Brésil

Brésil : Conférence internationale « Souveraineté financière, dette, pillage et résistances »

21 novembre 2023 par Maria Elena Saludas


Aujourd’hui, en Amérique latine et dans la Caraïbe, nous traversons une période de confrontation à de multiples menaces. Le pouvoir concentré du grand capital s’étend dans la région, en multipliant les dettes, en approfondissant les dévastations sociale et environnementale, en expropriant, en dépossédant les peuples de leurs biens publics et communs tout en limitant, en plus, les sphères de participation démocratiques.



Actuellement, de nombreux pays de la région d’ Amérique latine et des Caraïbes affectent un pourcentage considérable de leur budget au paiement des intérêts des dettes financières, et l’endettement perpétuel détermine toutes les politiques économiques, en approfondissant le modèle actuel de développement agro-exportateur et extractiviste.Le niveau d’endettement des familles est éreintant, dans la mesure où la classe travailleuse voit ses revenus s’amoindrir et se sent obligée de les compléter en s’endettant, problème qui concerne plus particulièrement les femmes.

Ces facteurs sont liés entre eux dans quasiment tous les pays de l’Amérique latine et des Caraïbes. Ses conséquences se font sentir profondément dans les communautés, affectées par le pillage extractiviste et les mégaprojets et dont les dirigeant.e.s et les organisations connaissent la répression et la criminalisation.

Les corps et les territoires, ainsi que les États sont toujours plus conditionnés par les exigences des prêteurs et de leurs promoteurs : les fonds d’investissements, les gouvernements impérialistes, les institutions multinationales comme le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI), la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.

En 2022, 189 pays en sont membres.

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(BM), l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Créée le 1er janvier 1995 en remplacement du GATT. Son rôle est d’assurer qu’aucun de ses membres ne se livre à un quelconque protectionnisme, afin d’accélérer la libéralisation mondiale des échanges commerciaux et favoriser les stratégies des multinationales. Elle est dotée d’un tribunal international (l’Organe de règlement des différends) jugeant les éventuelles violations de son texte fondateur de Marrakech.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays – une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ».

Site : www.wto.org
(OMC), les grandes banques (bien mal nommées de développement). Tous ces organismes sont protégés par les traités de libre commerce et d’investissement, avec leurs clauses de protection des investissements.

Après 50 ans d’une période néfaste caractérisée par des dictatures sanglantes, nous vivons dans notre région des expériences de démocratie formelle toujours plus bornées par les limites du progressisme périphérique, face aux exigences du capital. Bien qu’il existe des exceptions d’une grande dignité, dans ce contexte aggravé par la montée de l’autoritarisme dans son expression la plus vile à savoir le fascisme, seule la croissance de la résistance populaire paraît décidée à imposer des limites à la généralisation du fléau de l’extrême droite.

C’est dans ce contexte qu’a débuté la Conférence internationale « Souveraineté financière, dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, pillage et résistances », tenue à São Paulo, au Brésil, les 23, 24 et 25 octobre 2023. Cette conférence était convoquée par trois réseaux :
Jubilée Sud/Americas (JS/A), le Comité pour l’abolition des dettes illégitimes d’Amérique latine et des Caraïbes (Abya-Yala / Notre Amérique) – représenté par María Elena Saludas (d’Argentine), William Gaviria Ocampo (de Colombie) et Camille Chalmers (de Haïti) –
et par le Conseil d’éducation populaire de l’Amérique latine et de la Caraïbe (CEAAL).

L’objectif central de la rencontre, qui rassemblait des participants d’organisations, de mouvements et d’articulations populaires de 16 pays d’Amérique latine et des Caraïbes, était de générer un espace partagé pour la production de connaissances critiques sur les formes et les conséquences de l’endettement et de la financiarisation comme outils de spoliation et de domination, au détriment des droits des peuples et de la nature. il s’agissait également de débattre sur la construction d’alternatives urgentes de souveraineté et de défense des territoires.

Bref déroulement de la conférence

Après la mystique d’ouverte et la présentation des participant.e.s, le 23 octobre 2023, la conférence a débuté par un brève présentation de Martha Flores (la secrétaire du JS) qui a précisé les objectifs de la thématique centrale : la souveraineté financière. Ensuite, trois interventions inaugurales ont analysé cette question par rapport à notre continent : celles de Talita Guimarães (du Réseau JSB), de Mercedes Canese (de la Campagne Itaipú 2023 et de Cause nationale) et enfin celle de Camille Chalmers ( du PAPDA, à Haïti).

L’objectif du mardi 24 octobre était de pointer des réflexions et ouvrir des débats relatifs à la thématique « Dettes, domination et démocratie », avec une séance centrale qui a analysé le contexte général. Y ont participé : Blanquita Chancoso (d’Equateur), Sandra Quintela (du Brésil), Kandys Sebro (de la Trinité et Tobago, dans les Caraïbes). À partir de ces sessions, des ateliers ont permis ensuite un échange collectif sur les thèmes abordés.

Au cours de la conférence, nous avons entendu différentes voix conscientes que nous faisons partie des peuples de Notre Amérique/Abya Yala, que nous sommes debout, en lutte de différentes manières pour défendre la vie, nos droits et notre dignité, les territoires, les corps et toute la nature.
Nous nous engageons aussi à renforcer notre solidarité active, plus particulièrement :
- avec le peuple Ava Guarani du Parana, dans son exigence de réparations intégrales pour la dépossession causée par la construction du méga-barrage d’Itaipú ;
-  avec le peuple de Haïti, face au nouveau projet d’occupation en cours ;
- avec le peuple péruvien, qui affronte le coup d’État (contre le président Pedro Castillo) et la dictature, et qui réclame la mise en marche d’un processus constituant ;
- avec le peuple Garifuna et d’autres peuples au Honduras, face à la dépossession, à la criminalisation, aux disparitions et aux assassinats ;
- avec la lutte au Panama contre les contrats miniers ;
-  avec le peuple cubain qui ne cède pas dans sa politique solidaire avec le monde, malgré le blocus génocidaire et immoral et la désignation de son pays comme État favorisant le terrorisme ;
- avec la récente décision populaire en Équateur consistant à laisser le pétrole sous le sol dans la région de Yasuni.
Nous affirmons notre solidarité avec les luttes menées dans le monde entier pour une paix fondée sur la justice, la souveraineté et l’autodétermination, en accompagnant en ce moment, avec une force particulière, le cri du peuple palestinien contre le génocide.

Durant la conférence, nous avons vu comment nos peuples vivent des crises successives de gouvernance, culturelles, socio-écologiques et structurelles, suscitées par les politiques et les prêts des grandes banques, des entreprises et des fonds financiers multinationaux, appuyés par les gouvernements, les parlements, les pouvoirs judiciaires et les institutions financières multilatérales. Nous dénonçons le système d’endettement perpétuel, ainsi que le système corporatif de communication, comme l’un des outils centraux du processus historique de domination, de pillage et de dépendance. Un système qui continue de s’étendre et de s’approfondir de multiples manières. Nous avons échangé des analyses de contextes et d’expériences qui nous permettent de visualiser nos réalités communes autour des processus d’endettement public et privé et leurs relations avec l’avance des politiques d’ajustement, de marchandisation et de financiarisation de la vie, ainsi que les tentatives de privatisation de nos droits, de nos territoires, de nos biens et de nos corps. Nous dénonçons la mise en œuvre des partenariats public-privé, des traités de libre commerce et de protection des investissements étrangers, de paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
et de toute forme d’intervention du grand capital. Nous constatons que les processus d’endettement deviennent l’élément structurel de la stratégie de reproduction et d’accumulation du capital qui aujourd’hui cherche à avancer avec un grand déploiement et une emprise néfaste sur les peuples et la nature.

Le jour suivant, nous avons travaillé en groupes avec l’objectif de partager des expériences territoriales.
Le groupe n° 1 a travaillé sur le thème « Financiarisation, crise et endettement public ». Il s’est centré sur l’analyse de l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
du pouvoir financier mondial au moyen de système de la dette, sur le rôle des institutions financières internationales (FMI, BM, OMC, etc.). Nous avons lié la dette et le libre commerce comme mécanismes de domination. Nous avons analysé les impacts des traités de libre commerce (TLC), des traités bilatéraux d’investissement (TBI) et du système d’arbitrage, l’usage toujours plus grand de mécanismes de règlement des différents entre investisseurs et États (ISDS) en faveur des Exchange Traded Notes (ETN) et contre les États.

Nous avons également abordé dans les débats le thème des alternatives, l’importance des processus d’intégration régionale comme l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique – Traité de commerce des peuples (ALBA-TCP), la Banque du Sud, la Communauté d’États latino-américains et caraïbes (CELAC).

Camile Chalmers (Haití). Miembro de la red CADTM AYNA

Le groupe n° 3 a traité le thème de « La dette écologique Dette écologique La dette écologique est la dette contractée par les pays industrialisés envers les autres pays à cause des spoliations passées et présentes de leurs ressources naturelles, auxquelles s’ajoutent la délocalisation des dégradations et la libre disposition de la planète afin d’y déposer les déchets de l’industrialisation.

La dette écologique trouve son origine à l’époque coloniale et n’a cessé d’augmenter à travers diverses activités :


- La « dette du carbone ». C’est la dette accumulée en raison de la pollution atmosphérique disproportionnée due aux grandes émissions de gaz de certains pays industriels, avec, à la clé, la détérioration de la couche d’ozone et l’augmentation de l’effet de serre.

- La « biopiraterie ». C’est l’appropriation intellectuelle des connaissances ancestrales sur les semences et sur l’utilisation des plantes médicinales et d’autres végétaux par l’agro-industrie moderne et les laboratoires des pays industrialisés qui, comble de l’usurpation, perçoivent des royalties sur ces connaissances.

- Les « passifs environnementaux ». C’est la dette due au titre de l’exploitation sous-rémunérée des ressources naturelles, grevant de surcroît les possibilités de développement des peuples lésés : pétrole, minéraux, ressources forestières, marines et génétiques.

- L’exportation vers les pays les plus pauvres de produits dangereux fabriqués dans les pays industriels.

Dette écologique et dette extérieure sont indissociables. L’obligation de payer la dette extérieure et ses intérêts impose aux pays débiteurs de réaliser un excédent monétaire. Cet excédent provient pour une part d’une amélioration effective de la productivité et, pour une autre part, de l’appauvrissement des populations de ces pays et de l’abus de la nature. La détérioration des termes de l’échange accentue le processus : les pays les plus endettés exportent de plus en plus pour obtenir les mêmes maigres recettes tout en aggravant mécaniquement la pression sur les ressources naturelles.
et l’architecture de l’impunité », centré sur la justice et la dette socio-écologique, le modèle productiviste extractiviste, la marchandisation de la nature et de la vie, la dette climatique, les fausses solutions (échange de dette par des actions climatiques), la transformation écologique et sociale à partir des peuples du Sud. Avec la présentation d’expériences des différents territoires affectés.
Finalement, le groupe n° 3 a abordé la thématique de la décolonisation du pouvoir. En la centrant sur le capitalisme patriarcal comme système qui soutient la dette. La domination impériale comme stratégie de contrôle global, l’économie féministe et les circuits économiques solidaires. Nous avons parlé aussi d’Ancestralité et d’action politique. Des expériences de Cuba, du Mexique et du Pérou ont été partagées.
Finalement, ces réflexions ont débouché sur une séance plénière de socialisation basée sur les résultats des groupes.

Les derniers ateliers ont traité des « Alternatives, stratégies et actions communes » avec les initiatives en cours aux niveaux régionaux et mondial. D’autres initiatives ont été proposées dans leur majorité pour dénoncer le rôle des institutions financières internationales (IFIs), du G20 G20 Le G20 est une structure informelle créée par le G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni) à la fin des années 1990 et réactivée par lui en 2008 en pleine crise financière dans le Nord. Les membres du G20 sont : Afrique du Sud, Allemagne, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, Union européenne (représentée par le pays assurant la présidence de l’UE et la Banque Centrale européenne ; la Commission européenne assiste également aux réunions). L’Espagne est devenue invitée permanente. Des institutions internationales sont également invitées aux réunions : le Fonds monétaire international, la Banque mondiale. Le Conseil de stabilité financière, la BRI et l’OCDE assistent aussi aux réunions. , de la prochaine réunion de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP).

Puis nous avons enchaîné sur l’atelier « Vers la souveraineté et le bien-vivre », où des membres des réseaux et des mouvements présents ont réfléchi et présenté leurs positions.
Cette conférence s’est terminée par la lecture du document de la Déclaration finale qui devait être approuvée par les participant.e.s.

Dans cette déclaration, nous dénonçons « le système de la dette perpétuelle, ainsi que le système corporatif de communication, comme l’un des outils centraux du processus historique de domination, du pillage et de la dépendance, qui continue à s’étendre de multiples manières ». En relevant finalement que « nous, peuples exploités et spoliés du Sud, nous devons nous considérer comme des sujets historiques, capable de mener à terme des luttes et des rébellions pour transformer nos réalités et pour construire des alternatives de souveraineté et de bien vivre ».


Traduction en français par Hans Peter Renk.

Maria Elena Saludas

ATTAC/CADTM Argentina

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