprunté. , les conditions imposées par les créanciers et les fluctuations des capitaux internationaux ; or, le rapport traite ce plafond comme une donnée technique plutôt que comme un résultat induit. Il s’agit pourtant d’un résultat induit. L’institution qui exhorte aujourd’hui ces gouvernements à investir a contribué à rédiger les règles d’ouverture financière qui ont réduit leur marge de manœuvre budgétaire, et les dettes qui grèvent leurs recettes sont remboursées selon des conditions qu’ils n’ont pas choisies. L’exemple type de la région se trouve à Manille : la centrale nucléaire de Bataan, dont la construction avait été confiée sous Marcos à Westinghouse moyennant, selon certaines sources, un pot-de-vin de quatre-vingts millions de dollars versée à un proche du régime, construite à côté d’une faille sismique au pied d’un volcan, qui n’a jamais produit un seul watt d’électricité et dont les coûts d’entretien ont été pris en charge par les contribuables philippins jusqu’en 2007. Marcos a également laissé à ses créanciers un héritage qui lui a survécu : le décret présidentiel n° 1177, toujours en vigueur, qui prévoit le prélèvement automatique des sommes destinées au service de la dette, avant même que le pouvoir législatif n’alloue un seul peso aux écoles ou aux dispensaires. Aux Philippines, la marge de manœuvre budgétaire n’est ni une métaphore ni le résultat des forces du marché ; c’est une loi, rédigée par une dictature pour ses créanciers. C’est sur ce terrain que le mouvement pour la justice de la dette œuvre depuis des décennies : l’argument selon lequel une grande partie de la dette souveraine du Sud est d’origine illégitime ou odieuse et que sa légitimité doit faire l’objet d’un examen public – un audit citoyen de la dette – plutôt que de figurer dans les comptes comme une charge inamovible. Un programme axé sur les capacités qui passe sous silence tout cela demande aux États endettés d’investir pour parvenir à l’autonomie, alors que le poids des intérêts la rend impossible d’emblée.

 Le travailleur en tant que facteur de production

Le rapport redéfinit le travail de manière aussi révélatrice qu’il redéfinit l’État. Les travailleurs y sont omniprésents : en tant que compétences, formation, capacité d’adaptation, capital humain à développer pour atteindre les nouvelles frontières. La transition numérique exige effectivement de nouvelles formes d’éducation, et dans une certaine mesure, l’accent mis sur ce point est justifié. Mais cela ne reflète qu’une seule facette du travail. Les travailleurs ne sont pas de simples réservoirs de capacités ; ce sont des acteurs dont les salaires, les conditions de travail, l’organisation et le pouvoir de négociation contribuent à déterminer l’orientation du développement et à décider qui en récolte les fruits.

L’industrialisation de l’Asie de l’Est s’est construite autant grâce à la discipline et à la lutte des travailleurs qu’à l’éducation et à l’apprentissage technologique ; grâce aux syndicats créés puis démantelés, à l’immense main-d’œuvre féminisée des zones d’exportation, aux migrations internes et transfrontalières, ainsi qu’aux luttes sur la manière dont les fruits de la productivité croissante seraient répartis. Rien de tout cela n’était accessoire à l’État développementaliste ; cela faisait partie intégrante de son fonctionnement. Dans le rapport, cela est pratiquement invisible. Et cette omission est d’autant plus criante que le rapport aborde justement le sujet le plus moderne : l’intelligence artificielle. La Banque se demande comment les travailleurs peuvent être formés pour compléter les nouvelles machines. Elle ne se demande pas comment une technologie qui permet à une entreprise de produire davantage avec moins de main-d’œuvre modifie l’équilibre des pouvoirs entre ceux qui possèdent les machines et ceux qui travaillent à leurs côtés. La notion de « capacité » peut expliquer comment un travailleur devient plus productif. Elle ne dit rien sur la question de savoir à qui revient finalement la productivité – ce qui, pour une main-d’œuvre plutôt que pour un tableur, est la question qui importe.

Il y a là un autre aspect, qui touche au cœur même de ce que le « renforcement des capacités » attend discrètement de l’État. Lorsque le rapport classe le « capital humain de base » parmi les biens publics fondamentaux, il impute le coût de la formation d’une main-d’œuvre qualifiée au budget public, tout en laissant le rendement de cette qualification être capté par le secteur privé. La justification économique repose sur un argument de défaillance du marché – les entreprises sous-investissent dans la formation car un travailleur formé risque de partir chez un concurrent, de sorte que le bénéfice « se répercute » –, mais notez ce que cet argument concède. Elle admet que le gain est appropriable par le capital dans son ensemble ; sa solution consiste simplement à faire porter la facture à l’État tandis que l’appropriation se poursuit sans entrave. La retombée n’est pas supprimée, seulement socialisée. Et lorsque les technologies que ces travailleurs sont formés à utiliser sont détenues à l’étranger, le dispositif est encore plus flagrant : l’État finance la production d’une main-d’œuvre optimisée pour des plateformes dont les rentes s’accumulent ailleurs ; le coût est supporté au niveau national, la valeur réalisée dans les comptes d’entreprises dont le siège social se trouve ailleurs. Seul un dixième environ des emplois de la région, note le rapport, implique des tâches susceptibles de bénéficier de l’IA ; sa réponse consiste en une reconversion massive de la population vers les autres secteurs. Rien de tout cela ne constitue un argument contre l’éducation publique, qui est un bien en soi. C’est un argument contre le fait de déguiser un transfert des budgets publics vers les bilans privés sous le langage neutre de la « capacité ».

 Climat : une opportunité pour certains, une question de survie pour d’autres

C’est dans le domaine du climat que la méthodologie du rapport et ses limites apparaissent le plus clairement. Le rapport rejette en effet l’ancienne distinction entre politique environnementale et politique industrielle : les technologies vertes, les énergies renouvelables, les minéraux critiques et les infrastructures résilientes sont présentés comme des éléments de la compétitivité future plutôt que comme des obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. L’obligation est souvent l’objet de négociations sur le marché secondaire.
externes. Le progrès par rapport à ses prédécesseurs est réel ; et il se limite exactement à un pas. Mais le climat est présenté dans le rapport avant tout comme une opportunité : une nouvelle frontière de modernisation, un ensemble de chaînes de valeur vertes auxquelles il faut se rattacher. Ses enjeux politico-économiques plus profonds sont laissés de côté, et pour une grande partie de la région, le changement climatique ne constitue pas du tout une opportunité industrielle. Il s’agit d’une condition existentielle. La volonté de l’Indonésie de développer une industrie des batteries à partir de ses réserves de nickel engendre des pressions écologiques – extraction, traitement à forte intensité énergétique, déplacements de population – que le rapport mentionne avant de les classer dans la catégorie des « défis à gérer », plutôt que de les considérer comme des questions susceptibles de redéfinir le modèle lui-même. Le Vietnam est confronté à une salinisation croissante et à des perturbations dans le delta du Mékong. Les Philippines subissent des typhons récurrents qui détruisent sans cesse les infrastructures et les récoltes. Quant à Kiribati, Tuvalu et les Îles Marshall, la question du développement ne consiste pas à accroître la productivité manufacturière, mais à préserver l’existence sociale face à la montée du niveau des mers. Leur inclusion dans un cadre régional unique aux côtés de la Chine et du Japon rappelle discrètement à quel point l’ensemble porte atteinte aux parties.

Ces réalités soulèvent des questions que le cadre des capacités ne peut contenir. Qui finance l’adaptation ? Qui supporte le coût de chaque catastrophe successive ? Un État lourdement endetté peut-il investir simultanément dans la modernisation industrielle, la résilience écologique et la protection sociale ? La politique climatique ne peut être dissociée du financement du développement ; le financement du développement ne peut être dissocié de la dette ; la dette ne peut être dissociée de l’organisation de l’économie internationale. La politique industrielle, menée honnêtement jusqu’au bout, devient indissociable d’une question de justice mondiale, ce qui est précisément le point où le rapport s’arrête.

 La « capacité » comme dépolitisation

Si l’on prend du recul par rapport à ces silences particuliers – propriété, finance, dette, travail, survie écologique –, un schéma se dessine derrière chacun d’entre eux. Dans chaque cas, une question de pouvoir a été réécrite en une question de capacité. La subordination technologique devient un déficit de compétences. Le monopole technologique devient une frontière, comme si les entreprises qui en détiennent l’autre rive étaient un territoire et non des propriétaires fonciers. Le sous-développement devient un déficit de capacités. L’étranglement budgétaire devient une faiblesse des institutions. Chaque reformulation transforme une relation – entre ceux qui possèdent la technologie et ceux qui l’accordent sous licence, entre créancier et débiteur, entre centre et périphérie – en une propriété du pays individuel, quelque chose qui lui manque et qu’il doit acquérir. Et une caractéristique, contrairement à une relation, n’accuse personne. C’est là l’œuvre discrète accomplie par le rapport : il déplace les obstacles au développement hors de la structure de l’économie mondiale pour les placer dans les capacités de chaque nation, où ils peuvent être traités sans que personne ne soit tenu pour responsable.

C’est pourquoi ce rapport ne doit être interprété ni comme la conversion que ses admirateurs annoncent, ni comme une simple confusion, mais comme une stratégie. Une institution ne survit pas pendant huit décennies au cœur de l’ordre financier mondial en ignorant ses détracteurs ; elle survit en les gérant, en concédant ce qui ne lui coûte rien, en s’appropriant le vocabulaire de l’opposition afin de la désarmer, en pratiquant l’« autocritique » comme technique d’autoconservation. Wade a donné un nom à cette méthode il y a trois décennies : l’art du maintien du paradigme. Ce rapport en est la deuxième version, plus sophistiquée. La Banque concède que les marchés échouent, concède que l’État a son importance, concède même que la politique industrielle peut fonctionner, et chaque concession est calibrée pour laisser intacts les intérêts que l’institution sert réellement : les créanciers dont elle fait valoir les créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). , le capital dont elle garantit l’accès au Sud, les monopoles technologiques dont la propriété est protégée par les règles commerciales et de propriété intellectuelle qu’elle défend depuis des décennies. La compétitivité, la croissance des exportations, l’intégration dans la chaîne de valeur et l’investissement privé restent les hypothèses fondamentales, non pas par habitude intellectuelle, mais parce qu’elles constituent le programme de ces intérêts. L’État est invité à revenir pour créer les conditions dans lesquelles les marchés fonctionnent ; il n’est pas habilité à changer au profit de qui les marchés fonctionnent. La politique industrielle est acceptée dans la mesure où elle permet aux marchés de fonctionner, et rejetée dans la mesure où elle pourrait les faire fonctionner au profit de quelqu’un d’autre. Ce qui ressemble à un retour aux sources pour l’État développementaliste s’apparente davantage à sa taxidermie : la posture est conservée, la vie a disparu – et le taxidermiste travaille à la commission.

 Un bail prolongé, ou le bâtiment lui-même ?

L’importance de ce rapport ne réside donc pas dans ce que ses admirateurs lui attribuent, et le mérite n’en revient pas à ses auteurs. La transformation structurelle est de retour au cœur de l’analyse économique ; la politique industrielle a retrouvé ses lettres de noblesse ; l’État a repris un rôle stratégique dans la réflexion sur le développement. Mais rien de tout cela n’a été donné par la Banque – tout lui a été arraché. Ce sont là des positions que l’institution a défendues pendant quatre décennies avant de les perdre : face à l’échec de ses propres prescriptions, au refus de la Chine de les adopter, aux crises qui les ont discréditées et aux mouvements qui les ont combattues. Ce que le rapport consigne n’est pas une avancée intellectuelle, mais un recul sous la pression, mené dans le bon ordre et déguisé en leadership. Telle est sa signification principale. Il s’agit du compte-rendu d’une défaite, rédigé par la partie vaincue, dans un langage choisi pour rendre cette défaite supportable ; et lu ainsi, même ses concessions sont révélatrices, car une institution ne rend compte de la réalité que dans la mesure où elle ne peut plus la dissimuler.

Mais cette concession s’arrête précisément là où elle commencerait à coûter quelque chose à la Banque. L’obstacle que ce rapport ne peut aborder directement est celui qui est le plus spécifique à son époque : la propriété des technologies qu’il exhorte la région à maîtriser. L’informatique de pointe, les puces avancées, les infrastructures cloud, les modèles de base et les données qui les alimentent sont détenus par quelques entreprises dont le siège social se trouve dans quelques États, et protégés par une propriété intellectuelle conçue pour les y maintenir. Face à cette concentration, une stratégie visant à renforcer les capacités nationales est nécessaire mais structurellement insuffisante ; il faut trouver un moyen de gravir plus rapidement les échelons d’une hiérarchie dont les échelons supérieurs sont détenus, et non simplement occupés. Le Vietnam peut renforcer son secteur manufacturier tout en continuant à louer ses technologies de base. L’Indonésie peut transformer son nickel en batteries tout en continuant à dépendre de la chimie des cellules et des machines conçues ailleurs. Les États du Pacifique peuvent mettre en place toutes les institutions recommandées par le rapport tout en restant confrontés à des mers qui ne tiennent pas compte des plans de développement. Les capacités ne vont pas plus loin que ne le permet la structure de propriété.

L’Asie de l’Est et le Pacifique ne sont plus simplement l’atelier du monde ; ils sont devenus l’arène où se joue l’avenir des relations entre technologie, propriété, écologie et développement. La politique industrielle est revenue sur cette arène, non pas sous la forme d’un modèle établi, mais comme un terrain de bataille, et la question qui se pose aujourd’hui n’est pas de savoir si les États agiront, mais au nom de qui ; si leur action finira par servir un ordre mondial caractérisé par la concentration du pouvoir technologique et financier, ou si elle commencera à le faire voler en éclats. Le rapport, limité par sa nature et par ses auteurs, traite cet ordre comme une toile de fond immuable sur laquelle se déroule le développement. Le pari de toute alternative sérieuse réside dans le fait que c’est précisément cette toile de fond qui doit évoluer. Ce débat ne se tranchera pas dans les pages d’une analyse économique, mais dans la politique des États, des mouvements et des travailleurs auxquels s’adresse le rapport, et, de plus en plus, sur leur volonté de remettre en cause l’identité de ceux qui détiennent les leviers du pouvoir plutôt que de se contenter de demander une prolongation de leur bail.

Il n’y a rien de naturel ni de permanent dans la question de savoir à qui ils appartiennent. Les monopoles qui semblent aujourd’hui inébranlables ont été constitués de mémoire d’homme, sur les fondements de la science publique, des données publiques et du travail public ; et ce qui a été construit par un effort collectif peut être contesté, redistribué, mis en commun. L’histoire même de la région en est la preuve vivante. Une partie du monde, autrefois considérée comme une périphérie de main-d’œuvre bon marché, a refusé la place que l’économie mondiale lui avait attribuée, et ce non pas en attendant l’autorisation des institutions qui prétendent aujourd’hui la guider, mais en prenant en main la direction de son propre développement. Le terrain a changé, et l’essai n’a pas prétendu le contraire : les enclos sont désormais faits de code, de calcul et de savoir plutôt que de terres et de métiers à tisser, et aucune échelle industrielle n’attend commodément d’être gravie. Mais un enclos est un fait politique avant d’être un fait technique, et les faits politiques sont créés par certains et peuvent être démantelés par d’autres. Le rapport offre à la région une cellule mieux aménagée et appelle cela du progrès. Le pari qui vaut la peine d’être fait – celui que le rapport ne peut pas faire et que la région peut faire – est que les murs sont politiques, et que des murs politiques ont déjà été abattus par le passé.

 Références


L’auteur remercie Éric Toussaint, dont l’analyse critique a permis d’affiner l’argumentation tout au long de ce texte, et dont les travaux sur l’action de la Banque mondiale en Corée du Sud, en Indonésie et aux Philippines nourrissent directement cet essai.

Sushovan Dhar

Sushovan Dhar est un militant politique, écrivain et syndicaliste résidant à Calcutta. Il est affilié au CADTM Inde et fait partie du comité de rédaction d’Alternative Viewpoint. Ses écrits portent sur des sujets tels que le travail, la dette, la restructuration néolibérale, l’autoritarisme, les mouvements sociaux et la politique internationale, en mettant particulièrement l’accent sur l’Asie du Sud et les pays du Sud. Ses articles ont été publiés dans diverses revues et réseaux, notamment Jacobin, Inprecor et Europe Solidaire Sans Frontières (ESSF).

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