19 juin par Josué Veloz Serrade

Photo : Alfredo Sarabia Fajardo / Extrait de la série « Parabole du semeur », 2009
« L’esclave sait beaucoup de choses, mais ce qu’il sait bien plus encore, c’est ce que le Maître veut, même si celui-ci ne le sait pas, ce qui est le cas ordinaire, car sans cela il ne serait pas un Maître. »
« Ce qui reste, c’est bien en effet l’essence du Maître, à savoir qu’il ne sait pas ce qu’il veut. [1] »
Jacques Lacan
La crise énergétique que traverse actuellement Cuba n’est ni un accident de la nature ni une simple défaillance d’infrastructure. Elle constitue le point culminant d’un siège géopolitique conçu avec une précision chirurgicale depuis six décennies. Ce que vit aujourd’hui l’île est la convergence létale entre la guerre économique traditionnelle — le blocus — et un nouveau contexte international dans lequel les acteurs qui devraient rééquilibrer le rapport de force ont opté pour ce que l’on pourrait appeler une géopolitique des minima.
Cuba ne fait pas seulement face à l’hostilité de l’Empire, mais aussi à l’abandon silencieux de ceux qui, en théorie, devraient contester l’ordre unipolaire
Mais avant d’analyser les coordonnées géopolitiques de cette situation, il faut interroger la cartographie psychique qui la sous-tend. Car ce qui se joue autour de Cuba n’est pas seulement un problème de rapport de forces ; c’est aussi un problème de désir, de fantasme politique, de ce que Freud appelait Verneinung : la dénégation comme forme de reconnaissance dissimulée. Ceux qui abandonnent Cuba la nient ; mais en la niant, ils la confirment, et surtout ils confirment ce qu’ils nient en eux-mêmes. Le blocus existe parce que Cuba interpelle encore, parce qu’elle demeure un symptôme inconfortable au sein du système capitaliste mondial. Si Cuba ne représentait aucune menace réelle, il suffirait de l’ignorer. Le fait qu’il faille la détruire montre que sa simple existence reste intolérable pour l’ordre du Maître.
La question qui plane sur ce texte risque d’irriter une partie du lectorat, mais elle est nécessaire : que reste-t-il de la solidarité internationale lorsque les gestes symboliques remplacent les actions
Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
concrètes ? Que signifie réellement soutenir Cuba lorsque l’étau se resserre et que l’asphyxie devient matérielle ? Et surtout : que dit, de l’ensemble des forces géopolitiques qui déclarent vouloir un autre monde, le fait qu’elles soient capables de regarder cet étranglement sans lever le petit doigt ?
En ces temps de tensions mondiales, on dépoussière aussi la théorie des relations internationales, notamment le réalisme périphérique, qui décrit la tendance des États à privilégier leurs intérêts immédiats — commerce, stabilité frontalière, souci de ne pas contrarier l’hégémon — au détriment des alliances idéologiques ou historiques lorsque la pression de l’Empire augmente. Mais le réalisme périphérique ne suffit pas à expliquer entièrement la conduite actuelle de la Russie et de la Chine face à Cuba. Quelque chose de plus profond est à l’œuvre ici : le renoncement à leur propre désir comme condition de survie dans le système qu’elles prétendent vouloir transformer.
Lacan distingue la demande du désir. La demande est ce qui s’énonce explicitement ; le désir est ce qui la sous-tend et qui, souvent, ne peut s’articuler sans coût. Dans leurs discours, la Russie et la Chine demandent un monde multipolaire, la fin de l’unipolarité, le respect de la souveraineté. Mais leur désir, révélé par leurs actes et non par leurs paroles, est l’intégration progressive aux règles du système même qu’elles disent contester.Aussi amer que cela puisse être à entendre, en abandonnant Cuba, elles ne sont pas simplement pragmatiques : elles confessent que leur horizon réel n’est pas la transformation de l’ordre mondial, mais la négociation d’une place plus confortable en son sein.
Prises dans leurs propres conflits d’usure — l’Ukraine pour la Russie, Taïwan et la mer de Chine méridionale pour Pékin —, les deux puissances ont consolidé une posture défensive. Leur soutien à Cuba est resté largement cantonné aux discours dans les forums multilatéraux et à la fourniture de certaines ressources, sans remise en cause structurelle du blocus. Elles n’envoient pas le pétrole nécessaire, n’ouvrent pas de lignes de crédit permettant de contourner les sanctions secondaires, n’escortent pas avec leurs navires les approvisionnements destinés à l’île. Si on leur demandait pourquoi, leur réponse serait peut-être celle du parfait conformiste : le moment n’est pas opportun, les coûts sont trop élevés, il faut être réaliste.
Mais, dans ce contexte, le réalisme n’est qu’une autre manière d’avancer vers une capitulation anticipée. Peut-être croient-elles, dans leur for intérieur, abandonner ceux qui peuvent tomber les premiers, et non ceux qui tomberont les derniers — c’est-à-dire, peut-être, elles-mêmes. Elles ont rencontré leur limite historique et, au lieu de la pousser jusqu’à la briser, elles l’ont normalisée. Ce faisant, elles commettent une erreur de calcul stratégique que l’histoire a déjà sanctionnée. Chaque fois qu’une puissance permet à l’ordre hégémonique de détruire un maillon sans qu’il lui en coûte, cet ordre en sort renforcé et se rapproche d’un pas de plus de la soumission de ceux qui se croyaient à l’abri. En permettant qu’un projet souverain soit détruit par l’Empire sans conséquences, elles envoient un message à leurs propres populations et à d’autres forces secondaires : la solidarité est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre ; quand ton tour viendra, tu seras seul.
La position du Brésil et de la Colombie est peut-être la plus emblématique de la banqueroute contemporaine du progressisme. Lula da Silva et Gustavo Petro, deux dirigeants qui doivent leur capital politique au récit de la transformation sociale et de la souveraineté régionale, ont opté pour ce que l’on pourrait appeler une forme de symbolisme à bas coût : déclarations de soutien moral, appels au dialogue, présence discursive dans les forums internationaux. Mais pendant que les mots circulent, les conditions structurelles de l’asphyxie — le blocus, la liste des États soutenant le terrorisme, les sanctions financières — restent intactes.
Tout se passe comme si opérait une forme d’identification à l’agresseur : un mécanisme par lequel le sujet soumis à une force supérieure assimile inconsciemment les valeurs et les logiques de ce pouvoir pour survivre. Il ne s’agit pas d’une trahison consciente, mais d’une adaptation qui, avec le temps, devient constitutive de sa propre identité. Quelque chose de cet ordre se produit chez certains gouvernements progressistes latino-américains : ils ont tellement intégré la logique du terrain de jeu impérial — ses institutions, ses marchés, ses règles — qu’ils ne peuvent plus imaginer une action politique rompant avec ce cadre, même lorsqu’ils en proclament la nécessité dans leurs discours.
Le Brésil et la Colombie oublient que s’ils constituaient aujourd’hui une véritable arrière-garde stratégique, ils ne rendraient pas service à Cuba : ils répondraient à une nécessité qui leur est propre. Si les États-Unis continuent de faire pencher la balance en leur faveur dans la région — par leur politique de sanctions, leur domination du FMI
FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.
À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).
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, leur contrôle de l’OEA et leur influence sur les droites locales —, sur qui Lula et Petro pourront-ils compter lorsque la marée réactionnaire viendra les frapper à leur tour ? Par leur prudence, ils auront brûlé l’arrière-garde dont ils auront désespérément besoin. Récemment, Lula a affirmé qu’ils pourraient être envahis « n’importe quel jour ». On pourrait lui répondre : « Et plus tu resteras seul, plus les chances réelles que cela arrive augmenteront. »
Le cas du Venezuela est le plus douloureux, parce qu’il représente la mutilation d’un projet qui fut autrefois le pilier de la solidarité régionale. Aujourd’hui, le Venezuela est de facto soumis aux décisions géopolitiques des États-Unis.
Le régime de sanctions extrêmes, le rapt de Maduro et de Cilia Flores, ont atteint leur objectif : conditionner l’État vénézuélien, l’obliger à négocier en position d’infériorité et réduire sa capacité de projection internationale. Le Venezuela ne peut plus aider Cuba parce qu’il peut à peine s’aider lui-même. Si l’Empire a pu faire plier le Venezuela, pourtant doté des plus grandes réserves pétrolières du monde, quel espoir reste-t-il à un pays plus petit qui ne dispose pas de cette ressource ? Mais les gouvernements de la région n’en tirent pas la bonne conclusion. Au lieu de s’unir pour briser l’étau, ils se dispersent, négocient séparément et tombent les uns après les autres.
Certains des petits pays qui ont bénéficié de la solidarité cubaine — médecins dans leurs villages, enseignants dans leurs écoles, brigades au milieu de leurs catastrophes — se bouchent aujourd’hui le nez et tournent le dos. En relations internationales, on appelle cela le bandwagoning : la tendance des acteurs faibles à s’aligner sur le plus fort lorsqu’ils perçoivent que leur ancien protecteur est en retrait. C’est une logique cruelle, mais prévisible.
Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que leur survie à long terme ne dépend pas de leur capacité à satisfaire le Maître, mais de l’existence d’un écosystème régional souverain. En tournant le dos à Cuba, ils contribuent à démanteler le seul tissu de solidarité qui pourrait les protéger lorsqu’ils seront les prochains sur la liste. C’est la logique du « je me sauve moi-même », qui conduit inévitablement au « nous sombrons tous ». Quiconque choisit de se sauver seul finit isolé, puis soumis. À la fin, la mort l’attend malgré tout : une mort solitaire, privée de la dignité d’avoir lutté aux côtés des autres.
Face à ce tableau, l’objection libérale — et parfois même celle d’une certaine gauche — paraît prévisible : pourquoi en appeler aux autres ? Cuba ne devrait-elle pas se suffire à elle-même ? Cette question mérite d’être démolie avec rigueur, car elle fonctionne comme un piège rhétorique qui naturalise la violence du blocus et culpabilise la victime.
L’autarcie est un mythe dans le système mondial contemporain. Aucun pays n’est une île, pas même les îles. Les États-Unis ne se suffisent pas à eux-mêmes : ils dépendent d’un réseau mondial de bases militaires, du dollar comme monnaie de réserve imposée au monde par les accords de Bretton Woods et par la pression de leurs porte-avions, ainsi que de chaînes d’approvisionnement qu’ils exploitent systématiquement. La Chine ne se suffit pas à elle-même : elle dépend des matières premières africaines et latino-américaines et des marchés mondiaux pour sa surproduction industrielle. La Russie ne se suffit pas à elle-même : sa puissance énergétique n’est rien sans les gazoducs ni sans des acheteurs disposés à payer sa technologie militaire.
La dépendance n’est pas l’exception dans le système international ; elle en est une règle structurelle. Ce qui varie, c’est le type de dépendance et la marge d’autonomie que l’on peut construire en son sein. Un pays comme le Luxembourg jouit d’un niveau de vie élevé parce qu’il est enchâssé au cœur du bloc impérial. Un pays comme Cuba doit survivre tout en étant soumis au blocus impérialiste. La bonne question n’est donc pas de savoir pourquoi Cuba n’est pas autosuffisante, mais pourquoi on exige d’elle un niveau d’autosuffisance que l’on n’exige de personne d’autre. Cette exigence asymétrique n’est pas innocente : c’est un piège discursif et lâche, qui place l’île dans une position ontologiquement impossible pour présenter ensuite cette impossibilité comme la preuve de son échec.
On impose à Cuba une sorte de double contrainte : on soumet le sujet à une condition qu’il ne peut remplir, puis on le rend coupable de ne pas l’avoir remplie. Le névrosé pris dans une telle double contrainte ne peut s’en sortir, car le piège est inscrit dans le langage même qu’on lui impose. Cuba est prise dans ce langage : si elle résiste, c’est une dictature qui fait souffrir son peuple ; si elle négocie, elle cède au chantage impérial ; si elle demande de l’aide, c’est un État failli incapable de se soutenir seul.
Ce que nous venons de décrire ne se produit pas dans le vide. Cela répond à une méthode de l’impérialisme états-unien dans ses négociations avec les acteurs souverains qui refusent de capituler. Le scénario historique est immuable et a été exécuté avec des variations minimes.
Premièrement, la table du dialogue comme piège. Ils s’assoient à la table des négociations non pour parvenir à des accords, mais pour gagner du temps. Pendant que la partie adverse place ses espoirs dans la voie diplomatique — pendant que le sujet croit que l’Autre peut être convaincu —, l’Empire continue d’appliquer des sanctions, de renforcer l’opposition interne, de préparer le terrain. C’est le geste que Lacan identifierait comme pervers : la promesse qui structure le lien uniquement pour perpétuer la dépendance.
Deuxièmement, l’exigence de concessions unilatérales. L’Empire ne négocie jamais de bonne foi ; il négocie depuis une position de force absolue. Il exige que l’autre partie cède d’abord, qu’elle démontre sa volonté de changement, qu’elle démantèle ses structures défensives comme geste de bonne volonté. Chaque concession faite par la partie faible est interprétée comme un signe supplémentaire de faiblesse et suscite davantage de pression. Le mécanisme est sinistre dans sa logique : plus on cède, plus il faut céder. La négociation devient alors un processus d’évidement progressif de la souveraineté.
Troisièmement, s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils veulent, ils envahissent ou détruisent. Lorsque le dialogue ne produit pas la reddition complète, ils passent à la phase suivante : invasion directe — Panama, Grenade, Irak —, coup d’État — Honduras en 2009, Bolivie en 2019 —, guerre de basse intensité — Nicaragua dans les années 1980 —, ou destruction économique systématique — Cuba, Venezuela, Iran. La diplomatie n’est que l’antichambre de l’agression.
Les personnes de bonne foi qui exhortent Cuba à négocier avec Washington ignorent cette structure. Cuba n’est pas poussée à la table pour dialoguer ; elle est poussée à la table pour se rendre dans les conditions les plus défavorables possibles.
L’aide humanitaire qui arrive aujourd’hui à Cuba — envois de nourriture, de médicaments, de générateurs — est vitale pour soulager la souffrance immédiate. Mais, en termes politiques, elle fonctionne comme un palliatif qui risque de dépolitiser la crise. C’est le respirateur que l’on place sur un patient dans le coma : il maintient le malade en vie, mais ne répare pas la lésion qui l’a plongé dans le coma. Le patient a besoin d’une opération structurelle, non de la perpétuation de l’urgence.
Le blocus n’est pas une sanction : c’est un mécanisme d’usure conçu pour provoquer une implosion de l’intérieur. Offrir une aide humanitaire, aussi précieuse soit-elle, sans briser l’étau financier et énergétique, revient à écoper un bateau dont la brèche, ouverte par l’attaque ennemie, reste béante.
La brèche reste ouverte, et l’effort pour écoper est épuisant. L’objectif stratégique du blocus — ce que la terminologie militaire appelle guerre de quatrième génération ou changement de régime par asphyxie — est de priver l’État de sa capacité à satisfaire les besoins fondamentaux de sa population, afin que cette population finisse elle-même par submerger son gouvernement. Cette stratégie n’a rien d’accidentel : elle est délibérée, documentée, et a été appliquée avec des degrés d’intensité variables pendant plus de six décennies.
La coupure d’électricité n’est pas seulement une absence de lumière : c’est une pédagogie de la peur, une leçon que le Maître dispense jour après jour. Chaque heure sans électricité, chaque file d’attente pour obtenir de la nourriture, chaque médecin privé de matériel médical rappelle le coût de la résistance. C’est la jouissance du pouvoir dans sa forme la plus cruelle : non pas la jouissance de détruire l’ennemi d’un seul coup, mais celle de le voir se dégrader lentement, de faire de sa vie la démonstration permanente que la résistance mène à la souffrance. Il est douloureux de le constater, mais la plus grande cruauté du blocus n’est pas sa force ; c’est sa lenteur.
Nous arrivons ici au point le plus pervers de toute l’opération : la construction du récit qui inverse la causalité.
L’Empire ne se contente pas de détruire ; il construit aussi le dispositif discursif permettant de faire apparaître la destruction comme méritée ou inévitable.
Un État à qui l’on refuse la possibilité d’importer de la nourriture, des médicaments, du carburant et des pièces détachées ; dont les finances internationales sont bloquées ; qui est empêché d’accéder au crédit ; qui est soumis à une guerre médiatique ; qui est puni pour commercer avec qui que ce soit : cet État aura, par définition, d’énormes difficultés à fonctionner normalement. Puis, lorsque ces difficultés se manifestent — coupures d’électricité, pénuries, migration —, le chœur impérial et ses porte-voix locaux disent : regardez, c’est un État failli, le socialisme ne fonctionne pas.
Ce qui est le résultat d’une agression extérieure est présenté comme un échec interne.
La causalité est inversée : le blocus n’est plus la cause de la crise ; la crise devient la preuve que le régime est incompétent. C’est la même logique que celle de l’abus : on attache les mains du sujet, on le frappe pendant des heures, puis on l’accuse de ne pas pouvoir se défendre. Ce mécanisme a un nom : la projection. L’agresseur projette sur la victime la responsabilité de ce qu’il lui fait ; il externalise ainsi sa propre faute et préserve intacte son image d’ordre et de civilisation.
La catégorie d’« État failli » n’est pas descriptive, elle est performative. Qualifier Cuba d’État failli ne se contente pas de constater une réalité ; cela construit une réalité qui justifie l’abandon et, à terme, l’intervention. C’est le concept qui rend possible ce qui vient ensuite : une forme d’« haïtianisation », selon l’idée récemment avancée par Claudio Katz, c’est-à-dire la réduction de l’île à un état de dégradation tel qu’elle devienne une vitrine de l’horreur, une démonstration permanente de ce qui arrive aux peuples qui osent choisir une voie souveraine.
Mais un véritable État failli ne résiste pas à soixante-cinq ans de blocus. Un véritable État failli n’a pas un taux de mortalité infantile inférieur à celui des États-Unis. Il ne forme pas des médecins qui sauvent des vies dans le monde entier. Il ne maintient pas un système éducatif universel, une capacité scientifique propre — vaccins compris — et une culture vibrante. Ce que l’Empire appelle État failli est, en réalité, un État agressé qui refuse de mourir. Voilà la vérité inconfortable. Et voilà précisément la raison de la fureur impériale. Cuba, en réalité, n’échoue pas. Cuba insiste. Et cette insistance est intolérable.
Une fois analysées les coordonnées du siège, la question devient inévitable : quelles options la direction politique cubaine a-t-elle réellement ? Ou, pour être plus précis : quelles options lui a-t-on laissées ?
La première est la négociation en situation d’asphyxie.
C’est celle que recommandent les personnes de bonne foi qui veulent que Cuba dialogue et négocie avec les États-Unis. Mais négocier avec un empire qui a le pied sur votre cou n’est pas un dialogue ; cela peut devenir une reddition conditionnelle. Cuba a montré, à de multiples moments de son histoire, sa volonté de dialoguer, mais toujours depuis une position de dignité. S’asseoir aujourd’hui à la table des négociations sans avoir d’abord brisé l’étau énergétique et financier, c’est accepter la négociation du noyé : accepter n’importe quelle clause pour une bouffée d’air. Le résultat serait une normalisation qui équivaudrait à la liquidation goutte à goutte du projet révolutionnaire, comme cela s’est produit en Europe de l’Est après la chute du Mur, avec cette circonstance aggravante : avoir l’Empire à moins de 150 kilomètres.
La deuxième option est la résistance héroïque mais solitaire.
C’est celle que Cuba a pratiquée pendant des décennies : innover, résister, chercher des brèches, diversifier ses relations. Mais cette option, qui était viable lorsqu’existait un camp socialiste disposé à assurer un flux de ressources, se heurte aujourd’hui à une limite matérielle concrète. La résistance héroïque sans arrière-garde devient, avec le temps, une résistance agonique. Non parce que le peuple cubain aurait perdu la volonté, mais parce que la volonté seule ne fait pas tourner les turbines ni ne remplit les rayons.
La troisième option est celle que l’Empire dessine comme scénario désiré : l’implosion.
L’explosion induite par l’accumulation de souffrance, amplifiée par les réseaux d’opposition financés de l’extérieur, qui permettrait une intervention humanitaire ou une transition négociée. Ce n’est pas une option pour Cuba ; c’est le piège qui lui est tendu.
La quatrième option, la seule qui changerait réellement la donne, ne dépend pas de Cuba.
Elle dépend de celles et ceux qui disent la soutenir et qui doivent passer des paroles aux actes. Elle dépend de l’envoi du pétrole nécessaire, de l’engagement des navires, de l’escorte des approvisionnements, de la rupture de l’étau financier par des mécanismes concrets. Elle dépend de leur capacité à demander à Cuba ce qu’il faut faire — puis à le faire.
Il n’y a plus de métaphores. C’est le pétrole ou l’asphyxie. Ce sont les navires ou le blocus. C’est l’action ou la complicité.
L’oubli n’est pas passif
Passif
Partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (capitaux propres apportés par les associés, provisions pour risques et charges, dettes).
. L’oubli est un acte : la répression active de ce qui, si cela était rappelé, obligerait à agir autrement. La communauté internationale oublie à sa convenance les parallèles historiques, parce que les rappeler rendrait intenable sa position actuelle.
En 1941, les chars allemands étaient aux portes de Moscou. Combien de temps les autres sont-ils restés sans réagir ? Comment peuvent-ils être certains qu’ils ne seront pas les prochains ? Aujourd’hui, personne ne semble comprendre que l’arrière-garde cubaine est aussi l’arrière-garde du monde entier. Certains voient peut-être Cuba comme un cadavre politique annoncé et agissent en conséquence.
Pendant des décennies, les États-Unis ont soutenu le régime de Tchang Kaï-chek à Taïwan, par l’argent, les armes et la présence navale, même lorsqu’il était évident qu’il avait perdu la guerre civile chinoise. Ils l’ont fait parce que Taïwan constituait un porte-avions stratégique face à la Chine populaire. Autrement dit, l’Empire soutient ses alliés jusqu’au bout, parce qu’il comprend que la fidélité aux siens est une condition de sa propre puissance. Les alliés de Cuba, eux, font l’inverse : ils l’abandonnent lorsque le coût politique de la soutenir dépasse le bénéfice qu’ils tirent de leur silence.
La République espagnole offre sans doute le précédent le plus exact de la situation que vit aujourd’hui Cuba. Elle luttait contre le fascisme, mais les démocraties occidentales — la France et le Royaume-Uni au premier chef — mirent en place la politique de non-intervention, tandis que l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste envoyaient des troupes, des avions et de l’artillerie aux forces de Franco. Les États-Unis, de leur côté, imposèrent un embargo sur les armes. La non-intervention fut le nom élégant donné à la complicité. La République fut abandonnée, asphyxiée, puis vaincue.
Le résultat ? Quarante années de dictature franquiste. Mais le monde paya aussi un prix plus lourd encore : l’impunité avec laquelle le fascisme triompha en Espagne encouragea le nazisme, renforça le sentiment d’impunité des régimes fascistes et contribua à ouvrir la voie à la Seconde Guerre mondiale. L’abandon de la République ne fut pas une erreur involontaire ; ce fut une décision aux conséquences historiques catastrophiques.
Aujourd’hui, certains gouvernements progressistes pratiquent la même non-intervention face à Cuba, tandis que l’Empire exerce son intervention permanente à travers le blocus. Aucune leçon n’a été retenue. L’oubli est productif : il permet la répétition.
Et pourtant, face à ce tableau désolant, il existe un contrepoint que l’analyse géopolitique classique tend à sous-estimer. Cuba peut compter sur quelque chose qu’aucun blocus ne peut totalement étrangler : les peuples du monde, davantage que les États. Elle peut compter sur les mouvements de solidarité qui, dans chaque pays, se réunissent, s’organisent et préparent des envois d’aide. Sur la mémoire vivante de millions de personnes qui savent ce que Cuba a donné au monde et qui ne sont pas disposées à laisser l’île être réduite en ruines dans le silence.
Les États calculent, mesurent les coûts, évaluent les risques, soupèsent les sanctions. Les peuples, lorsqu’ils sont organisés et conscients, agissent par conviction.
La solidarité interétatique est fragile, parce qu’elle dépend des gouvernements, des cycles électoraux, des alliances changeantes — des alliances qui, aujourd’hui, sont mortes. La solidarité des peuples est plus lente, plus difficile à articuler, mais lorsqu’elle s’active, elle est d’une autre nature : elle ne peut être sanctionnée par le FMI ni contrainte par l’OTAN OTAN
Organisation du traité de l’Atlantique Nord Elle assure aux Européens la protection militaire des États-Unis en cas d’agression, mais elle offre surtout aux États-Unis la suprématie sur le bloc occidental. Les pays d’Europe occidentale ont accepté d’intégrer leurs forces armées à un système de défense placé sous commandement américain, reconnaissant de ce fait la prépondérance des États-Unis. Fondée en 1949 à Washington et passée au second plan depuis la fin de la guerre froide, l’OTAN comprenait 19 membres en 2002 : la Belgique, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, auxquels se sont ajoutés la Grèce et la Turquie en 1952, la République fédérale d’Allemagne en 1955 (remplacée par l’Allemagne unifiée en 1990), l’Espagne en 1982, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque en 1999, la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie en 2004, l’Albanie et la Croatie en 2009, le Monténégro en 2017, la Macédoine du Nord en 2020, la Finlande en 2023 et la Suède en 2024. .
Il n’existe aucun autre pays au monde qui dispose d’un réseau de mouvements de solidarité aussi étendu, aussi persistant et aussi enraciné dans plusieurs générations que Cuba. Ce tissu humain est un actif
Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
stratégique qui n’apparaît dans aucun bilan conventionnel.
Il est un facteur que le Pentagone semble ignorer, peut-être parce qu’il n’entre pas dans ses modèles d’analyse : la composition démographique de l’émigration cubaine aux États-Unis a profondément changé au cours des dernières décennies. Les Cubains de Miami des années 1960 étaient en grande partie issus de l’élite blanche qui avait fui la révolution : propriétaires expropriés, professionnels des classes supérieures, anciens soutiens ou figures du régime de Batista. Ils constituaient le lobby
Lobby
Lobbies
Un lobby est une structure organisée pour représenter et défendre les intérêts d’un groupe donné en exerçant des pressions ou influences sur des personnes ou institutions détentrices de pouvoir. Le lobbying consiste ainsi en des interventions destinées à influencer directement ou indirectement l’élaboration, l’application ou l’interprétation de mesures législatives, normes, règlements et plus généralement, toute intervention ou décision des pouvoirs publics. Ainsi, le rôle d’un lobby est d’infléchir une norme, d’en créer une nouvelle ou de supprimer des dispositions existantes.
le plus féroce contre la révolution, le moteur du blocus, la base sociale de l’exil dur.
Aujourd’hui, la majorité des Cubains vivant aux États-Unis sont des migrants économiques arrivés au cours des dernières décennies, par la mer ou par des pays tiers, avec de la famille dans l’île, des liens affectifs et culturels intacts, et une vision beaucoup plus nuancée de la réalité cubaine.
Si l’Empire osait envahir, les bombes tomberaient sur leurs villages, sur leurs grands-mères, sur leurs frères et sœurs. Quelqu’un croit-il vraiment que des milliers de Cubano-Étatsuniens — leurs enfants et leurs petits-enfants — accueilleraient cette guerre avec enthousiasme ?
Le calcul politique est inverse : ce que l’Empire aurait en face de lui ne serait pas une arrière-garde à Miami, mais une cinquième colonne à l’intérieur de ses propres frontières, une communauté prête à se rebeller depuis l’intérieur même de la maison du Maître.
Voilà ce que l’analyse purement institutionnelle ne peut voir, parce qu’elle travaille avec des catégories froides : alliances, intérêts, ressources. Ce qui échappe à ces catégories, c’est la dimension libidinale de la politique : l’amour, le deuil, l’appartenance. Un peuple n’est pas une variable géopolitique. Un peuple a une mère. Et lorsque les bombes tombent sur la mère, le calcul rationnel se dissout dans quelque chose de plus ancien et de plus puissant.
La résistance héroïque de l’Iran face à l’impérialisme nous a montré une voie : là où quelqu’un tombe, cent autres apparaissent, prêts à prendre les armes et à défendre la patrie. Ce n’est pas de la rhétorique, mais la description d’une société qui a intériorisé la défense de la nation comme une valeur non négociable, et qui a fait de la résistance une identité collective plus forte que la peur.
Cuba porte ce même ADN : c’est une nation en armes, non par conscription forcée, mais par la conscience historique accumulée au cours de soixante-cinq années de siège.
Le Vietnam a enseigné qu’une guerre ne se décide pas uniquement sur le plan militaire.
L’offensive du Têt de 1968 fut une défaite tactique pour le Viet Cong et l’armée du Vietnam du Nord, qui subirent d’énormes pertes et ne réussirent pas à conserver les positions prises. Mais ce fut une victoire politique stratégique : elle démontra qu’ils pouvaient attaquer n’importe quel point du pays, y compris les centres du pouvoir sud-vietnamien, et brisa le récit de Washington selon lequel la guerre était sur le point d’être gagnée. À partir de là, la confiance de la société états-unienne dans la guerre commença à s’effondrer.
Une guerre ne se gagne pas en occupant un territoire ; elle se gagne en épuisant la volonté politique de l’envahisseur. Et cette volonté, dans les démocraties libérales dotées d’une opinion publique et d’élections périodiques, a une limite mesurable en cercueils et en points d’approbation présidentielle. Cuba, avec sa géographie complexe et sa population préparée depuis des décennies à la défense territoriale, pourrait reproduire ce scénario.
Une invasion de Cuba ne serait ni l’opération chirurgicale de la Grenade ni la promenade de Panama. Ce serait un bourbier sanglant et prolongé, qui durerait des années et coûterait des milliers de vies états-uniennes.
Arrivés à ce point, nous devons interroger le mécanisme profond qui pousse les puissances censées contester l’ordre unipolaire à abandonner Cuba. La réponse superficielle est celle du calcul des coûts : soutenir Cuba aurait un prix en termes de sanctions secondaires, de tension avec Washington, de risque commercial. Mais cette explication est insuffisante, car l’abandon n’est pas seulement rationnel ; il comporte aussi une dimension de satisfaction, de soulagement, que seule la psychanalyse peut peut-être éclairer.
Il existe, en politique internationale, quelque chose d’analogue à ce que Freud décrivait chez l’individu comme pulsion de mort : une tendance à l’autodestruction, au retour vers un état de quiétude atteint au prix de la vie elle-même.
Les forces qui abandonnent Cuba ne calculent pas seulement leurs intérêts ; elles renoncent aussi, d’une certaine manière, à leur propre désir de transformation. L’abandon de Cuba est le renoncement à la possibilité d’un autre monde. C’est l’acceptation, au fond, que l’ordre du Maître est le seul ordre possible, que le capitalisme mondial est l’horizon indépassable de l’histoire.
Il y a dans ce renoncement quelque chose de ce que Marcuse appelait la désublimation répressive : cette manière qu’a le système d’intégrer les sujets en leur accordant de petites satisfactions, tout en neutralisant leur capacité de rupture.
Les gouvernements progressistes latino-américains, les puissances des BRICS BRICS Le terme de BRICS (acronyme anglais désignant Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) a été utilisé pour la première fois en 2001 par Jim O’Neill, alors économiste à la banque Goldman Sachs. La forte croissance économique de ces pays, combinée à leur position géopolitique importante (ces 5 pays rassemblent près de la moitié de la population mondiale sur 4 continents et près d’un quart du PIB mondial) font des BRICS des acteurs majeurs des activités économiques et financières internationales. , les partis de gauche européens, les organisations de solidarité qui regardent aujourd’hui ailleurs : tous ont trouvé, d’une manière ou d’une autre, leur niche au sein de l’ordre. Ils ont obtenu leur quota de reconnaissance, leur espace de dissidence confortable, leurs gestes autorisés. Et, dans ce processus, ils ont cessé de voir Cuba comme un miroir de ce qu’ils pourraient être, pour la voir comme un rappel inconfortable de ce qu’ils ont cessé d’être.
Car Cuba interpelle : voilà ce qui est insupportable. Non pas qu’elle soit un échec, mais qu’elle soit une question permanente, adressée à tous ceux qui, un jour, ont cru qu’un autre monde était possible avant de décider que cela coûtait trop cher. Cuba leur demande : à quel moment précis as-tu décidé que la normalité capitaliste était préférable à la lutte ? À quel moment précis as-tu livré ton désir ? Cette question est la raison profonde du blocus et de l’abandon.
En abandonnant Cuba, ils n’évitent pas leur propre fin ; ils ne font que la différer, tout en s’assurant que, lorsqu’elle viendra, ils se retrouveront dans la plus absolue solitude. Ils creusent leur propre tombe sous prétexte de ne pas salir leurs mains avec la terre de celle de Cuba. Car celui qui choisit de se sauver seul dans une tempête collective finit isolé, puis soumis. Une fois qu’il en a fini avec l’un des frères, le Maître ne conclut pas la paix avec ceux qui se sont contentés de regarder ; il les inscrit à leur tour sur la liste des prochaines victimes. Il lui faut toujours de nouveaux ennemis pour justifier son existence.
Ce que cette analyse met au jour n’est pas une série d’erreurs tactiques isolées, mais une profonde crise de conscience géopolitique et morale au sein du progressisme mondial. On a perdu la notion que la solidarité n’est pas un luxe moral réservé aux temps favorables ; elle est une nécessité stratégique et, en même temps, la définition même de ce que signifie appartenir à un projet politique qui aspire à autre chose qu’à l’administration de l’ordre existant.
Cuba n’est pas seulement Cuba : elle est la démonstration vivante qu’il est possible de résister pendant des décennies au siège de la plus grande puissance du monde, tout en maintenant debout un système de santé universel, un système éducatif universel et gratuit, une culture propre, une dignité irréductible.
Cela ne prouve pas que le modèle cubain soit parfait ; cela prouve que l’alternative au capitalisme mondial n’est ni le chaos ni l’échec automatique, mais qu’il est possible — et qu’il vaut la peine — de construire quelque chose de différent, et même de beau. En détruisant Cuba, l’Empire n’élimine pas une menace militaire ; il élimine une preuve, il efface un exemple. Il prétend démontrer qu’en dehors de la normalité capitaliste, aucune vie n’est possible.
Livrer Cuba, c’est aussi se livrer soi-même. Non comme métaphore, mais dans l’ordre stratégique. Un ordre mondial qui prétend se dire multipolaire mais ne protège pas ses membres les plus vulnérables lorsque le Maître serre l’étau n’est pas un ordre alternatif : c’est une extension décentralisée de la même domination, un système où la multipolarité n’est que la forme décorative de l’unipolarité effective. En trahissant Cuba, ils disent au Sud global : « Si tu n’as pas de pétrole ou de position géographique vitale pour nous, n’attends rien. » À long terme, cela les prive d’alliés authentiques et les laisse dans un monde où seule compte la force brute : un monde où eux aussi, si grands soient-ils, sont vulnérables.
Lorsque l’Empire regarde Cuba, il voit une petite île qu’il peut bloquer et asphyxier presque sans conséquences. Ce qu’il ne voit pas — ou ce qu’il ne veut pas voir —, c’est que cette île est un volcan endormi sur une faille tectonique mondiale.
Cuba n’est pas seulement sa géographie ; elle est son histoire, son exemple, le rêve de millions de personnes qui, dans quelque coin du monde, croient encore qu’un autre monde est possible. Et tant que ce rêve existera, tant qu’un peuple l’incarnera par sa résistance quotidienne, l’ordre du Maître ne sera pas achevé. Il y aura toujours une brèche. Il y aura toujours une question sans réponse.
Si un jour l’Empire oublie le Vietnam, oublie l’Iran, oublie que les peuples ne se rendent pas et ose envahir l’île, il découvrira qu’une guerre ne se gagne pas avec des porte-avions. Elle se gagne par la capacité d’un peuple à dire « non », même au prix de sa vie. Et ce « non » de Cuba, multiplié par des millions de voix à l’intérieur et à l’extérieur de l’île, sera sa tombe.
En attendant, la bataille est ailleurs. C’est la bataille pour la vie quotidienne, pour la lumière, pour la nourriture, pour l’espoir. Et dans cette bataille, les peuples du monde ont la parole. Non pour remplacer les États, mais pour les obliger à agir. Pour leur rappeler que l’histoire juge. Que le jugement porté sur l’abandon de la République espagnole fut sévère et durable.
Que le silence, lorsqu’il peut être rompu, est une décision. Et que les décisions ont des conséquences.
Cuba demande des actions concrètes : le pétrole nécessaire, les navires, l’escorte, la rupture de l’étau financier, la protection de l’espace maritime, une pression réelle dans les organismes internationaux. Elle demande à celles et ceux qui disent la soutenir de lui demander ce qu’il faut faire, puis de le faire. Ce n’est pas une demande de charité ; c’est une exigence de cohérence. Assez de déclarations. Assez de messages de soutien qui servent d’alibi à l’inaction.
La question finale ne s’adresse pas à Cuba. Cuba a déjà répondu par soixante-sept années de Révolution. La question s’adresse au monde. À celles et ceux qui disent vouloir un autre ordre.
Aux signataires de déclarations et aux auteurs de messages de soutien. Aux États qui disposent de pétrole et de navires mais ne les envoient pas, ou de votes déterminants à l’ONU qu’ils n’emploient que pour s’abstenir.
De quel côté es-tu ? Du côté de l’attente, ou du côté de l’action ? Du côté des messages de soutien, ou du côté des navires envoyés et de l’affrontement enfin assumé avec les desseins de l’impérialisme ?
Traduction par Christian Dubucq
Fonte : La Tizza,.
Tradução : Alain Geffrouais
[1] Lacan, J. (1991). Le Séminaire, Livre XVII : L’envers de la psychanalyse, 1969-1970 (J.-A. Miller, éd.). Paris : Éditions du Seuil. Séminaire prononcé en 1969-1970.
psychologue, essayiste et chercheur cubain installé en Argentine. Titulaire d’un diplôme de psychologie de l’Université des sciences médicales de Pinar del Río et d’un master en psychologie clinique de l’Université de La Havane, il poursuit des recherches doctorales en sciences sociales et en psychologie en Argentine. Il est membre du comité éditorial de La Tizza, revue cubaine de pensée critique, ainsi que de la Chaire Gramsci de l’Institut Juan Marinello.
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