Économie mondiale : La crise qui continue

15 novembre par Henri Wilno


« Money Graph » by 401(K) 2013 is licensed under CC BY-SA 2.0. To view a copy of this license, visit https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/?ref=openverse.

Il apparait évident que l’économie mondiale traverse une phase particulière, successivement marquée par une pandémie puis une guerre. Tandis qu’à un arrière-plan de plus immédiat s’impose la crise écologique. Peu à peu s’évanouit l’assurance des dirigeants qui pariaient sur un «  rebond  » économique.



En fait, l’agression contre l’Ukraine et ses conséquences ont accru les tensions économiques préexistantes. Tout d’abord, les pressions inflationnistes  : pétrole, gaz, céréales, etc. Dans la foulée, les prix à la consommation qui augmentaient déjà ont commencé à franchement déraper.

 La récession qui guette

Ensuite, les tendances récessives  : depuis le début de 2022 le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus de détails.
ne cesse de réviser à la baisse ses prévisions de croissance. Au fil des prévisions, l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donnée. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. est plus élevée et la croissance plus faible. Selon les prévisions les plus récentes du mois d’octobre 2022, le PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
mondial devrait à peine progresser de 3,2 % cette année et de 2,7 % en 2023. Le ralentissement serait encore plus net en Europe avec en 2023 une quasi-stagnation (+0,6 %). La récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres consécutifs. n’est pas le scénario privilégié par le FMI. Mais son chef économiste est quand même assez clair  : elle n’est pas loin. «  Il se peut très bien que nous soyons à la veille d’une récession mondiale  », a-t-il prévenu. La situation de l’Europe est la plus fragile du fait des menaces pesant sur l’approvisionnement en gaz. La situation des États-Unis (qui cherchent à tirer un parti maximum de la guerre en Ukraine tant sur le plan militaire qu’économique) est incertaine mais certains signes sont négatifs  : la croissance a été négative lors des deux premiers trimestres 2022. Plusieurs secteurs ont annoncé des licenciements, y compris dans la tech  : Tesla a ainsi annoncé qu’il allait se séparer de 10 % de ses salariéEs dans les trois prochains mois, tout en augmentant le nombre d’intérimaires. Mark Zuckerberg, patron de Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp), a annoncé en septembre des ­licenciements et l’arrêt des embauches.

Mais les pays du Sud (au moins les non-producteurs d’hydrocarbures) sont les plus touchés. En seulement trois mois (à partir de mars 2022), environ 71 millions de personnes supplémentaires dans le monde ont basculé dans la pauvreté, selon un rapport récent du Programme des Nations unies pour le développement PNUD
Programme des Nations unies pour le développement
Créé en 1965 et basé à New York, le PNUD est le principal organe d’assistance technique de l’ONU. Il aide - sans restriction politique - les pays en développement à se doter de services administratifs et techniques de base, forme des cadres, cherche à répondre à certains besoins essentiels des populations, prend l’initiative de programmes de coopération régionale, et coordonne, en principe, les activités sur place de l’ensemble des programmes opérationnels des Nations unies. Le PNUD s’appuie généralement sur un savoir-faire et des techniques occidentales, mais parmi son contingent d’experts, un tiers est originaire du Tiers-Monde. Le PNUD publie annuellement un Rapport sur le développement humain qui classe notamment les pays selon l’Indicateur de développement humain (IDH).
Site :
(Pnud). La crise du Covid a augmenté les dettes publiques des pays dits émergents de 52 % en moyenne entre 2015 et 2019 à 67 % du PIB en 2021.

 Les banques centrales haussent le ton

Quant à la Chine, les rebonds de la pandémie et les strictes mesures de confinements locaux pèsent sur la croissance. Il faut y ajouter la crise de l’immobilier  : le géant du secteur Evergrande est plombé par un dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
d’environ 300 milliards de dollars. D’autres promoteurs pourraient vaciller. Ils sont de plus en plus nombreux à avoir des difficultés à terminer leurs chantiers et à remettre, en temps voulu, des logements vendus avant leur construction. En représailles, des propriétaires, exaspérés, refusent de payer leurs prêts immobiliers, contribuant à aggraver la crise du secteur et menaçant de l’étendre aux banques.

Face aux tensions inflationnistes, dès avant l’invasion de l’Ukraine, les banques centrales avaient décidé de de sortir des politiques d’«  argent facile  » et d’augmenter les taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
pour calmer l’inflation. Pour l’instant, elles se tiennent à cette orientation et, aux États-Unis comme en Europe, elles augmentent leurs taux (la Chine fait exception). Mais cela ne peut que renforcer les tendances récessives et accroitre les difficultés des pays du Sud que les capitaux vont quitter pour les États-Unis.

Dans la zone Euro s’ajoute un embarras supplémentaire  : le risque que s’accroissent à nouveau les écarts entre les taux que les marchés exigent pour souscrire aux emprunts des différents pays. La Grèce et l’Italie seraient les premiers pays fragilisés par une augmentation de l’écart de taux d’intérêt à long terme (le «  spread  ») avec l’Allemagne, considérée comme le pays le plus solide. La BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
a donc annoncé, en plus des hausse des taux, la mise au point d’un instrument (achat de titres) visant à limiter les écarts «  injustifiés  » des taux d’intérêt.

Tous les ingrédients d’un fort ralentissement de l’économie mondiale sont réunis  : durcissement des banques centrales, fragilité de la sphère financière (certains fonds de pension Fonds de pension Fonds d’investissement, appelé aussi fonds de retraite, qui a pour vocation de gérer un régime de retraite par capitalisation. Un fonds de pension est alimenté par l’épargne des salariés d’une ou plusieurs entreprises, épargne souvent complétée par l’entreprise ; il a pour mission de verser des pensions aux salariés adhérents du fonds. Les fonds de pension gèrent des capitaux très importants, qui sont généralement investis sur les marchés boursiers et financiers. britanniques sont déjà en difficulté), poids des dettes publiques, hausse des taux des prêts immobiliers, désordres dans l’approvisionnement, ­économies vacillantes et climat ­général d’incertitude.

Dans ce contexte, il est de plus en plus clair qu’il ne suffit pas de s’en tenir à une dénonciation du néolibéralisme  : la crise qui perdure ne tient pas à un mode de gestion économique mais bien à la logique absurde et mortifère du capital.