Intervention de Patricia Pol, d’ATTAC France, à la conférence antifasciste et anti-impérialiste de Porto Alegre
2 avril par Collectif , Patricia Pol

De gauche à droite Patricia Pol (ATTAC France), Rafael Bernabe (Democracia socialista Puerto Rico), Sushovan Dhar (Cadtm Inde), le 27/3/2026 à la cinquième plénière de la conférence de Porto Alegre. Photo : Éric Toussaint Cadtm
Le CADTM, qui a participé activement à la conférence antifasciste et anti-impérialiste de Porto Alegre au Brésil, du 26 au 29 mars, est heureux de publier la communication réalisée par Patricia Pol d’Attac France lors de la cinquième plénière.
Compañeras, compañeros buenas tardes, camarades, bonjour, hello comrades, olà camaradas
Permettez-moi tout d’abord de remercier les organisatrices et les organisateurs de cette initiative vivifiante et stimulante qui réunit une grande diversité de participantes et de participants à Porto Alegre, dans cette ville qui nous est chère. Une ville aux fortes traditions de démocratie participative et à l’origine du 1er Forum Social Mondial (FSM) qui s’est tenu en janvier 2001 pour proposer un autre monde que celui des forums économiques de Davos. Mais aussi dans cette ville qui, en 2024, a connu les conséquences dramatiques du changement climatique. Lorsqu’en février 2024, dans une plénière du FSM au Népal, Éric Toussaint nous a parlé de ce projet de réunir partis politiques, mouvements sociaux et citoyens à Porto Alegre en mai pour constituer un front mondial contre le fascisme et l’impérialisme, nous l’avons suivi. La conférence a dû être reportée et nous voici ici réuni.es. Une occasion magnifique pour recharger nos batteries de ce que j’ai pu voir depuis hier !
Permettez-moi également de remercier l’Université Fédérale de Rio Grande do Sul qui nous accueille tout comme nous avait accueillis l’université do Para pour le Sommet des peuples en novembre 2025 parallèlement à cette COP 30 et ses fausses solutions étatiques. Cela ne serait pas possible en France en ce moment tant les universités publiques françaises ont perdu de leur autonomie en matière de partage des savoirs et de libertés académiques. Soumises aux injonctions ministérielles du gouvernement d’Emmanuel Macron, nombreuses et nombreux sont les étudiant.es, enseignant.es, chercheuses et chercheurs, personnel administratif qui connaissent une forte répression lors des luttes pour la solidarité avec le peuple de Palestine, contre le génocide à Gaza et les impérialismes américains et israéliens. Parler de génocide reste encore suspect en France, alors autant vous dire combien nous apprécions cette reconnaissance en Amérique Latine.
Étant à cette plénière la seule représentante de ce qu’il est convenu d’appeler le nord global dans les rapports de force géopolitiques, je voudrais commencer par souligner quelques éléments de contexte. Je viens en effet d’une Europe confrontée à l’impérialisme russe qui a déclenché une guerre contre l’Ukraine dont on ne voit pas la fin. Je viens d’une Union européenne (UE) championne en matière de politiques néolibérales et rompue aux accords de libre-échange. Parmi les plus récents, soulignons les accords avec le Mercosur Mercosur Le Mercosur est une zone régionale de coopération économique du Cône Sud (marché du Cône Sud) qui rassemble le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, en plus de plusieurs pays associés, le Chili, la Bolivie, la Colombie, l’Équateur, le Suriname, le Guyana et le Pérou. qui met dans la rue nombre de nos agriculteurs défendant une agriculture paysanne non productiviste, avec l’Inde ou le refus de dénoncer l’accord avec Israël. Une Union européenne aux investissements massifs dans l’armement pour une économie guerrière, aux programmes de recherche au service de fausses solutions des technosciences, une UE imposant une politique migratoire raciste et totalement déshumanisée.
De nationalité française, je vis dans un pays toujours colonialiste
De nationalité française, je vis dans un pays toujours colonialiste ; en effet les Kanaks luttent pour leur indépendance et les colonies des départements et territoires d’outre-mer subissent de plein fouet des inégalités croissantes ; un pays qui dispose d’un droit de véto avec les autres quatre membres permanents impérialistes du Conseil de sécurité des Nations Unies (États-Unis, Chine, Russie, Royaume Uni), avec un gouvernement qui se glorifie d’être le deuxième exportateur mondial d’armes ; un pays où l’extrême droite est de mieux en mieux insérée dans les petites et moyennes villes comme viennent de le montrer les élections municipales du 22 mars 2026 mais également un pays où une gauche dite de rupture (la France insoumise) a réussi à faire une percée notable lors de ces mêmes élections malgré les tentatives permanentes de diabolisation par les médias, le gouvernement et une frange du parti socialiste ; un pays où des alliances entre les mouvements sociaux et citoyens s’unissent contre la guerre pour défendre la justice sociale, écologique et démocratique.
Alors non, l’arrivée de l’extrême droite en France n’est pas une fatalité et cette Conférence internationale peut nous aider à le démontrer !
Représentant Attac au Conseil international du FSM, je voudrais poursuivre avec vous mes interrogations sur ce que les luttes altermondialistes ont apporté et peuvent encore apporter à nos combats contre l’impérialisme et le fascisme structurés autour de cette implacable dynamique capitaliste qui ravage la planète, les droits humains et ceux de la nature. Quelles leçons tirer de ces 30 années de luttes altermondialistes ?
Force est de constater que nous n’avons pas réussi à désarmer les marchés comme le proposaient Bernard Cassen et Ignacio Ramonet dans un article publié dans le Monde diplomatique de décembre 1997 suivi par la création de Attac (Association pour la Taxation des Transactions Financières et l’Action
Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
Citoyenne) en 1998. Attac qui a joué un rôle déterminant dans les combats menés contre la mondialisation
Mondialisation
(voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.
Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».
La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale en s’attaquant aux mécanismes et aux institutions internationales qui dirigent le monde depuis 1945 (Organisation mondiale du commerce
OMC
Organisation mondiale du commerce
Créée le 1er janvier 1995 en remplacement du GATT. Son rôle est d’assurer qu’aucun de ses membres ne se livre à un quelconque protectionnisme, afin d’accélérer la libéralisation mondiale des échanges commerciaux et favoriser les stratégies des multinationales. Elle est dotée d’un tribunal international (l’Organe de règlement des différends) jugeant les éventuelles violations de son texte fondateur de Marrakech.
L’OMC fonctionne selon le mode « un pays – une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ».
Site : www.wto.org
(OMC), Fonds monétaire international
FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.
À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).
Cliquez pour plus de détails.
(FMI), Banque Mondiale
Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.
En 2022, 189 pays en sont membres.
Cliquez pour plus de détails.
, G7
G7
Groupe informel réunissant : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon. Leurs chefs d’État se réunissent chaque année généralement fin juin, début juillet. Le G7 s’est réuni la première fois en 1975 à l’initiative du président français, Valéry Giscard d’Estaing.
, Forum économique mondial de Davos) et en participant très activement dans le lancement et le développement des FSM.
L’impunité des FMN domine toujours et les rares tentatives de régulation sont mises à mal. L’exemple de remise en cause de la directive européenne de 2024 sur le devoir de vigilance est à cet égard significatif. Les injustices fiscales, sociales, écologiques sont de plus en plus grandes (les 10% les plus riches de la planète possèdent 75% du patrimoine mondial [1]). Nous n’avons donc pas réussi à empêcher cette nouvelle phase du capitalisme mondialisé où la souveraineté des États est entrée en collusion permanente avec les intérêts privés : austérité, économie de guerre, répression, remise en cause du droit international, États en très grande partie dirigés par des hommes : Trump, Netanyaou, Poutine, Xi jinping, Modi, Milei, Kast, Orban, Macron, pour n’en citer que quelques-uns car malgré les luttes féministes (et je pense tout particulièrement à mes sœurs iraniennes du mouvement Femme, Vie, Liberté), la domination patriarcale reste un danger majeur pour nos sociétés. Nous n’avons pas réussi à forger un front mondial post-capitaliste, anti-productiviste féministe, anti-raciste.
Peut-on pour autant parler d’un relatif échec historique comme l’analysent mes camarades Christian Laval et Pierre Dardot [2] ?
Les luttes altermondialistes restent bien vivantes
Si l’objectif était de créer une gauche mondiale unie, c’est en effet raté ! Mais est-ce l’objectif qu’il faut suivre en 2026 ? On pourrait le souhaiter lorsque l’on voit par exemple dans le cas français que les gauches réunies dans le Nouveau Front Populaire [3] en 2024 ont réussi à faire barrage à l’extrême droite lors des dernières élections législatives. Mais deux ans plus tard, à l’approche des élections présidentielles de 2027, cette union a déjà vacillé…
En revanche, les luttes altermondialistes restent bien vivantes. Sans prétendre fournir une théorie universelle, nos luttes restent, comme le soulignait Oskar Negt [4] en 2007, un « espace public oppositionnel » à l’échelle mondiale capable d’impulser des initiatives plus ou moins coordonnées. Par exemple récemment, en Europe, une campagne européenne « Tax the Rich » a mis en valeur les contradictions criantes du capitalisme qui permet aux riches de payer moins d’impôts que les classes moyennes et populaires ; des actions contre la multinationale Total énergies face au projet EACOP d’oléoduc géant entre la Tanzanie et l’Ouganda ont ralenti les opérations, le Sommet des peuples à Belem où les peuples autochtones ont crié haut et fort : « la réponse c’est nous ». Lors d’une Rencontre européenne organisée début mars par Attac et le CRID, l’organisation d’une campagne contre Palantir est en cours, cette entreprise américaine à la pointe de l’intelligence artificielle, un contre G7 se profile en France et en Suisse mi-juin, un contre- sommet de l’OTAN
OTAN
Organisation du traité de l’Atlantique Nord
Elle assure aux Européens la protection militaire des États-Unis en cas d’agression, mais elle offre surtout aux États-Unis la suprématie sur le bloc occidental. Les pays d’Europe occidentale ont accepté d’intégrer leurs forces armées à un système de défense placé sous commandement américain, reconnaissant de ce fait la prépondérance des États-Unis. Fondée en 1949 à Washington et passée au second plan depuis la fin de la guerre froide, l’OTAN comprenait 19 membres en 2002 : la Belgique, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, auxquels se sont ajoutés la Grèce et la Turquie en 1952, la République fédérale d’Allemagne en 1955 (remplacée par l’Allemagne unifiée en 1990), l’Espagne en 1982, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque en 1999, la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie en 2004, l’Albanie et la Croatie en 2009, le Monténégro en 2017, la Macédoine du Nord en 2020, la Finlande en 2023 et la Suède en 2024.
au Cameroun en juillet, le FSM 2026 à Cotonou en août. La liste pourrait être beaucoup plus longue et se poursuivra au-delà de cette Conférence.
De ces luttes altermondialistes, les gauches du nord ont appris à décoloniser leur pensée critique
De ces luttes altermondialistes, les gauches du nord ont par ailleurs appris à décoloniser leur pensée critique. Ce n’est pas une mince affaire comme vous le savez ! Il ne faudrait pas perdre cet acquis à un moment où nous sommes toutes et toutes menacé.es par des tendances au repli sur nos seules luttes territoriales et nationales.
Cette Conférence internationale antifasciste, qui se veut une première étape vers un au-delà (une Internationale des peuples antifasciste ?) est donc très importante. Nous devons nous poser la question de savoir quel chemin nous voulons suivre pour aller plus loin. Va-t-il falloir renverser la table, ne plus se contenter d’encadrer le capitalisme et remettre en question ses bases mêmes ? Viser un au-delà du capitalisme, une bifurcation décidée vers le post-capitalisme tout en restant à l’abri du jeu des rivalités des partis.
Désarmer les marchés oui mais cela est impossible sans désarmer les États souverains en pleine collusion avec les intérêts du capital. Désarmer les États- nations quand ils s’opposent à l’égalité des peuples que nous défendons envers et contre tout. S’appuyer sur les alternatives de ci de là, émanant de tous les coins de la planète, telles des irruptions cosmopolitiques pour reprendre l’analyse de Dardot et Laval, sans programme clé en main mais une boussole suffisamment claire pour produire des alliances capables de transformer le système à la racine afin de trouver des solutions à la hauteur des enjeux.
N’est-ce pas en effet la radicalité que nos luttes doivent poursuivre pour affirmer cette souveraineté des communs, caminando preguntando pour reprendre la devise zapatiste. Pour que plusieurs mondes soient possibles dans cet autre monde post-capitaliste que nous voulons construire tous ensemble, partis, syndicats, mouvements ouvriers, féministes, écologiques, anti-racistes, anti-impérialistes, anti-guerre…
Alors unissons-nous pour construire ensemble un agenda commun de mobilisation contre les guerres.
Pour lutter contre l’impérialisme et pour la solidarité entre les peuples, faisons la Guerre à la Guerre.
Faisons la Guerre au Capitalisme, faisons la Guerre au Patriarcat !
Hasta la victoria siempre !
[2] Pierre Dardot et Christian Laval, Instituer les mondes, Pour une cosmopolitique des communs, La Découverte, Février 2025.
[3] Le Nouveau Front Populaire (NFP) réunissait la France Insoumise, le parti socialiste, les parti communiste, Europe, écologie les verts (EELV), Place PUBLIQUE, Génération(s), Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), la Gauche républicaine et socialiste, la Gauche écosocialiste avec le soutien des forces syndicales et citoyennes dont Attac.
[4] Oskar Negt, L’espace public oppositionnel, Critique de la politique, avril 2007.
Qui représente plusieurs individus considérés comme formant un ensemble caractérisé par des traits, des comportements communs.
Qui est le fait, l’œuvre de plusieurs individus.
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