Cochabamba : de la « guerre de l’eau » à la conférence alternative sur le climat. Interview de Pauline Lavaud

23 avril 2010 par Maxime Combes


Une « Conférence des peuples sur le changement climatique et les droits de la Terre mère » s’est ouverte le 20 avril, à Cochabamba, en Bolivie. Une sorte de forum social sur le climat, après l’échec de Copenhague.
Pauline Lavaud, de la Fondation France Libertés, présidée par Danielle Mitterrand, revient sur le symbole qu’incarne Cochabamba, dont la population s’était soulevée dix ans plus tôt contre la privatisation de l’eau.

Basta ! : Dix ans après « la guerre de l’eau », que représente Cochabamba pour les mouvements qui se battent pour une réappropriation de l’eau en tant que bien commun ?

Pauline Lavaud : Les habitants de Cochabamba en Bolivie s’étaient soulevés contre la privatisation des services d’eau et d’assainissement de la ville par l’entreprise nord-américaine Bechtel. En quelques mois, la concession des services de production et de distribution d’eau à cette entreprise privée avait engendré une explosion des tarifs pouvant aller jusqu’à 250% ! Et une accaparation des sources jusqu’alors utilisées par les paysans de la région, sans aucune amélioration en terme de taux de raccordement au réseau en contrepartie. Surtout, c’est le refus de voir cet élément vital être traité comme une vulgaire marchandise qui a poussé les habitants de Cochabamba à s’unir et résister. Dans la culture indigène, très prégnante en Bolivie, les éléments naturels sont au cœur de la spiritualité et du rapport entre l’homme et son environnement. L’idée de s’approprier la nature et de l’utiliser à des fins marchandes est tout simplement inconcevable.

Quelles ont été les conséquences de ce soulèvement ?

La spectaculaire mobilisation citoyenne contre Bechtel et le gouvernement bolivien a eu raison de l’entreprise. Bechtel a été contrainte de quitter le pays. La « guerre de l’eau » a été un temps fort pour les luttes sociales d’Amérique du Sud. Elle symbolise la résistance populaire à la logique de privatisation de tous les services essentiels dans ces pays, comme l’eau, l’électricité ou les télécommunications, sous pression des institutions financières internationales. C’est tout le mouvement international de défense de l’eau qui a repris espoir à Cochabamba. Les luttes menées contre la privatisation à travers tout le continent y ont puisé leurs forces, tout comme les initiatives pour faire reconnaître l’eau comme un droit, non seulement de l’homme mais aussi de la nature dans de nombreux pays, en Équateur, Bolivie, Uruguay ou Colombie. Le soulèvement de Cochabamba a dépassé les frontières du continent. Dix années ont passé et la « guerre de l’eau » demeure une source d’inspiration pour le mouvement de l’eau à travers le monde, ces militants qui œuvrent pour la récupération des biens communs et le rejet de la globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
néolibérale.

Où en est la gestion de l’eau à Cochabamba ?

La 3e Feria internationale de l’eau s’est déroulée du 15 au 18 avril. Cet événement organisé par des associations d’habitants et des ONG locales et internationales, a été l’occasion de célébrer les victoires qui ont suivi celle de Cochabamba… Et de rappeler la situation critique de l’eau, qui génère inégalités, tensions et conflits, et est l’objet de toutes les convoitises, que ce soit par des États ou des entreprises privées. Pour les Cochabambins, le constat est amer : dix ans après la guerre de l’eau, 55% de la population est toujours privée d’accès à l’eau potable. Elle ne croit plus aux promesses de solutions qui leur sont faites. Dans la zone Sud, le plan d’expansion promis par la régie municipale locale (la Semapa) n’a jamais vu le jour, mais des alternatives se mettent en place. À défaut d’être raccordés au réseau municipal, des comités d’habitants gèrent eux-mêmes l’eau. Cette gestion communautaire est « l’une des meilleures alternatives, car elle est efficace, et permet à de nombreuses familles d’avoir accès à ce service basique », selon leur représentant. Le renforcement de ce type de gestion et de coopération entre communautés et entreprises publiques est devenu une priorité. Tous les participants ont pris conscience de l’interdépendance de plus en plus évidente entre la question de l’accès à l’eau et celle du changement climatique.

Le 20 avril a débuté le sommet de Cochabamba : la Conférence des peuples sur le changement climatique et les droits de la Terre mère. Quelles sont les attentes des mouvements qui veulent faire de l’eau un bien commun ?

Un texte doit être adopté à la fin de la conférence. Il sera issu des travaux de la société civile, de scientifiques, d’experts et de représentants de gouvernements autour de thématiques liées au changement climatique. Ce texte pourrait être intégré aux documents de référence lors des négociations internationales pour lutter contre le réchauffement climatique, à la suite du sommet de Copenhague (la future « COP 16 »). La conférence de Cochabamba ouvre donc la possibilité à la société civile de faire entendre ses propositions. Nous souhaitons également que les gouvernements présents à Cochabamba s’engagent sur plusieurs points : ne plus participer au forum mondial de l’eau, organisé tous les quatre ans par le Conseil mondial de l’eau qui ne représente que lui-même et les intérêts des multinationales qui le contrôlent ; faire pression pour que la COP 16 soit réellement démocratique et ouverte aux organisations sociales et de la société civile ; et introduire l’eau comme sujet à part entière dans les négociations sur le climat, et pas seulement comme moyen pour la production d’énergie (hydroélectrique et agro-carburants) dans le cadre du marché des crédits carbone.

Recueilli par Maxime Combes


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