En Haïti, « une dérive dictatoriale, avec un président corrompu, qui a mis la police à son service »

17 février par Frédéric Thomas , Pascale Solages , Emmanuela Douyon


Une manifestation suite au scandale Petrocaribe /CC Medyalokal via Wikimedia commons.

Haïti est au bord de l’implosion. Le président, Jovenel Moïse, refuse de quitter le pouvoir. Entretien avec Emmanuela Douyon et Pascale Solages, féministes haïtiennes, figures du mouvement de contestation.

Par Frédéric Thomas, chercheur au CETRI.

Haïti traverse une nouvelle crise institutionnelle. L’opposition estime que le mandat du président de la République en exercice a pris fin le 7 février, tandis que Jovenel Moïse, lui, se dit légitime jusqu’en 2022. Des manifestations contre le président ont été réprimées par la police à Port-au-Prince, la capitale.


Frédéric Thomas [1] : Quelle est la situation à Port-au-Prince ?

Pascale Solages et Emmanuela Douyon

Pascale Solages [2] : Infernale. Mais on tient le coup. Quelques entreprises et banques ont rouvert, mais tout marche au ralenti, et les écoles sont fermées.

Emmanuela Douyon [3] : Oui, les activités reprennent un peu, mais il y a beaucoup d’incertitudes, beaucoup de peur. Le premier décret de Jovenel Moïse, depuis qu’il n’est plus président, est la mise à la retraite de trois juges de la Cour de cassation. On ne sait pas ce qu’il va faire d’autres. Il est difficile de se réunir, de manifester, car la répression est là. Cela ressemble à la dictature, ça ne fait pas de doute. Je n’avais jamais pensé qu’on arriverait jusque-là si vite.


Quel est le sentiment qui domine dans de la population ? La peur ?

ED : La peur touche surtout ceux qui ont connu la dictature de Duvalier [de 1957 à 1971]. La population dans son ensemble se dit que tant qu’ils n’ennuient pas Jovenel Moïse, qu’ils ne font pas de politique… ils essayent de s’adapter. Leur peur, c’est d’abord le kidnapping.

PS : Il y a beaucoup d’indifférence, de la peur aussi en effet. Et de colère. Mais le gros de la population demeure indifférente à ce qu’il se passe. Ils rejettent Jovenel Moïse mais ils ne se mobilisent pas pour ça. C’est aussi parce que le travail de répression et pour museler les gens est bien fait.


Dans l’un de vos derniers communiqués, vous vous félicitiez que votre mot d’ordre, pour une « transition de rupture » soit maintenant largement repris…

ED : Oui, l’idée d’une « transition de rupture » a été reprise par la grande majorité des organisations de la société civile. Mais, nous sommes arrivés à une phase où il nous faut élargir le cadre, avoir une position commune, afin de parler d’une seule voix, de s’ériger comme un interlocuteur collectif.

PS : En effet, cela se retrouve dans tous les documents, toutes les propositions ; ils reprennent ce mot d’ordre, que nous avions mis en avant dans le document 4R[document de référence de Nou pap dòmi, « Exigences pour un pouvoir de transition », élaboré en 2019. Les 4R sont : rupture, relèvement, réorganisation, rigueur]. Notre discours est repris, fait l’unanimité, y compris pour le citoyen ou la citoyenne lambda, parle de transition et de rupture. Mais reprendre le mot, ce n’est pas la même chose que d’en reprendre l’esprit.


Dans ce contexte, comment voyez-vous l’annonce faite par le plus ancien juge de la Cour de cassation, Joseph Mécène Jean-Louis, qu’il acceptait le poste de président de la transition proposé par l’opposition ?

ED : On n’a jamais vu la Cour de cassation d’un bon œil, car si on parle de rupture, si, comme nous, on met en avant cette idée, on constate que beaucoup de ces juges n’ont pas été nommés dans de bonnes conditions.


On retrouve la distance entre le mot et l’esprit de la transition de rupture ?

PS : La transition de rupture ne se cristallise pas uniquement avec le pouvoir en place, mais bien avec l’ensemble de groupes et de personnalités qui ont mené et contribué à mener le pays là où on en est actuellement. Ils ne représentent pas cet idéal de rupture, n’ont aucune crédibilité, aucune légitimité, aucune vision du bien commun, et ne peuvent pas matérialiser ce que nous voulons.

ED : Il y a un consensus sur la nécessité de la rupture. Tu ne vas pas trouver d’organisation qui ne soit pas d’accord là-dessus. Mais le débat, c’est qui va mener cette rupture ? On n’est pas naïfs : on sait que tous ceux qui sont opposés au président ne sont pas des saints. Certains ont des casseroles. Il faut inévitablement opérer un tri ; tout le monde ne peut pas mener cette rupture simplement parce qu’il est opposé à Jovenel Moïse. C’est là que le bât blesse. Nous, nous voulons une rupture avec certaines pratiques clientélistes et politiques.


Cette transition de rupture est-elle aussi pensée en termes de politiques sociales et économiques ?

ED : Tout le monde est conscient que beaucoup de choses ne vont pas pouvoir être faites au cours de cette transition. Il s’agit d’abord de mettre de l’ordre dans les institutions, d’assainir le système électoral, d’envoyer des signes clairs ; que des jugements auront lieu, et que l’impunité, c’est fini. Il y a aussi un consensus sur l’urgence d’aborder les questions économiques et sociales.

PS : C’est impossible de ne pas inclure tout ce qui a trait à la politique économique, sociale, à la corruption, aux élections, etc. Nous travaillons sur le comment. Mais c’est vrai que ces questions ne se discutent pas tellement auprès des autres organisations. Elles sont dans leurs documents, mais il est primordial – on l’a toujours dit – de ne pas se focaliser sur un document, mais sur la volonté, l’action, les acteurs. Et il faut une vision dans tout ça. Jusque dans les détails ; détails parfois absents ou qui abritent, comme on dit, le diable.


Comment analysez-vous le soutien de l’international à Jovenel Moïse ?

ED : C’est vraiment inquiétant. On se trouve en face de beaucoup de cynisme. La seule chose qui semble leur importer est d’arriver à 2022 ; peu importe ce qui se passe d’ici-là. Cela lui donne beaucoup de confiance, et lui permet de faire ce qu’il veut. J’ai le sentiment d’être laissée pour compte. Le temps qu’il se passe quelque chose, et que l’international réagisse, ce sera trop tard. On a une dérive dictatoriale, avec un président illégal, corrompu, sans légitimité, qui contrôle les institutions, qui a mis la police à son service… On se dit que, demain, le pire pourrait arriver ; on n’aura aucun recours. Et l’international observe, ne dira rien et fera comme si de rien n’était.

PS : Oui, c’est un soutien à un président illégitime, à un pouvoir dictatorial, qui utilise la répression et la corruption comme une arme. Pratiquement tous les acteurs haïtiens se sont positionnés contre Jovenel Moïse, et ont expliqué leur position. L’international reste sourd ; sourd à nos explications, sourd à la souffrance, sourd aux revendications de la population. C’est, comme l’écrit Lyonnel Trouillot [4], du racisme, du mépris pour la parole des Haïtiens. C’est un rapport destructif que l’international a établi avec Haïti ; un rapport de dominant à subalterne, qui rend impossible la recherche de biens communs.


Quelle solidarité attendez-vous des acteurs internationaux ?

ED : Qu’ils prennent position justement ! On ne peut pas avoir deux poids deux mesures, ni à l’international, ni en Haïti, où le président a renvoyé députés et sénateurs début 2020, sur la base d’un article de la Constitution qu’il refuse de s’appliquer à lui-même. Personne ne peut être au-dessus de la loi. Dimanche, Jovenel Moïse a fait arrêter un juge de cassation. Avant-hier, il en a mis trois à la retraite… Qu’est-ce qui va le stopper ? Qu’il ait au moins l’impression que le reste du monde le regarde, regarde ce qui est en train de se passer en Haïti. Sinon, la prochaine étape sera simplement d’assassiner celles et ceux qui s’opposent à lui.

PS : Et des acteurs non-étatiques, nous attendons qu’ils soient des outils pour relayer ce qu’il se passe en Haïti, pour porter nos mots, nos revendications, nos désirs et nos images, là où nous ne pouvons arriver. Pour que les gens sachent ce qu’il se passe, ce que nous voulons. On a besoin d’observateurs internationaux. On attend aussi un réseautage, qui nous permette d’accéder à des espaces pour avoir des leviers de pouvoir, qui nous aident à rencontrer des acteurs et des institutions qui peuvent avoir une influence.

Enfin, il faut faire un travail de matraquage, de pétitions, de rapports, d’enquêtes, de mobilisations ; que tout ce que nous faisons soit reproduit, répercuté, pour avoir un meilleur espace de négociation. On est face à un pouvoir qui a des armes, de l’argent, du soutien. L’équilibre n’est pas bon. Il est nécessaire de plus se mobiliser pour changer le rapport de force.




Source : Basta !

Notes

[1Frédéric Thomas est docteur en sciences politiques, chargé d’étude au CETRI – Centre tricontinental.

[2Pascale Solages est l’une des membres fondatrices de l’organisation féministe haïtienne Nègès Mawon [Noirs marrons]. Nou pap dòmi est un collectif citoyen de jeunes, né de la lutte contre la corruption suite au scandale Petrocaribe, et fut l’un des fers de lance des mobilisations inédites de 2018-2019.

[3Emmanuela Douyon est économiste.

[4Lyonnel Trouillot, « Madame La Lime et la gamine de Duvivier », Le Nouvelliste, 9 février 2021.

Frédéric Thomas

politologue spécialiste d’Haïti, chargé d’études au Centre tri-continental (CETRI) à Louvain-la-Neuve (Belgique) et auteur de l’ouvrage L’échec humanitaire – Le cas haïtien, fait le point sur la situation.

Pascale Solages

est l’une des membres fondatrices de l’organisation féministe haïtienne Nègès Mawon [Noirs marrons]. Nou pap dòmi est un collectif citoyen de jeunes, né de la lutte contre la corruption suite au scandale Petrocaribe, et fut l’un des fers de lance des mobilisations inédites de 2018-2019.