Durban COP 17 : À la croisée des chemins

21 novembre 2011 par Samir Abi


Le Bangladesh vient d’abriter le second forum sur la vulnérabilité climatique. Dernier grand évènement avant Durban, ce forum marque la volonté de 18 États, considérés comme les plus vulnérables au changement climatique, de peser de leur mieux à la 17e conférence des parties (COP 17) de la convention cadre des Nations Unies sur le changement climatique (UNFCCC). Bien moins médiatisé que le COP 15 à Copenhague, le COP 17 à Durban se tient dans l’ombre de la prochaine grande conférence mondiale de Rio (Rio+20) prévue à la mi-juin 2012.

Une des grandes leçons de Copenhague en 2009 a été sans nul doute de nous mettre en garde contre le trop d’espoir mis dans les méga-grands sommets onusiens. Les montagnes n’accouchent souvent que de souris et le scepticisme y prend le pas sur l’espoir. La multiplication des conférences multilatérales et l’implication de la société civile tendent à faire croire à une réelle implication citoyenne dans les négociations. Mais tel n’est souvent pas le cas. Les villageois de Nion, à 385 km de Bamako, entendaient parler pour la première fois des négociations sur le changement climatique il y a à peine un mois, lors du Forum des peuples contre le G20 G20 G20 : Le Groupe des vingt (G20) est un groupe composé de dix-neuf pays et de l’Union européenne dont les ministres, les chefs de banques centrales et les chefs d’État se réunissent régulièrement. Il a été créé en 1999, après la succession de crises financières dans les années 1990. Il vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d’un dialogue élargi compte tenu du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays. Sont membres : Allemagne, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, l’Union européenne (représentée par le Président du conseil et celui de la Banque centrale européenne). , tenu dans leur région. Et pourtant leur réaction devait être prise en compte, eux, les premières victimes de ce changement climatique qui, non seulement voient le fleuve Niger se rétrécir, la sécheresse avancer et leur terre accaparée pour le développement d’agro-carburant et, prochainement, la séquestration de carbone. Aucun d’entre eux n’a les moyens de se payer le voyage à Durban et ne sera donc entendu. Les COP restent des sommets entre élites intellectuelles et nanties, liées par des intérêts financiers, profits pour les uns et subsides pour les autres. Les voix dissonantes de quelques pays pauvres, telle la Bolivie, ou des réseaux sociaux sur la justice climatique, n’y changent souvent rien.

Très peu de chefs d’État et de gouvernements seront à Durban. La plupart se réserve pour le sommet de Rio + 20 qui sera une rencontre plus politique et médiatique avec beaucoup de discours et peu d’actes concrets. La plus grande mobilisation politique attendue pour Durban sera, au niveau africain vu le poids sur le continent du pays hôte, l’Afrique du Sud. Il faut toutefois noter que depuis 2008 les négociations sur le changement climatique ont pris de l’importance au sein de l’Union Africaine. En effet, après le business SIDA, puis la course aux OMD, le business climatique a gagné en intérêt dans les palais présidentiels et les cours ministérielles africaines. Ce regain d’intérêt est dû à l’appât que représentent les fonds verts qui se sont multipliés ces dernières années comme des sauterelles et qui tendent même à prendre la place de l’aide publique au développement. Pourtant, la menace du changement climatique n’est plus à l’ordre des prévisions en Afrique. Chaque année, intempéries et catastrophes naturelles se multiplient sur le continent africain avec destructions d’infrastructures, déplacements forcés et épidémies. L’avancée de la sécheresse et la déréglementation climatique ont des conséquences notables sur la production agricole et l’élevage dans des pays où la famine n’est jamais loin. L’érosion côtière et ses victimes sont laissées, quant à elles, dans l’oubli. Ces évènements nécessitent certes des mesures d’adaptation urgentes et des fonds. Mais si les objectifs de réduction de gaz à effet de serre ne sont pas tenus afin de maintenir l’augmentation de la température à moins de 2° Celsius, l’avenir de toute la presqu’île africaine reste bien sombre et aucune somme d’argent ou d’aide ne pourra sauver les populations africaines des catastrophes climatiques futures. La question des engagements de réduction de gaz à effet de serre, et globalement l’avenir du protocole de Kyoto, marquera donc de nouveau le sort des négociations de Durban tout comme à Copenhague.

Les négociations du COP 15 à Copenhague et leur échec restent inoubliables pour de nombreux militant-e-s. Au-delà des défaillances de la gouvernance mondiale sur le climat, cet échec est dû, en partie, à l’épine que représentait le protocole de Kyoto et ses engagements de réduction de gaz à effet de serre pour les pays dits développés. Pour la petite histoire, au début du processus des négociations onusiennes voici 20 ans, il y a le Sommet de la terre et la convention climat de Rio. Dans cette convention les pays développés ont reconnu leur responsabilité historique dans le changement climatique par leurs émissions de gaz à effet de serre depuis le 18e siècle. Ces pays se sont engagés de même à réduire leurs émissions futures afin de freiner l’augmentation de la température mondiale. Puis vient le fameux Protocole de Kyoto en 1997 qui quantifie les engagements de réduction pour 38 pays industrialisés, avec pour objectif une baisse entre la période 2008 et 2012 de 5,2% de leur émission de gaz à effet de serre par rapport à leur niveau d’émission en 1992. Ainsi, pour respecter le protocole de Kyoto, les USA devaient s’engager à réduire leurs émissions de 7%, le Canada et le Japon de 6% et l’Union européenne de 8%. Des mécanismes sont créés pour faciliter ces objectifs de réduction avec, entre autres, la mise sur pied d’un marché d’échange de permis d’émission obtenu par l’amélioration des systèmes de production les plus polluants , les investissements visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre pour bénéficier des crédits d’émission (lutte contre la déforestation, stockage du carbone…) et enfin, les investissements dans les pays en développement pour la création de moyens de production « propres ».

Les premiers à bloquer sur le Protocole de Kyoto sont les États-Unis dont le sénat rejeta à l’unanimité la ratification en 1997. Et depuis, bien d’autres pays industrialisés vont rejoindre les USA dénonçant un protocole injuste faisant la part belle aux pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers et parmi lesquels se trouvent les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Ils se caractérisent par un « accroissement significatif de leur revenu par habitant et, de ce fait, leur part dans le revenu mondial est en forte progression ». , en particulier la Chine et l’Inde. En effet, l’état du monde en 1992 est bien différent de l’état du monde à l’approche de 2012. Le contexte est marqué par la recomposition économique du monde et la puissance croissante des pays émergents BASIC (Brésil, Afrique du Sud, Inde et Chine). Il a été admis en 1992 que ces pays, actuellement dits émergents et toujours considérés en développements par opposition aux pays dits développés, n’ont pas la même responsabilité historique face au changement climatique. Leur croissance forte de ces 30 dernières années, bien que polluante, ne justifie donc pas des engagements de réduction d’émission de gaz à effet de serre car, à leurs yeux, ils compensent leur retard en terme de développement. La Chine, second grand pollueur mondial après les États-Unis, va ainsi, lors des différentes négociations onusiennes sur le changement climatique, assumer le leadership des pays du Sud (le G77 G77 Le G77 est une émanation du Groupe des pays en voie de développement qui se sont réunis pour préparer la première Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) à Genève en 1964. Le Groupe offre un forum aux PED pour discuter des problèmes économiques et monétaires internationaux. En 2000, le G77 regroupait plus de 130 pays. ) qui réclament leur droit au développement. Copenhague va toutefois faire tomber le masque chinois suite à l’accord signé entre la Chine et les USA au terme du sommet qui revient sur la notion d’engagement et fait place au concept de « promesse » de réduction. L’intransigeance africaine pour le respect des engagements de réduction du Protocole de Kyoto et la fronde latino-américaine avec la demande de réparation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
climatique, vont en prendre un coup sérieux et beaucoup de pays en développement vont garder une dent contre la trahison chinoise. Pourtant Cancun, un an après, va sceller la notion de « promesse » de réduction en lieu et place d’ « engagement », plus contraignant, de réduction fragilisant un peu plus le Protocole de Kyoto. Le Cop 17 à Durban aura la lourde responsabilité de définir l’avenir ou la mort du Protocole de Kyoto à la fin de la première période d’engagement de réduction en 2012.

Durban ne saurait faire, également, l’économie du débat sur notre mode de développement à une période où les crises annonciatrices de fin du système capitaliste se multiplient. À la nécessité de sauver la planète, quels qu’en soient les sacrifices, s’oppose la volonté des transnationales et de leurs alliés politiques du toujours plus de croissance et plus de richesses. La crise financière actuelle sera donc un boulet qui pèsera sur les négociations à Durban. Comment jouer sur une relance de l’économie en évitant toute augmentation de CO2 et le péril climatique craint par tou-te-s ? Au nom du droit au développement des pays du Sud, doit-on laisser les pays émergents poursuivre une croissance à fort taux de pollution carbone pour maintenir la croissance mondiale ? Peut-on réellement réduire les émissions de gaz à effet de serre et freiner le changement climatique par un mécanisme de marché financier Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
du carbone où la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
, à l’origine de la crise financière actuelle, peut intervenir à tout moment ? L’orientation des négociations actuelles sur le changement climatique, dominées essentiellement par les pays riches et l’intérêt de leurs transnationales, ne laisse aucun doute sur les solutions qui seront mises sur la table à Durban. Depuis la relance des négociations à Cancun, le péril climatique a laissé plus que jamais la place au business climatique. Les négociations intermédiaires de cette année à Bangkok, Bonn puis dernièrement au Panama ont, dans la droite ligne de Cancun, préservé la prédominance de l’économique sur le sort de l’humanité. Les travaux du comité transitoire de mise en place du fonds vert de 100 milliards de dollars, décidé à Cancun, ont abouti à des propositions contestées sur le financement de l’adaptation aux conséquences du changement climatique au Sud et en particulier en Afrique.

Jusqu’à maintenant, l’Afrique du Sud est l’un des rares pays africains à avoir pu capter quelques fonds verts qui s’orientent plus vers le financement de projets plus rentables d’atténuation du changement climatique par des moyens de production propres. En outre, la mise sous gestion du fonds vert créé à Cancun par la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
annonce des lendemains difficiles pour les pays du Sud dont l’histoire, ces dernières années, est faite de souffrances dues aux diktats des institutions économiques internationales. La vision de la Banque mondiale sur le climat est bien connue. Pour cette dernière, le climat est un facteur important pour le renouvellement de l’économie mondiale en crise. Le rêve d’un nouveau marché vert (Green New Deal New Deal Le terme New Deal (nouvelle donne) est utilisé pour la première fois, devant la Convention du Parti démocrate à Chicago en juillet 1932. Il désignera l’expérience tentée, dès 1933, par le président Franklin Roosevelt pour mettre fin à la profonde crise économique que les Etats-Unis traversaient depuis 1929. L’expression New Deal recouvre un ensemble de mesures allant de l’aide aux secteurs économiques les plus touchés par la crise jusqu’à des réformes sociales. Dès 1938, une nouvelle récession intervient et marque les limites du New Deal. La relance se fera sous les auspices de la Seconde Guerre mondiale. Roosevelt n’a pas développé un programme cohérent qui serait similaire au programme des Travaillistes britanniques de 1945. ) fait son chemin. Et pourtant, la Banque mondiale n’hésite pas à financer des projets dangereux pour le climat comme les projets d’exploitation de mines de charbon en Afrique du Sud. Un de ces derniers projets en date est le financement de la première centrale nucléaire au Bangladesh, d’un coût de 2 milliards, qui sera construite par les Russes dans le pays le plus pauvre d’Asie du Sud et surtout un pays très fortement exposé à des catastrophes naturelles. Fukushima semble déjà loin des yeux et des cœurs.

De Fukushima aux récentes inondations en Thaïlande, en passant par la sécheresse au printemps en France, les inondations répétées en Afrique et le novembre assez doux au Canada, la nature se rappelle toujours à nous par ses états d’âme. La « Terre-Mère » crie mais on ne semble pas l’écouter. À Copenhague en 2009, le président vénézuélien disait : « Si le climat était une banque, on l’aurait déjà sauvé ». En attendant le référendum planétaire proposé à Cochabamba en avril 2010 pour une consultation mondiale des peuples sur les solutions face au changement climatique, l’humanité reste à la merci des négociations onusiennes et des limites de la diplomatie climatique. Mais, malheureusement, le rythme du changement climatique n’est pas le rythme des négociations onusiennes.




Samir Abi est secrétaire général d’Attac Togo, membre du réseau international CADTM

Samir Abi

ATTAC-CADTM Togo

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