Bonnet d’âne pour Georges-Louis Bouchez

10 avril par Renaud Duterme


Wikipedia - Jackydarne

Dans une interview récente [1], le président du Mouvement Réformateur, principal parti de droite en Belgique francophone, donnait sa vision des choses quant à la crise sanitaire que nous sommes en train de vivre. Sans surprise, il y défend la mondialisation libérale et considère la tragédie actuelle comme un aperçu de ce qui arriverait si un programme de gauche était appliqué. Là où le bât blesse, c’est que son analyse regorge d’affirmations pour le moins discutables.

« Lier le coronavirus à l’économie de marché n’a absolument aucun sens »

Si, comme Georges-Louis Bouchez le rappelle, la transmission de la Covid-19 à l’Homme n’a sans doute pas été provoquée par l’économie de marché, la difficile gestion, voire l’incapacité de nos sociétés à y faire face trouve précisément sa source dans la mainmise du marché sur l’ensemble de la société. Soumission des services de santé publique aux seuls critères comptables et budgétaires ; sous-investissement dans la sécurité sociale et le personnel médical ; promotion des accords de libre-échange accentuant l’interdépendance et supprimant toute autonomie, en particulier dans les domaines industriels et alimentaires ; baisse de la progressivité de l’impôt et politique fiscale favorable aux grandes entreprises et aux plus aisés, privant l’État de sommes considérables.

La catastrophe est moins l’épidémie en tant que telle que l’impossibilité d’y apporter une réponse adéquate

En définitive, la situation actuelle nous montre que la catastrophe est moins l’épidémie en tant que telle que l’impossibilité d’y apporter une réponse adéquate. Si monsieur Bouchez évoque à juste titre l’opacité du gouvernement chinois au début de la crise ainsi que le trop grand besoin de masques qui n’aurait pu, quelle que soit la taille de notre appareil productif, être comblé, ces deux éléments n’enlèvent rien au trait majeur de la crise, à savoir la trop faible capacité de notre système de santé de faire face à cette crise après des années de désinvestissement public sous couvert d’austérité budgétaire.

« Doit-on rester dans la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
 ? Oui, je ne veux pas du repli sur soi »

Cette vieille rhétorique binaire est systématiquement rétorquée à celles et ceux qui luttent contre le capitalisme globalisé et/ou les politiques économiques de l’Union européenne. Or, monsieur Bouchez semble mélanger deux choses : à savoir une situation dans laquelle l’ensemble des pays du monde sont interconnectés, situation sans doute à maints égards irréversible (comment cesser les mouvements de population, les échanges de biens, de services et de savoir, le tourisme international, la diffusion des différentes cultures, etc. ?), ce qu’on peut effectivement désigner comme la « mondialisation » ; et un autre phénomène, essentiellement économique celui-là, guidé par le recherche illimitée de profit, la liberté absolue pour les capitaux, la formation de grands groupes financiers et industriels ainsi que la mise en concurrence de l’ensemble des pays pour satisfaire aux desideratas des dits groupes. Ce qu’on nomme dans certains cas « globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
financière ».

Plutôt redonner à nos territoires une certaine autonomie nous permettant de faire face aux nombreux autres chocs à venir

Il va de soi que remettre en cause les politiques ayant encouragé cette situation peut très bien se faire dans une optique d’ouverture à l’autre (pensons notamment à un accueil véritable des populations fuyant leur pays), de coopération (l’envoi de médecins et de spécialistes par exemple) et de solidarité (de nombreux pays européens pourraient notamment annuler leurs créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). réclamées aux pays dits en développement), voire de commerce international cher à notre ami réformateur, mais sur des bases d’équité et de justice sociale mettant en priorité les intérêts des populations et des petits producteurs de part et d’autre contrairement aux accords de libre-échange en vigueur depuis des décennies (et encouragées par le MR et consort).

Cela étant dit, il est clair que dans un contexte de destruction environnementale sans précédent depuis l’avènement de l’humanité et dont les conséquences se révéleront bien pire que cette épidémie de Covid-19, la question d’un certain protectionnisme doit être posée. Encore une fois, il ne s’agit pas ici de transformer tous les pays en répliques nord-coréennes, mais plutôt de redonner à nos territoires une certaine autonomie (est-il raisonnable de consacrer des terres à l’exportation au détriment des besoins locaux, tout en important des aliments qui pourraient être produits ici ?) nous permettant de faire face aux nombreux autres chocs à venir.

« La décroissance qu’on nous vend à gauche, c’est ce que nous vivons aujourd’hui. Le résultat, c’est la récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres.  »

Cette affirmation est sans aucun doute la plus malhonnête des déclarations de Bouchez. Quiconque a lu un seul livre sur le sujet comprend que ce que nous vivons actuellement est aux antipodes du modèle promu par les théoriciens de la Décroissance. Mieux, leurs préconisations permettraient sans aucun doute de faire face à la pandémie de façon moins brutale et tragique.

Le premier enseignement de la Décroissance est plutôt de dénoncer l’absurdité du « croître pour croître », matérialisé à travers le fameux PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
et constituant une obsession pour l’immense majorité des partis politiques. Or, rappelons à Bouchez que cette Croissance englobe aussi bien la production de médicaments, de nourriture ou encore le développement d’énergies renouvelables… que la fabrication d’armes, la transformation d’une forêt en parquet fabriqué par des entreprises chinoises, voire dans certains pays, le trafic de drogue et la prostitution. De ce fait, les préconisations des décroissants sont simplement de sortir de cette religion dogmatique de la Croissance et d’envisager d’autres indicateurs se focalisant davantage sur le bien-être, l’état de l’environnement ou encore de bonnes conditions sanitaires. Plus concrètement, ceci implique des politiques de réduction des inégalités et de plafonnement des revenus ; de fermeture et/ou de conversion d’industries polluantes ; de développement de services publics de qualité ; une réduction du temps de travail et la création d’emplois porteurs de sens et d’utilité (aide à la personne, agriculture vivrière, restauration d’écosystèmes, etc.). Bref, l’exact opposé de la situation actuelle qui n’a de décroissance que la baisse du PIB fétichisé.

« Les libéraux belges n’ont jamais été contre l’État »
Une partie significative de ces dépenses est consacrée au remboursement de la dette, largement détenue par les acteurs financiers et bancaires

En effet, contrairement à une idée reçue, la grande majorité des libéraux ne sont pas contre l’État. Ils sont cependant pour un État dont le rôle premier est de faciliter et de garantir le fonctionnement des marchés. Les libéraux belges ne font évidemment pas exception à la règle et ils nagent également dans la fameuse théorie du ruissellement selon laquelle des politiques économiques favorables aux plus riches et aux grandes entreprises se répercuteraient sur l’ensemble de la population.

Mais ne nous leurrons pas. Si, comme le prétend Bouchez, « la Belgique est un pays où plus de 50% du PIB relève de dépenses publiques » [2], c’est avant tout grâce à une forte combativité des mouvements sociaux et des syndicats, et, dans une moindre mesure, du poids toujours prépondérant (en particulier au sud du pays) d’une certaine gauche institutionnelle. Sans ces facteurs, les services publics belges seraient sans aucun doute du même acabit que ceux dans les pays où les réformes libérales ont été poussées le plus loin.

Il est d’ailleurs pour le moins déconcertant de voir depuis des semaines se multiplier des déclarations de grands patrons et de personnalités de droite réclamer une intervention de l’État à la hauteur, après avoir, pendant de nombreuses années, crié au loup dès qu’un gouvernement envisageait la moindre intervention de ce même État dans l’économie.

https://www.lalibre.be/debats/opinions/monsieur-bouchez-ce-que-nous-vivons-actuellement-est-aux-antipodes-du-modele-promu-par-les-theoriciens-de-la-decroissance-5e8f28ebd8ad581631d74ebb



Notes

[2Passons le fait qu’une bonne part des « dépenses » est en fait constituée du traitement des fonctionnaires, des allocations sociales en tous genres et des investissements publics, lesquels font tourner l’économie et participent donc à la formation du PIB. Notons par ailleurs qu’une partie significative de ces dépenses est consacrée au remboursement de la dette, largement détenue par les acteurs financiers et bancaires. Pas certain que le MR remette ce poste en question.

Renaud Duterme

est enseignant, actif au sein du CADTM Belgique, il est l’auteur de Rwanda, une histoire volée , éditions Tribord, 2013, co-auteur avec Éric De Ruest de La dette cachée de l’économie, Les Liens qui Libèrent, 2014, auteur de De quoi l’effondrement est-il le nom ?, éditions Utopia, 2016 et auteur de Petit manuel pour une géographie de combat, éditions La Découverte, 2020.

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