De la doctrine Monroe à la doctrine Donroe

4 mai par Patrick Guillaudat


« The pull of the Monroe magnet », Udo J. Keppler (1913) Library of Congress / Wikimedia Commons Oncle Sam utilise un aimant étiqueté « Protectorats des États-Unis » pour attirer les pays d’Amérique centrale et du Sud. Le Panamá est déjà dans sa poche. Une fumée symbolisant la Révolution mexicaine s’élève en arrière-plan.

Le 2 décembre 1823, le président James Monroe prononce son 7e discours annuel. Son contenu pose les intentions des États-Unis en direction de tout le continent américain : ce sera la doctrine Monroe. Elle sera reprise par Trump sans ses oripeaux anticolonialistes, réduite à une conquête de l’hégémonie mondiale.



Dès le début du XIXéme siècle, la Révolution Française a eu des conséquences mondiales. La coalition des royautés européennes contre la jeune République va mettre le continent européen à feu et à sang. Les guerres napoléoniennes vont fragiliser les puissances européennes, en premier lieu l’Espagne, ce qui va accélérer le processus de séparation des colonies espagnoles et leur quête d’indépendance. Après la défaite de Napoléon en 1815, les pays de la Sainte-Alliance (Russie, Prusse et Autriche) soutiennent les tentatives de l’Espagne pour conserver ses colonies.

Parallèlement, les États-Unis affirment déjà par la voix de Thomas Jefferson, principal rédacteur de la Déclaration d’indépendance de 1776 et président de 1801 à 1809, qu’ils « ont besoin d’un hémisphère » pour se développer. Reste à mettre en œuvre une stratégie qui bloque toute velléité des puissances européennes de reprendre pied sur le continent américain et laisse les États-Unis seul maitre dans cette partie du monde. Le discours de Monroe en 1823 va exposer le deal : les États-Unis s’engagent à ne pas interférer dans les affaires européennes si en échange les puissances européennes n’interviennent plus en Amérique. Il ne s’agit nullement de défendre les droits des peuples américains à choisir leur avenir, mais de préserver la sécurité des USA. La Grande-Bretagne appuiera cette doctrine étasunienne car elle permet de contrer les tentatives espagnoles de reprendre le contrôle de ses colonies et de se reconstituer en grande puissance. Elle en profitera en occupant dès 1833 les iles Malouines, pourtant argentines depuis 1820.

 Derrière le « deal » avec l’Europe, l’objectif des États-Unis : dominer le continent américain

Simón Bolívar convoque le Congrès de Panamá en 1826 avec l’objectif d’unifier l’Amérique espagnole, récemment indépendante et de poser les bases d’une collaboration égalitaire entre tous les pays du continent. Les États-Unis refusent d’y assister sous la pression des partisans du Sud esclavagiste, en raison de l’abolitionnisme porté par les nouvelles républiques indépendantes d’Amérique espagnole. Mais l’opposition est bien plus fondamentale, ce congrès s’opposant aux intérêts étasuniens et à la volonté des États-Unis de créer un continent sous son unique contrôle.

Après s’être assuré de la défaite de Bolívar dans son projet de créer une nation unifiée, les États-Unis vont multiplier les interventions militaires. En votant l’annexion du Texas en 1845, dont l’indépendance avait été refusée par le Mexique, le président James Knox Polk (1845-1849) met en œuvre son projet de conquête de l’Ouest. La guerre est déclarée entre le Mexique et les États-Unis en 1846 et, deux ans plus tard, le Mexique cède la moitié de son territoire, ce qui correspond aux États actuels de l’Ouest américain. Puis, lors de la révolution de 1858 en Uruguay, les troupes étasuniennes interviennent et débarquent à Montevideo, comme elles l’ont fait deux ans plus tôt à Panamá, puis en 1867 au Nicaragua. Dans tous les cas, le prétexte à ces interventions directes est asséné : « la défense de nos ressortissants et de nos intérêts ».

 Le Big Stick et le corollaire Roosevelt

Il est clair que la doctrine Monroe veut empêcher les grandes puissances européennes de relancer toute tentative de colonisation directe européenne et de laisser la main aux seuls États-Unis. Va progressivement s’y substituer un nouveau type d’influence, fondée sur les alliances commerciales et les interventions ciblées. Les États-Unis comme la Grande-Bretagne dans un premier temps seront les principaux acteurs de cette nouvelle stratégie. Le bénéficiaire du commerce chilien, brésilien, uruguayen est anglais tandis que celui du Mexique, de l’Argentine et du Venezuela est nord-américain.

Lire en complément de cet article : Hémisphère occidental : une histoire des États-Unis écrite par la guerre

La montée en puissance des USA s’exprimera à propos de Cuba. De 1820 à 1898, la population cubaine a affronté les colons espagnols dans l’espoir de conquérir l’indépendance et les États-Unis avaient déjà eu le projet d’annexer l’île. Le manifeste d’Ostende de 1854, texte secret rapidement dévoilé, proposait d’acheter Cuba ou à défaut de l’envahir pour le transformer en État esclavagiste, car cette ile était considérée par le président US John Quincy Adams (1825-1829) comme « l’appendice » des États-Unis, de même que Porto Rico. Ce sont les difficultés et les conséquences de la Guerre de Sécession qui empêchèrent son application. Mais l’explosion - pourtant accidentelle - du croiseur américain Maine le 15 février 1898 devant La Havane sera le prétexte pour une intervention militaire des USA. La défaite espagnole ouvre la porte à un protectorat étasunien de facto et la Constitution cubaine de 1902 intègrera le fameux amendement Platt qui autorise les États-Unis à intervenir directement à Cuba « pour garantir la vie et la propriété des américains  ». Dès lors de multiples interventions militaires ont eu lieu dans ce pays jusqu’à la prise de pouvoir par Batista en 1940.

À défaut de gouvernements accommodants, la politique de la canonnière devient centrale. C’est le cas au Venezuela en 1902 où, sous couvert d’un conflit financier, elle est menée par l’Allemagne, l’Italie et la Grande-Bretagne contre le gouvernement de Cipriano Castro qui veut reprendre le contrôle de l’économie des mains des puissances étrangères et refuse de rembourser la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
étrangère.

Cette politique de la canonnière est jugée avec inquiétude en Amérique latine et le ministre argentin des affaires étrangères Luis Maria Drago établit en 1902 une doctrine spécifiant qu’aucun conflit financier ne justifie l’emploi de la force militaire et qu’au contraire un arbitrage international doit être mis en place. Ce sera l’objet de la convention II de La Haye du 18 octobre 1907, dite convention de Drago-Porter, toujours en vigueur. Ses limites aux seuls différends financiers traduisent la réalité des rapports de force internationaux et la puissance déjà acquise par les États-Unis en ce début du XXe siècle.

Théodore Roosevelt dans son discours de 1904 sur l’état de l’Union va clarifier la doctrine Monroe pour l’adapter à la puissance nouvellement acquise par les États-Unis à la lumière des récents évènements vénézuéliens et cubains. Il précise que les USA pourront intervenir contre un État du continent : « Nous n’interférerons avec eux qu’en dernier ressort, et seulement s’il devenait évident que leur incapacité ou leur refus de rendre justice dans le pays et à l’étranger avait violé les droits des États-Unis ». Ce texte surnommé le « corollaire de Roosevelt » s’impose désormais et ouvre la porte aux nombreuses interventions militaires. C’est la politique du Gros Bâton (le Big Stick).

Elle est centrale dans la mer des Caraïbes qui est considérée par tous les gouvernements étasuniens comme une mer intérieure au vu de son importance stratégique. Cette région a subi de nombreuses interventions militaires étasuniennes : outre Cuba, le Nicaragua en 1867 puis de 1910 à 1913, de 1922 à 1924 et de 1926 à 1933 ; Saint-Domingue en 1904 puis de 1916 à 1924 ; Haïti en 1891 et de 1914 à 1934 ; le Panamá en 1868, devenu protectorat américain en 1903 ; le Honduras en 1909 ; Veracruz au Mexique en 1914 ; la Colombie en 1873 et 1903 ; le Guatemala en 1954 etc…

 Vers une doctrine Donroe ?

La domination grandissante des USA sur le monde aboutira à une nouvelle modification de la doctrine Monroe déjà amendée par Roosevelt. À la faveur de la première guerre mondiale, en 1917 le président Woodrow Wilson (1913-1921) étend l’application du principe d’ingérence des USA au monde entier et ne le limite plus à l’Amérique. En même temps, parallèlement à la politique dite des « Portes Ouvertes » concernant l’accès aux autres marchés nationaux exigé par les États-Unis, commençait à se conforter l’idée selon laquelle la doctrine Monroe devait avant tout servir les intérêts économiques du pays, la priorité devenant la libéralisation du commerce international pour permettre l’expansion et la croissance des entreprises étasuniennes. Wilson transforme donc la sphère d’influence centrée sur le continent américain, initialement créée par la doctrine Monroe de 1823, en volonté hégémonique mondiale.

Dans les décennies suivantes, l’impérialisme étasunien tentera de camoufler sa volonté de domination derrière des interventions le plus souvent indirectes. Les dictatures de sécurité nationale des années 1970/1980 en Amérique latine sont certes le fait des militaires latino-américains mais les USA sont derrière : ce sont eux qui ont armé et formé les putschistes. Cela n’a pas empêché l’invasion de Grenade en 1983 ni celle de Panamá en 1989 ou la Guerre du Golfe en 1991. Puis est venue la lutte contre le terrorisme, mise en avant après les attentats du 11 septembre 2001, qui a servi de prétexte à l’invasion de l’Iraq de 2003 à 2011 ou à l’intervention en Libye en 2011.

Depuis le début de son second mandat, Donald Trump réactive la doctrine Monroe, qu’il rebaptise « Donroe », afin de restaurer la suprématie des États-Unis sur l’ensemble des Amériques, à la différence qu’il ne cherche même pas à justifier moralement les interventions des USA dans le monde, par une pseudo-volonté de « rétablir la démocratie ». Comme il l’a annoncé le 3 janvier 2026, « la doctrine Monroe est très importante, mais nous l’avons dépassée de très loin. Dans le cadre de notre nouvelle stratégie de sécurité nationale, la domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question ». Et tous les moyens sont désormais sur la table. L’enlèvement par l’armée des États-Unis de Nicolás Maduro et de Cilia Flores le prouve.

Chronologie des interventions militaires et agressions (Source : Éric Toussaint)
Période / DatePays / RégionType d’intervention
XVIIe - XIXe s. États-Unis (actuels) Guerres indiennes et dépossession des peuples amérindiens.
1823 Amériques Proclamation de la Doctrine Monroe (hégémonie US).
1846 - 1848 Mexique Annexion du Texas, Californie, Arizona, Nouveau-Mexique, etc. Occupation de Mexico et Veracruz (1847).
1898 Cuba, Porto Rico Guerre contre l’Espagne et prise de contrôle des colonies.
1903 Panama Sécession de la Colombie encouragée par les USA pour prendre le contrôle du Canal.
1909 / 1912-33 Nicaragua Envoi de troupes d’occupation.
1914 Mexique Occupation du port de Veracruz pendant la Révolution.
1915 - 1934 Haïti Invasion et occupation militaire (travail forcé et ségrégation).
1916 - 1924 Rép. Dominicaine Occupation militaire directe.
1954 Guatemala Opération PBSUCCESS (CIA) contre Jacobo Árbenz.
1961 Cuba Débarquement de la Baie des Cochons (Brigade 2506).
1965 Rép. Dominicaine Opération Power Pack (22 000 à 40 000 soldats).
1980s Nicaragua Guerre des « Contras » et minage des ports par la CIA.
1983 Grenade Opération Urgent Fury (7 000 soldats).
1989 Panama Opération Just Cause (27 000 soldats) contre Noriega.
1994 Haïti Opération Uphold Democracy (25 000 soldats).
2026 (3 janv.) Venezuela Agression aérienne (F-35), Delta Force et capture de N. Maduro.

Source : Magazine FAL-Mag, Avril 2026, n°162

Patrick Guillaudat

Docteur en anthropologie de l’Université de Paris VIII, a coécrit trois ouvrages sur l’Amérique latine avec Pierre Mouterde, Les mouvements sociaux au Chili 1973-1993 (L’Harmattan, 1995 et Lom au Chili, 1998), puis réédité en 2023 (l’Harmattan et Tiempo Robado editoras), Hugo Chávez et la révolution bolivarienne (2012, M éditeur) et Les couleurs de la Révolution - la gauche à l’épreuve du pouvoir : Vénézuela, Equateur, Bolivie (Syllepse 2022).
Membre du comité de rédaction de la revue FAL-Mag (France Amérique latine Magazine).
Retraité, ancien syndicaliste à la SNCF, a participé au Bureau Fédéral de SUD-Rail.