4 juin par Collectif
Fondamentalement, le problème de la dette du Sénégal, tout comme celui d’autres pays africains, ne réside pas dans un endettement public excessif en tant que tel. Toutefois, les conditions de remboursement, l’absence de souveraineté monétaire dont souffre le Sénégal et le fait que la dette extérieure soit libellée en devises étrangères, ont créé un risque considérable pour la viabilité macroéconomique et une croissance économique
transformatrice. Plus précisément, trois défaillances immédiates ont précipité la situation de crise au Sénégal.
La Conférence internationale qui s’est tenue sur deux jours, les 12 et 13 mai 2026, a été précédée d’une Rencontre d’experts le 11 mai 2026. Les délibérations sont intervenues dans un contexte marqué par un intense débat politico-économique national et, à l’international, par des positions diverses sur l’endettement du Sénégal. Même si elle s’annonçait depuis longtemps, la crise de la dette
Dette
Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du Sénégal est apparue au grand jour à la suite de la publication, en février 2025, d’un audit des finances publiques. Dans le prolongement d’une conférence similaire organisée précédemment au Ghana, l’International Development Economics Associates - Africa Network (IDAN), en partenariat avec Trust Africa, Progressive International, le Comité pour l’abolition des dettes illégitimes et Debt Justice, a organisé cette conférence de haut niveau placée sous le patronage du Premier ministre du Sénégal, M. Ousmane Sonko, réunissant plus de 150 décideurs politiques, organisations de la société civile, ainsi que des universitaires et des experts de renom dans les domaines de la dette, de la finance et du développement.
Cette rencontre d’éminents experts venus d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine, d’Europe et d’Amérique du Nord avait pour mission d’évaluer l’endettement du Sénégal et de définir des pistes concrètes et crédibles pour sortir d’une crise dont les répercussions s’étendront bien au-delà des frontières sénégalaises. Des décideurs politiques et des experts originaires de pays récemment en proie à des difficultés financières, tels que le Ghana, la Zambie, le Sri Lanka, le Pakistan et le Kenya, y ont notamment pris part pour partager leurs expériences en matière de règlement de la dette. Il convient de noter que l’État du Sénégal s’est fait représenter par plusieurs responsables, notamment le Président de l’Assemblée nationale, M. Malick Ndiaye, le ministre de la Justice et Garde des Sceaux, Mme Yassine Fall, le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, M. Daouda Ngom, le secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargée des Relations avec les Institutions, Porte-Parole du Gouvernement, Mme Marie Rose Khady Fatou Faye, le chef du groupe de la majorité parlementaire, M. Ayib Daffé, et le maire de Dakar, Abass Fall.
Compte tenu des discours contradictoires relayés par les médias locaux et étrangers, mais aussi dans les milieux politiques, l’objectif premier de cette conférence a été de clarifier la nature et les enjeux de la dette du Sénégal.
Fondamentalement, le problème de la dette du Sénégal, tout comme celui d’autres pays africains, ne réside pas dans un endettement public excessif en tant que tel. Toutefois, les conditions de remboursement, l’absence de souveraineté monétaire dont souffre le Sénégal et le fait que la dette extérieure soit libellée en devises étrangères, ont créé un risque considérable pour la viabilité macroéconomique et une croissance économique transformatrice. Plus précisément, trois défaillances immédiates ont précipité la situation de crise au Sénégal.
Premièrement, la dette extérieure actuelle, qui s’élève à près de 25 milliards de dollars et qui a été contractée pour l’essentiel entre 2012 et 2023, a entraîné des coûts importants liés au service de la dette
Service de la dette
Remboursements des intérêts et du capital emprunté.
en devises étrangères. Par ailleurs, elle s’est accumulée plus vite que la capacité d’exportation au cours de la même période, ce qui a compromis la capacité de l’État à rembourser des emprunts extérieurs contractés à des taux d’intérêt
Taux d'intérêt
Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
élevés.
Deuxièmement, entre 2019 et 2023, des emprunts publics ont été faits à l’insu de la population. Lorsque, par la suite, ces dettes cachées ont été révélées par la Cour des comptes, le ratio dette publique/PIB
PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
réel a grimpé, passant de 74 % (chiffre officiel) à plus de 99 %. Il s’agit là d’un écart que le FMI
FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.
À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).
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n’avait pas décelé ou qu’il avait peut-être choisi d’ignorer.
Troisièmement, et c’est là un point fondamental, l’endettement du Sénégal est aggravé par son absence de souveraineté monétaire. Dans le cadre du régime du franc CFA, la création de liquidités
Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
au plan domestique nécessite la détention d’importantes réserves en devises fortes, qui ne proviennent pas d’excédents extérieurs, mais plutôt d’emprunts à l’étranger, notamment auprès du FMI.
C’est donc au « système de la dette », c’est-à-dire aux conditions structurelles à l’origine des crises récurrentes de la dette, qu’il faut s’attaquer plutôt qu’au niveau d’endettement en tant que tel. Ce « système » maintient des pays comme le Sénégal dans un cycle permanent d’accumulation et de remboursement de la dette extérieure, qui constitue un moyen d’enrichir les créanciers étrangers.
En dépit des points de vue divergents, les participants à la conférence se sont retrouvés sur un certain nombre de points qui ont fait l’objet d’un consensus. Il a notamment été convenu que :
La conférence salue les efforts considérables déployés par le gouvernement sénégalais face à la crise dont il a hérité, en particulier les propositions qu’il a formulées dans le Plan de redressement économique et social. Nous soutenons tout particulièrement les efforts du gouvernement sénégalais en matière de transparence budgétaire et financière. Nous l’encourageons également à exercer un contrôle accru sur les ressources nationales. Ses efforts visant à renégocier de meilleurs termes pour les contrats antérieurs d’exploration pétrolière et gazière sont louables.
La conférence a identifié trois aspects de la crise de la dette au Sénégal : les dettes cachées, la dette extérieure (en devises) insoutenable et la dette pathologique. Chacun de ces éléments appelle un traitement spécifique.
Les dettes cachées
Les dettes cachées révélées par la Cour des comptes représentent une part importante de l’encours total de la dette, et le paiement des intérêts y relatifs a des répercussions sur la stabilité macrofinancière et les investissements à long terme.
Le fardeau de la dette extérieure
La dette extérieure du Sénégal et les obligations liées au service de la dette sont insoutenables. Toutefois, les restructurations menées sous l’égide du FMI se soldent généralement par un échec cuisant.
Le problème de la dette pathologique
Afin de mettre fin au fardeau structurel du double paiement de la dette extérieure du Sénégal, nous proposons la création d’un bureau national composé de deux départements. Le premier serait chargé de préserver la contrepartie en francs CFA du déficit extérieur et de la transférer au Trésor. Le second serait chargé de rembourser intégralement les créanciers étrangers, tandis qu’un mécanisme de contre-prêt empêcherait la dette extérieure de s’accumuler de façon mécanique. La conférence recommande au gouvernement de commander une étude de faisabilité juridique de
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cette réforme. Cette réforme n’est possible que si le Sénégal opte pour la souveraineté monétaire, quitte l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA) et abandonne le franc CFA. À défaut, si le Sénégal parvient à convaincre l’UMOA de la nécessité d’une telle réforme du système de paiements, l’Union devra se muer en Zone monétaire intégrée de compensation (Clearing-Integrated Monetary Area) afin de permettre un règlement brut en temps réel fondé sur des taux de change intra-zone stables. Cet arrangement servirait de système commun pour les paiements internes et externes des États membres de l’UMOA.
En conclusion, quels que soient les choix politiques du gouvernement face à la crise actuelle, la transformation économique du Sénégal et la prospérité de chaque Sénégalais doivent être préservées et protégées. Le peuple sénégalais a droit au développement, dans la liberté et la démocratie.
Qui représente plusieurs individus considérés comme formant un ensemble caractérisé par des traits, des comportements communs.
Qui est le fait, l’œuvre de plusieurs individus.
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