Bolivie. La voix d’une dirigeante des « sans-terre » : « Nous avons besoin d’une véritable réforme agraire »

25 avril 2010 par Sergio Ferrari


Nous sommes des milliers et des milliers de « sans-terre » en Bolivie
Nous préconisons la souveraineté alimentaire
Que les émigré-e-s économiques reviennent !

« Sur 100 personnes dans mon pays, la moitié n’a pas de terre. Notre mouvement ne ferme pas les portes, il les ouvre à tous ceux qui veulent en être. Nous luttons pour la terre et le territoire pour tous », déclare Asunta Salvatierra Domínguez. Cette jeune dirigeante du Mouvement sans-terre (MST) de Bolivie effectue un voyage de 4 semaines en Suisse invitée par E-CHANGER, organisation de coopération solidaire dont le MST-B est partenaire depuis 2005. Agée d’à peine 30 ans, Asunta Salvatierra coordonne les femmes du MST dans les départements de Cochabamba, Chuquisaca et Potosí. Elle participe à la direction de ce mouvement, dans lequel elle est entrée il y a dix ans. « Depuis l’âge de 15 ans, j’ai commencé à militer pour la cause de la terre et la défense du territoire. Au début, ce n’était pas facile. On me discriminait. Mais maintenant je suis respectée et mes camarades hommes me donnent toute leur confiance », explique-t-elle.

Q : De Cochabamba à Fribourg, de la Bolivie à la Suisse, un long voyage et deux réalités très différentes …

Asunta Salvatierra Domínguez (ASD) : Oui. Depuis 6 mois, nous avons commencé à préparer ce voyage avec l’appui de la volontaire suisse Mathilde Defferrard. Je me sens très heureuse d’être ici. Ce me serait impossible, comme femme indigène, d’arriver comme touriste et de connaître ce continent si distant et divers.

Q : Quelles sont vos premières impressions ?

ASD : Je découvre un autre monde. Tout est si différent. Il y a beaucoup d’ordre. Ce qui m’attriste un peu, c’est de ne pas comprendre la langue. Maintenant, je comprends très bien la difficulté pour les volontaires suisses, à leur arrivée, de travailler avec nous, puisque nous parlons surtout le quechua. Pour elles aussi, notre réalité est un autre monde. Un grand changement culturel, que j’expérimente moi-même. Voilà une réflexion que je transmettrai à mes camarades, après mon retour.

Indigènes et paysannes

Q : Vous avez mentionné la langue quechua. Vous considérez-vous davantage comme une indigène ou une paysanne ?

ASD : Je suis d’origine indigène, mais je suis aussi paysanne. Notre vie, c’est l’agriculture, nous avons donc ces deux identités. Ici, en Suisse, j’ai entendu le terme « paysannerie ». En Bolivie, nous l’utilisions auparavant. Maintenant, dans la nouvelle Constitution politique de l’Etat acceptée avec le gouvernement d’Evo Morales, on utilise comme unité les termes « indigènes et paysans ». On parle même aussi de paysans ou de peuples originels. Un terme plus vaste, mais qui indique un concept unique.

Q : Vous venez d’introduire le thème de la situation politique bolivienne… Comment le MST la voit-il actuellement ? Comment vous situez-vous par rapport au gouvernement ?

ASD : La famille « sans-terre » fut très heureuse avec la victoire d’un président indigène. C’était une très grande espérance. Il y a eu réellement de grands succès : la récupération des ressources naturelles et des hydrocarbures ; les bons pour le troisième âge ; l’appui aux enfants étudiants ; le soutien aux femmes et aux mères enceintes avec le droit à l’assistance médicale gratuite, etc.
Globalement, il y a une avance. Mais il manque des améliorations dans la distribution de terre et dans la défense du territoire. Le gouvernement a peu redistribué. Nous avons reçu un site de 7000 hectares pour 100 familles dans le Beni, mais dans un secteur inondé. Maintenant, nous ne pouvons pas travailler parce qu’il y a un demi mètre d’eau dans les champs et les gens ne peuvent pas cultiver avec l’eau jusqu’à la ceinture. Nous pensons qu’il est nécessaire d’intensifier la distribution de terres. Nous sommes des milliers et des milliers sans terre en Bolivie qui continuent d’attendre et d’exiger…

La souveraineté alimentaire

Q : Comment pensez-vous que le gouvernement devrait traiter ce thème ?

ASD : Il faut faire une nouvelle réforme agraire, qui favorise vraiment celles et ceux qui en ont besoin. Selon nos traditions et nos coutumes, elle devrait être effectuée selon une distribution communautaire. Nous mangeons tous ensemble, nous travaillons aussi tous ensemble. Et, de plus, cela nous permettrait de protéger beaucoup mieux la mère Terre (Ndr : La Pachamama, terme de la cosmovision quechua-aymara), sans semences transgéniques, sans engrais, ni désinfectants chimiques, en promouvant réellement la sécurité et la souveraineté alimentaires.

Q : Que signifient ces deux termes pour vous ?

ASD : Quelque chose que jusqu’ici nous n’atteignons pas. Nous avons des terres petites, qui ne produisent pas suffisamment. Et elles ne nous fournissent pas une alimentation équilibrée, ni un excédent, qui nous permettent d’envoyer nos enfants étudier. Nous voulons commencer à penser à eux, à leurs futurs, et même à la qualité de vie de nos petits-enfants.

Q : Vous parlez toujours de terre et de territoire…

ASD : Bien sûr. La terre, c’est ce qui nous cultivons, jusque là où arrive la charrue. Le territoire est plus vaste : les ressources naturelles, les végétaux et les animaux, c’est-à-dire le milieu ambiant correspondant. En quechua, nous avons trois mots pour représenter ces concepts.

De nouveaux défis pour les femmes

Q : Est-il difficile pour une femme d’arriver à être une dirigeante du mouvement social ?

ASD : Au début, ce n’était pas facile. Les hommes n’avaient pas de considération pour moi, ils me sous-estimaient. Mais ensuite, j’ai gagné un espace. Nous étions deux femmes à exiger la participation.
Maintenant, la reconnaissance existe. D’autres femmes vont arriver à des postes de responsabilité. Avec le gouvernement actuel, la nouvelle réalité politique bolivienne nous a aussi aidées. Il y a des femmes ministres, parlementaires, dirigeantes…

Q : Est-ce simple pour les femmes de participer au mouvement ?

ASD : Non. C’est pour cette raison que j’étais très contente de voir qu’à la dernière rencontre départementale des « sans terre » nous étions 63 pour représenter des milliers de femmes. La femme bolivienne travaille beaucoup. Et il ne lui est pas facile de consacrer les fins de semaine ou les soirées à des rencontres et à des réunions. Il existe toujours beaucoup de machisme. Raison pour laquelle nous luttons aussi à l’intérieur de la famille pour obtenir l’égalité dans le couple. Actuellement, peu d’hommes aident aux tâches ménagères. Mais je suis convaincue que d’ici quelques années une grande majorité de femmes va pouvoir participer à nos activités

Q : Les femmes du MST ont reçu la coopération et des volontaires venant de Suisse…

ASD : Cela a commencé avec un appui des femmes catholiques suisses pour des jardins collectifs. Ensuite, nous avons reçu Véronique Blech, une première volontaire de E-CHANGER, qui nous a beaucoup aidées pour la formation. Cela m’a obligé à exercer l’espagnol, que jusqu’alors je ne parlais pratiquement pas. Nous avons appris à utiliser les ordinateurs, même si au début je pensais que c’était réservé à des spécialistes. Maintenant, je peux entrer sur Internet, envoyer des courriers électroniques, formuler et rédiger des projets.
Depuis un peu plus d’un an, nous pouvons compter sur l’appui d’une autre volontaire suisse, la sociologue Mathilde Defferrard, avec laquelle nous avons organisé et préparé ce voyage en Suisse. C’est un important renfort institutionnel et pour la formation. Nous avons soigné nos volontaires comme des fleurs et cet échange humain continue d’être un grand apprentissage et un apport réciproque. Récemment, le Solidfonds a appuyé un projet pour le site « Tierra Nueva » (Terre Nouvelle) que nous sommes en train de construire. Caritas (Italie) nous soutient aussi.
Jusqu’ici, l’appui du gouvernement bolivien à la famille « sans-terre » a été minime, la solidarité extérieure joue donc un rôle très important.
Nous avons reçu, ces dernières années, une solidarité transparente. Et cela a été essentiel pour nous former, pour former d’autres femmes sur des thèmes essentiels pour nous, comme la terre et le territoire. Cela a été essentiel pour avancer, comme femmes et comme mouvement.

Q : Une réflexion finale ?

ASD : Deux éléments, après ces premiers jours de ma visite. Je pensais que le thème de la terre n’était important que pour les Bolivien-ne-s et les Latino-Américain-e-s. Mais en visitant une ferme de production biologique à Genève, je me suis rendue compte que c’est aussi une question très importante en Suisse. Avec la différence qu’en Bolivie nous avons de nombreuses réserves de terres appartenant à l’Etat et que, par conséquent, nous exigeons une redistribution et une réforme agraire véritables.
Une autre chose. A Zurich, j’ai pu parler, y compris en quechua, avec des compatriotes émigrés sur les ondes de Radio Lora. Je n’imaginais pas avoir une telle possibilité. Ca m’a rendue très heureuse. Jusqu’en 2005, des milliers de Bolivien-ne-s avaient pour objectif d’émigrer pour cherche un nouveau monde en Espagne et dans d’autres pays. Comme MST, nous voulons leur dire : assez d’émigration ! Ce serait merveilleux que ceux qui ont émigré pour des raisons économiques rentrent. Et que nous puissions récupérer nos terres pour les travailler tous et toutes ensemble.

Traduction H.P. Renk,
Collaboration presse E-CHANGER




Sergio Ferrari

Journaliste RP/periodista RP

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