Comment l’Europe finance et légitime des régimes autoritaires pour barrer la route aux migrants

30 mai 2018 par Anne-Sophie Simpere


Pour l’Union européenne, tous les moyens sont bons pour repousser les migrants, y compris coopérer avec des régimes autoritaires ou dictatoriaux. C’est la conclusion du rapport « Expanding the Fortress : la politique d’externalisation des frontières de l’UE » publié le 14 mai. Il dénonce les centaines de millions d’euros déversés par l’Europe pour équiper et former armées et polices turques, soudanaises ou libyennes, connues pour leurs violations des droits humains. Une politique totalement contre-productive selon les auteurs du rapport : plus des régimes répressifs seront renforcés par Bruxelles, plus nombreux seront les gens cherchant à les fuir. Les entreprises d’armement et les sociétés de conseil en sécurité applaudissent.



Imaginez-vous fuir la guerre civile syrienne avec votre famille : vous avez survécu aux bombardements massifs perpétrés par le régime de Bachar al-Assad contre des quartiers entiers, vous avez contourné les zones subissant encore la terreur de l’État islamique. Une fois arrivé à la frontière avec la Turquie, membre du Conseil de l’Europe, vous pourriez imaginer être enfin en sécurité. L’arsenal qui y est déployé douchera toutes vos espérances : vous et votre famille n’êtes visiblement pas les bienvenus.

Il s’agira d’éviter les patrouilleurs blindés des garde-frontières turcs et d’esquiver les tirs des soldats – entre septembre et mars, au moins 14 personnes dont cinq enfants, ont été abattus en tentant de fuir le piège syrien, selon l’ONG Human Rights Watch. Malgré les caméras thermiques qui suivent vos déplacements, il s’agira de passer à distance des systèmes d’alerte et des miradors militaires « intelligents » capables de tirer automatiquement sur les réfugiés. Vous constatez concrètement, si ce n’est dans votre chair et celle de vos enfants, comment l’argent de l’Union européenne est efficacement dépensé.

Car une partie de ces équipements, dont les tanks militaires qui vous attendent à la frontière, sont financés par l’Union européenne. Des dizaines de millions d’euros d’équipement fabriqués par les entreprises d’armement turques Aselsan et Otokar et payés sur fonds public européen. En mars 2016, avec la signature du fameux accord UE-Turquie, les Européens se sont engagés à verser six milliards d’euros à Ankara contre le droit de renvoyer les réfugiés syriens de la Grèce vers la Turquie. Le gouvernement Erdogan s’est alors empressé de fermer sa frontière avec la Syrie, pour empêcher les réfugiés d’arriver.


Sauver des réfugiés ou combattre l’immigration illégale ?

Si vous avez réussi à franchir la frontière turque, un deuxième obstacle de taille se présente : traverser la Mer Egée pour rejoindre les rivages d’une île grecque, et rallier enfin l’Union européenne. Ici encore, dans ces eaux fréquentées par les touristes, Bruxelles a dépensé beaucoup d’argent pour que vous renonciez à la promesse d’une vie plus paisible : les navires de patrouille du constructeur néerlandais Damen, offerts à la Turquie par l’Europe, veillent. Leur mission officielle : sauver des réfugiés en détresse en Méditerranée. Le commandement des gardes-côtes turcs évoque plutôt de « combat contre l’immigration illégale » [1].

Que les réfugiés qui bravent la mer à bord de canots de fortune se rassurent : la formation des gardes-côtes turcs a, elle-aussi, été financée par l’Union européenne. Cependant, ces formations visent explicitement à « combattre les migrations clandestines ». Une notion de combat bien intégrée par les dits gardes-côtes, régulièrement accusés de brutaliser les migrants et d’ouvrir le feu dans leur direction. Cet argent public européen allègrement alloué à des États partenaires en échange de leurs « prestations » pour endiguer les migrants sont détaillés dans un rapport, « Expanding the Fortress : la politique d’externalisation des frontières de l’UE » publié le 14 mai par le Transnational Institute et l’ONG Stop Wapenhandel. Si vous arrivez en Grèce, votre famille et vous entamerez un nouveau parcours d’obstacles : survivre dans des conditions indignes pour tenter de déposer une demande d’asile (lire notre enquête : Retenus dans des conditions indignes, les migrants veulent « dire au monde » ce que l’Europe leur fait subir à Lesbos).


Un pays partenaire dont le président est accusé de crimes contre l’humanité

Le sort des exilés passant par le Soudan et la Libye n’est pas plus enviable, et mobilise également les attentions budgétaires de Bruxelles. Qu’il s’agisse d’échapper à la guerre civile sud-soudanaise, à la répression du peuple Oromo en Éthiopie, à l’enrôlement forcé des mineurs ou aux violences sexuelles dans les camps militaires de l’armée érythréenne, de nombreux réfugiés africains passent par le Soudan. Les Soudanais eux-mêmes tentent parfois de fuir un régime tenu d’une main de fer par Omar Al-Bechir, militaire et chef d’État mis en accusation par la Cour pénale internationale pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre.

Selon Amnesty international, les arrestations arbitraires, les placements en détention et les autres violations des droits humains perpétrées par les forces de sécurité se poursuivent au Soudan. Les réfugiés peuvent avoir la malchance d’y tomber sur les milices Janjawid, accusées de crimes de guerre au Darfour. Ces même milices sont aujourd’hui reconverties en « forces de soutien rapide » chargées d’arrêter les demandeurs d’asile pour les livrer à la police. Un exemple d’adaptation à la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale...

La diplomatie européenne a malgré tout choisi d’inclure le Soudan dans son processus de dialogue sur les routes migratoires, appelé « processus de Khartoum ». Le régime était même invité au sommet entre l’Union européenne et l’Afrique sur les migrations qui s’est déroulé à La Valette, à Malte, en novembre 2015, et a commencé à recevoir des millions d’euros de l’Europe pour lutter contre les migrations. L’UE nie tout soutien aux milices Janjaweed et tout financement direct au gouvernement soudanais. Mais, selon un rapport d’enquête de députés européens de décembre 2016, des livraisons d’équipements à la police étaient bien prévues dans les projet de contrôle des migrations avec le Soudan : matériel informatique, véhicules, caméras. Une police en lien avec les « forces de soutien rapide » et la redoutée police secrète soudanaise.


Une Europe ouverte... pour la police secrète soudanaise

C’est aussi à Khartoum que l’Europe a prévu d’ouvrir un « centre de commandement régional ». Ce centre sera géré par la société de conseil du ministère de l’Intérieur français, Civipol. L’objectif de ce projet est d’améliorer la formation des policiers ainsi que l’échange et le partage d’informations avec des pays tels que le Soudan, la Libye, l’Érythrée, l’Égypte, l’Éthiopie… Précisément des États que bon nombre de réfugiés tentent de fuir pour échapper à la détention arbitraire et aux tortures. Mieux formées par Civipol, leurs polices devraient être à même d’endiguer plus efficacement les flux migratoires, et d’empêcher tout individu, qu’il soit opposant politique ou membre d’une minorité oppressée, de fuir son pays et la répression qu’il y subit.

S’il échappe à cet « endiguement », un réfugié soudanais qui tente de déposer une demande d’asile en Belgique, en France ou en Italie peut être rattrapé par les services d’Omar Al-Bechir, grâce à la « collaboration technique » entre pays européens et africains. Une mission d’identification composée de policiers soudanais peut venir l’interroger dans un centre de rétention et demander son renvoi. De retour dans son pays, le réfugié pourra être arrêté dès sa sortie d’avion, emprisonné et torturé – en particulier s’il a le malheur d’être un opposant politique. À son arrivée à Khartoum, un dissident du Darfour expulsé par la France fin 2017 raconte ainsi avoir été électrocuté, battu et frappé avec des tuyaux en métal pendant dix jours. Des actes de torture qui ont donc été permis par la qualité de la coopération entre l’État français et le Soudan. Au mépris des droits humains.


Sur la route de la Libye : subventions européennes contre 0,5 % de droits humains

Le chaos libyen n’a rien à envier au Soudan. Depuis la chute de Kadhafi, autorités et milices rivales se disputent le pouvoir tandis que les migrants font l’objet d’exploitations et de violences épouvantables : torture, viols, réduction en esclavage... Pourtant, la gestion des migrations en Libye bénéficie de millions d’euros de subventions de la part de l’UE : projet Accross Sahara, Sahara-Med, EUBAM Libye, opération Sophia… À partir de 2004, quand l’Italie obtient la levée de l’embargo sur la Libye dans le but de lutter contre les migrations, les programmes de coopération s’enchainent, ainsi que les contrats pour les entreprises de défense et les sociétés de service européennes.

Ainsi, dès 2006, l’entreprise d’armement italienne Finmeccanica – devenue depuis Leonardo – s’empresse de vendre une dizaine d’hélicoptères Augusta A109 au régime de Kadhafi, pour des missions de contrôle des frontières. Un deal à plus de 80 millions d’euros. Certains sont encore en fonction aujourd’hui, et utilisés pour des missions de reconnaissance et de bombardement. En tentant la traversée de la Libye à l’Italie, un réfugié pourra croiser des navires de patrouille fabriqués par l’italien Intermarine, le français Ocea, ou, comme pour les garde-côtes turcs, le néerlandais Damen. Ces derniers ont été vendus comme du matériel civil pour éviter d’être soumis à une autorisation d’exportation militaire aux Pays-Bas. Le constructeur a pris soin de prévoir, sur ses patrouilleurs, les équipements adéquats pour y fixer des armes lourdes. Une attention certainement appréciée par les gardes-côtes libyens, qui n’hésitent pas à tirer sur les embarcations des migrants. Près de 200 de ces gardes-côtes ont pourtant été formés par l’UE : une formation dont seulement 0,5 % du contenu concerne le respect des droits humains, selon Access Info Europe.


Du Niger à l’Éthiopie : une obsession sécuritaire au détriment du développement

Niger, Mali, Burkina Faso ou Éthiopie… ces États très dépendants de l’aide au développement se retrouvent aussi dans le viseur de l’UE quand il s’agit de projets de contrôle des migrations. Au risque de créer un chantage à l’aide au développement, selon la Cimade : pour continuer à obtenir des fonds, les pays concernés doivent coopérer et gérer les réfugiés. L’UE affirme que les programmes visent avant tout à réduire les flux migratoires en soutenant le développement local.

Pourtant, sur les 583 millions d’euros du Fonds fiduciaire d’urgence pour le Mali, le Sénégal et le Niger, plus de 45 % de l’argent est en réalité alloué à des projets de dissuasion, de prévention des migrations, de lutte contre les passeurs et au renforcement de la sécurité des frontières (30 %) ainsi qu’à des projets favorisant les expulsions depuis l’Europe (17 %), détaille la Cimade. Des millions qui auraient pu bénéficier à des projets de lutte contre la pauvreté, y compris dans des régions hors zones de transit des migrations, délaissées par l’UE.


Rendre invisibles des dizaines de milliers de morts

Ce contrôle des migrations a pourtant un impact économique, mais pas celui que l’on aurait pu espérer. Au Niger par exemple, la loi de criminalisation des passeurs adoptée en contrepartie de l’accès au Fonds d’urgence européen a miné l’économie d’Agadez, dépendante du passage des migrants. Soutenues par une mission de la Politique européenne de sécurité et de défense commune (PSDC), les forces de police nigériennes, dûment formées par Civipol et équipées de 4x4 et de motos tout terrain offerts par l’Allemagne, ont traqué les passeurs et confisqués leurs véhicules.

Agadez est depuis plongée dans une crise économique. Sera-elle de nature à dissuader les candidats à la migration ? C’est très peu probable. Des réseaux clandestins vont continuer à faire passer les réfugiés par des routes désertiques encore plus risquées - on estime que deux fois plus de gens sont morts sur les routes terrestres de migration à travers le désert que dans la Méditerranée. L’Europe dépenserait donc des millions… pour faire plus de victimes. À des milliers de kilomètres de ses frontières, ces morts-ci demeurent quasi invisibles de l’opinion publique européenne et donc bien moins embarrassants pour les dirigeants européens.


Légitimer des gouvernements dont les violations des droits humains poussent... les gens à fuir

Jusqu’où les dirigeants européens sont-ils prêts à aller pour empêcher les réfugiés d’atteindre l’Europe ? Le vieux continent a commencé à introduire des dispositions sur le contrôle des migrations dans ses accords de coopération avec le reste du monde dès les années 1990, mais le phénomène s’est accéléré depuis 2005 et s’est encore amplifié depuis le sommet Afrique-UE de La Valette, en 2015. Pour les auteurs du rapport « Expanding the Fortress », cette stratégie est vouée à l’échec à long terme. Elle risque surtout de renforcer et légitimer des gouvernements dont la répression et les violations des droits humains poussent justement leurs ressortissants ou les migrants à fuir.

Ainsi, parmi les 35 pays considérés comme prioritaires par l’UE pour sa politiques d’externalisation des frontières, 17, soit près de la moitié, ont un gouvernement autoritaire et seulement quatre peuvent être considérés comme démocratiques. Tous posent des risques extrêmes ou élevés pour l’exercice des droits humains (lire aussi ici).

En outre, le coût de cette politique contre-productive repose sur les contribuables européens, puisque c’est l’argent public qui finance équipements et formations dans des États autoritaires et instables. Les bénéficiaires : les entreprises d’armement et sociétés de conseil qui raflent des marchés pour renforcer la sécurisation des frontières de pays tiers. À Bruxelles, tout en reconnaissant « la sensibilité politique d’un tel soutien », leurs lobbyistes ont plaidé pour l’augmentation du « financement des activités liées à la sécurité dans le voisinage de l’UE », y compris « l’acquisition d’équipements et de services » (matériel de surveillance et de patrouille, formation de forces militaires ou non…) [2]. En proposant de pratiquement tripler les fonds pour la protection des frontières dans le prochain cadre budgétaire européen, la Commission européenne semble prête à mettre les moyens pour continuer à appliquer leurs recommandations.

Le rapport est disponible ici.


Source : Bastamag

Anne-Sophie Simpere

Les Amis de la terre