20 octobre 2025 par Fabien Escalona

Source : IEB, CC, https://www.ieb.be/Arizo-naze
Plus de 100 000 personnes ont défilé à Bruxelles, mardi 14 octobre, pour protester contre les multiples attaques de la coalition au pouvoir contre l’État social. L’audace du gouvernement est le signe d’un moment d’accélération de la transformation néolibérale du pays.
Bruxelles (Belgique).– Des vagues de chasubles vertes et rouges ont déferlé, mardi 14 octobre, au milieu de la matinée, par les escaliers de la gare du Nord bruxelloise. Elles étaient portées par les membres des syndicats chrétiens et socialistes, qui ont fait front commun ce jour-là pour protester, dans la capitale fédérale, contre les mesures d’austérité, prises ou annoncées par les différents niveaux de gouvernement en Belgique.
Impressionnant, transcendant les barrières linguistiques et générationnelles, mêlant tous les secteurs d’activité, le cortège a rassemblé plus de 100 000 personnes. L’après-midi, le premier ministre, Bart De Wever, nationaliste flamand, n’a pas prononcé le traditionnel discours de politique générale du deuxième mardi d’octobre. En réalité, le « conclave » budgétaire des composantes de sa coalition, baptisée « Arizona », a pris du retard. Et la mobilisation sociale, annoncée de longue date, ne l’a pas encouragé à hâter le rythme.
Même si les annonces officielles ne devraient intervenir que la semaine prochaine, les motifs de manifester ne manquaient pas. Il y a d’abord les mesures déjà votées, comme une réforme qui limite à deux ans les droits à l’assurance-chômage. Elle entrera en vigueur le 1er janvier, et poussera des milliers de personnes vers des structures d’assistance elles-mêmes déjà débordées par leurs missions.
Il y a ensuite les mesures connues du programme de la coalition, comme celle qui réduit les voies pour obtenir une retraite anticipée et décente avant l’âge de… 67 ans. Et il y a enfin les « ballons d’essai », plus incertains mais semant l’inquiétude, comme la proposition de De Wever d’un « saut d’index », c’est-à-dire le fait de suspendre temporairement l’indexation des salaires sur l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donnée. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. – un acquis persistant en Belgique, loin d’être parfait mais tout de même protecteur face à l’envolée des prix.
« C’est un gouvernement rouleau compresseur », s’alarme un groupe de salariées d’une maison de jeunes venues manifester, en regrettant qu’il « s’attaque aux plus pauvres et aux plus précaires ». Étienne et Patricia, couple francophone d’une cinquantaine d’années, pointent également un « ensemble indigeste » : « C’est quoi cette volonté de nous ramener en arrière ? On pense à nos enfants, aux gens en fin de carrière qui ne retrouvent plus d’emploi. Il n’y a plus de stabilité ni d’horizon d’avenir. »
Côté gouvernemental, on fait valoir les engagements européens et le niveau d’endettement du pays (proche de celui de la France, à 107 % du PIB
PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
). Sur quatre années, l’exécutif cherche ainsi à économiser une grosse vingtaine de milliards. Comme en France, sa rhétorique est cependant affaiblie par deux éléments.
D’une part, le capital est épargné de tout effort significatif, et les entreprises privées continuent de recevoir un soutien public massif aux effets douteux, comme l’a documenté récemment un groupe d’économistes critiques. D’autre part, les marges de manœuvre semblent exister pour des dépenses militaires en hausse. Concours de circonstances, les premiers avions de combats F-35, très coûteux et achetés aux États-Unis, sont arrivés lundi sur le sol belge.
Dans la manifestation, trois noms étaient ciblés de manière récurrente dans les slogans et les pancartes. Celui de De Wever, évidemment, caricaturé en boucher armé d’une tronçonneuse, ou en suspect numéro un d’un « vol des pensions ». Historiquement proche du patronat flamand, il est le premier responsable d’une politique économique dont les effets restrictifs pèseront d’abord sur les collectivités et les groupes sociaux francophones.
On croisait aussi celui du socialiste flamand Conner Rousseau, seule caution de gauche de la coalition. Son tropisme droitier se mesure au fait qu’il défendait lui-même la violente réforme de l’assurance-chômage. Mais dans un cortège où les francophones étaient nombreux et nombreuses, c’est le libéral Georges-Louis Bouchez, patron du Mouvement réformateur (MR), qui subissait les quolibets les plus violents.
« Il n’a pas intérêt à se promener par ici aujourd’hui », prévenait d’ailleurs Étienne en début de manifestation, en le qualifiant de manière imagée de « chien du garde-chasse de Monsieur le baron ». Une façon de mieux souligner son inféodation aux intérêts des milieux d’affaires, de part et d’autre des communautés linguistiques et culturelles. Mais on peut justement s’interroger sur les risques électoraux pris par Bouchez avec cette orientation : son parti n’existe en effet que dans l’espace électoral francophone, où se situent les principales victimes des prochains budgets.
« Dans sa logique, nous explique le politiste Damien Piron, de l’université de Liège, le MR estime qu’il travaille pour tout le pays ainsi que pour les entrepreneurs wallons, censés profiter des réformes néolibérales. Et dans le système belge, son objectif n’est pas forcément de maximiser les votes, mais de consolider ses 30 % en Wallonie pour s’associer ensuite à d’autres partis, en coalition au niveau fédéral. »
Ce n’est pas la première fois que la Belgique est confrontée à des mesures d’austérité et à un programme néolibéral. Ce qui est plus rare, c’est la quasi-absence des cordes de rappel qui aboutissaient autrefois à des remises en cause plus tempérées, ou en tout cas plus négociées, de l’État social.
De fait, en dehors des socialistes flamands de Vooruit, qui est en réalité un parti centriste, la gauche est absente du pouvoir fédéral comme des pouvoirs régionaux. Le Parti socialiste francophone traverse une cure d’opposition sévère. « Non seulement il est historiquement faible, mais il subit une concurrence électorale inédite sur sa gauche », remarque Damien Piron. La gauche radicale du Parti du travail belge (PTB), très présente dans les mobilisations sociales, lui reproche volontiers ses compromissions passées.
« Ce qui est inédit à ce point dans la configuration actuelle, poursuit le politiste Arthur Borriello, professeur à l’université de Namur, c’est aussi la faiblesse du mouvement social et des “piliers” [un réseau de structures d’encadrement partageant une même base philosophique – ndlr]. Les acteurs politiques partisans, notamment ceux qui sont au pouvoir, sont de plus en plus déconnectés des organisations syndicales ou mutualistes auxquelles ils étaient liés. »
C’est le cas des Engagés, parti héritier de la démocratie chrétienne et membre de la coalition Arizona. Certains le considèrent comme un de ses maillons faibles, susceptible de contester des choix austéritaires loin de ses mots d’ordre de la campagne, mais il s’est fortement éloigné du syndicalisme chrétien. Côté opposition, même le PS marque son indépendance par rapport à la centrale socialiste FGTB. Celle-ci serait « en panique totale », selon Arthur Borriello : « Sa force de mobilisation s’est érodée à force de bureaucratisation, et elle n’a même plus de relais partisans au pouvoir. »
Surtout, le principal parti de la coalition au pouvoir, la N-VA de Bart De Wever, ne s’inscrit dans aucun des piliers historiques du pays. « Les nationalistes flamands sont des néolibéraux pur jus, sans lien avec cette société civile organisée », confirme la politiste Zoé Évrard, en contrat post-doctoral à l’université catholique de Louvain. La veille de la mobilisation de mardi, le premier ministre a ainsi publié un tweet à l’occasion du centième anniversaire de Margaret Thatcher, en estimant que « résonnaient encore » ses mots à propos de l’absence d’alternative à sa politique hostile aux salariées ordinaires.
Le néolibéralisme gouvernemental se fait plus brutal, moins négocié, et provoque la reconstitution d’un front syndical uni
La chercheuse, qui a décortiqué avec Damien Piron et d’autres collègues le projet austéritaire de la coalition qualifie le moment actuel d’« accélération » de la trajectoire néolibérale du pays.
Comme dans d’autres pays occidentaux, le premier tournant durable vers la remarchandisation de la production et des relations sociales se produit au début des années 1980. « La formation du gouvernement dit “Martens-Gol”, en décembre 1981, marque un changement d’alliance des sociaux-chrétiens au pouvoir, qui font alors de la restauration du profit des entreprises un objectif central, explique Zoé Évrard. Ils utilisent des pouvoirs spéciaux à cet effet, dans une sorte d’exceptionnalisme de crise. »
Les années 1990 sont marquées par une consolidation des politiques économiques néolibérales, avec cette fois l’implication du camp socialiste. « Un nouveau régime se met en place, poursuit la chercheuse, dans un contexte où il s’agit de coller aux critère de Maastricht pour participer à l’union économique et monétaire. Le gros des privatisations se produit à ce moment-là. Cette consolidation recueille beaucoup de soutiens dans les élites économiques belges, mais on observe aussi une grande ambiguïté du monde syndical, qui négocie des acquis en échange d’une canalisation des contestations. »
Avec l’offensive actuelle, le néolibéralisme gouvernemental se fait plus brutal, moins négocié, et provoque d’ailleurs la reconstitution d’un front syndical uni. « Des seuils nouveaux sont franchis », confirme Damien Piron, qui alerte sur le fait que les décisions fédérales risquent de reporter des coûts difficiles à supporter sur les entités fédérées. Ce qui pourrait donner lieu, ultérieurement, à une demande de refinancement des entités les plus fragiles, que les nationalistes flamands n’accepteront qu’en échange d’un détricotage supplémentaire des compétences de l’État belge.
Ce qui se joue dépasse donc les choix budgétaires du gouvernement pour l’an prochain. C’est la singularité du modèle politique et économique belge qui sera plus ou moins affectée par l’épreuve de force attendue cet automne.
Source : Mediapart
Doctor en Ciencias Políticas y autor de una tesis sobre « La reconversion partisane de la social-démocratie européenne » (Dalloz, 2018), y del ensayo « Une République à bout de souffle » (Seuil, 2023). Tras colaborar puntualmente con Mediapart, se incorporó al equipo de forma permanente en febrero de 2018. Es miembro del departamento de política, y también trabaja en temas internacionales y noticias de ciencias sociales.