Et si le patron de la banque Belfius était licencié pour faute grave ?

19 janvier par Eric Toussaint


fdecomite/Flickr - cc

Marc Raisière, président du comité de direction de la banque Belfius sauvée de la faillite à coup de milliards d’euros entre 2008 et 2012, a provoqué des remous en déclarant au magazine financier Trends Tendance : « Bien sûr qu’il y aura des faillites ». « Mais n’avions-nous pas trop de cafés et de restaurants en Belgique ? Étaient-ils tous rentables ? Étaient-ils tous viables, sans avoir recours au noir ? »

Ces déclarations d’un patron qui est nommé par le gouvernement et qui reçoit une rémunération brute annuelle supérieure à 900 000 euros sont à la fois scandaleuses et d’un grand intérêt.

Scandaleuses et parfaitement inacceptables car les cafés et restaurants jouent un rôle social mais surtout parce que se cache derrière cette déclaration l’impatience d’un banquier face aux petites entreprises et aux familles endettées. Les reports de remboursement des dettes des restaurants et des cafés lui ont pourtant bien servis, d’autant qu’ils sont garantis par l’État. De plus, Marc Raisière se remplit les poches grâce à la générosité de l’État qui a utilisé l’argent public pour sauver il y a un peu plus de 10 ans la banque dont il est devenu le directeur. Or l’argent public provient principalement des impôts payés par les classes populaires via l’impôt sur le revenu et via les taxes dont la TVA prélevée sur les consommations dans les cafés et les restaurants.

Marc Raisière en affirmant qu’il vaudrait mieux fermer des cafés et des restaurants veut détourner l’attention sur les largesses dont bénéficient les banquiers comme lui. En effet l’État, unique actionnaire de Belfius, lui laisse les mains libres pour continuer à « faire » de l’argent sans contribuer réellement aux besoins de la société. Belfius est tout sauf une véritable banque de service public. Elle n’a de public que son actionnariat, pour le reste elle fonctionne comme les autres banques qui spéculent plutôt que d’aider la société au financement d’activités vitales. Raisière se garde bien de dire que lorsque sa banque prête aux petits restaurants, aux personnes qui tiennent des cafés et aux familles des classes populaires, elle prélève un maximum d’intérêts alors qu’elle peut elle-même emprunter à 0% auprès de la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
, quand ce n’est pas au taux négatif de -1% via les crédits LTRO LTRO Appelé LTRO (Long Term Refinancing Operation), l’opération consiste à accorder aux banques des prêts à long terme. Entre décembre 2011 et février 2012, la BCE a ainsi prêté à un peu plus de 800 banques plus de 1 000 milliards d’euros pour une durée de 3 ans au taux d’intérêt de 1 % (à un moment où l’inflation atteignait environ 2 %). En réalité, le cadeau fait aux banques est plus important que le laisse supposer ce taux (pourtant déjà très avantageux). Pourquoi ? Pour deux raisons simples :
1. Les intérêts sur la somme empruntée ne sont à verser qu’au moment du remboursement de cette somme. Donc si une banque emprunte pour 3 ans et ne rembourse pas de manière anticipée, elle ne paie les intérêts qu’à l’issue des 3 ans.
2. Le taux a été abaissé à plusieurs reprises pour atteindre 0,05 % à partir de septembre 2014 .

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de la même BCE.

Raisière se garde bien également de parler des fermetures d’agences, des pertes d’emplois imposées aux salarié-e-s de la banque, de l’aggravation de leurs conditions de travail à cause de la pression que la direction de la banque met sur leurs épaules afin qu’ils et elles pressent les clients pour qu’ils remboursent leurs dettes ou pour qu’ils acquièrent des produits financiers Produits financiers Produits acquis au cours de l’exercice par une entreprise qui se rapportent à des éléments financiers (titres, comptes bancaires, devises, placements). qui sont dangereux et nuisibles.

Pour le CADTM, la banque Belfius devrait radicalement changer en termes de mission et de fonctionnement. Une des premières mesures à prendre est de licencier pour faute grave son patron suite à ses déclarations. Ensuite il faut redéfinir complètement les missions de la banque, garantir l’emploi et la rémunération du personnel des agences et des services essentiels, ouvrir de nouvelles agences pour améliorer le service que doit rendre la banque à la population. Dans le même temps, il faut réduire radicalement les rémunérations des hauts dirigeants de la banque à commencer par celle de la nouvelle direction qu’il faut mettre en place. Pour le CADTM, cela fait partie de la nécessaire socialisation du secteur des banques et des assurances.

Le patron de Belfius a mis le doigt dans la plaie du fonctionnement de l’économie capitaliste.
En effet, les crises font en quelque sorte partie du métabolisme du capitalisme. Évidemment, je ne suis pas en train de justifier les crises et/ou le capitalisme, je souhaite juste indiquer que le fonctionnement du système capitaliste implique l’éclatement périodique de crises.

La crise de 2008 aurait dû produire une purge dans le secteur financier qui avait grandement contribué à la créer

Normalement les crises remplissent une fonction de « purge » du système capitaliste. Le patron de Belfius le dit à sa manière quand il affirme dans la même interview que « les économies ont de temps à autre besoin d’une vague d’assainissement ». C’est ce que l’économiste autrichien naturalisé américain, Joseph Schumpeter (1883-1950), désignait comme « destruction créatrice ». Il avait utilisé cette expression dans un livre intitulé Capitalisme, Socialisme et Démocratie paru après la grande crise des années 1930. Schumpeter, dont l’œuvre est utilisée par beaucoup de défenseurs du régime capitaliste, dont fait partie le patron de Belfius, s’était clairement inspiré de l’analyse des crises, élaborée par Karl Marx.

Or la crise de 2008 aurait dû produire une purge dans le secteur financier qui avait grandement contribué à la créer. Alors que du côté de la majorité de la population, les victimes se comptaient par dizaines de millions, du côté des responsables de la crise, il n’y a pas eu de véritable purge. Grâce au soutien de l’argent public, les faillites des grandes entreprises ont été très limitées, les banques n’ont pas apuré leurs comptes et de nouvelles bulles spéculatives se sont formées. L’investissement productif n’a pas repris.

La faible quantité de faillites bancaires aux États-Unis, en Europe et au Japon n’est attribuable qu’à l’aide apportée aux banquiers privés par les banques centrales et les gouvernements de ces pays. Les gouvernants ont considéré que les banques privées étaient trop grosses pour tomber en faillite.

Il faut souligner un élément fondamental du fonctionnement du capitalisme : la richesse nouvelle n’est pas créée par les capitalistes ou par le Capital. La richesse nouvelle est créée par les travailleurs/ses et par la Nature. Les profits des capitalistes proviennent de l’exploitation du travail des salarié-e-s qui reçoivent un salaire inférieur à la valeur nouvelle qu’ils produisent grâce à leur travail. Le capitalisme dans son ensemble est confronté à une contradiction du système : alors que la source de ses profits provient du travail humain il veut réduire toujours plus les emplois et utiliser de plus en plus de machines. Cela réduit le volume du travail dont est extrait le profit.

Le maintien d’une politique gouvernementale qui favorise les intérêts des grandes entreprises privées et qui s’attaque aux droits économiques et sociaux des populations, une demande publique et privée insuffisante et en réduction, des bulles spéculatives persistantes… sont les ingrédients d’une prolongation de la crise.

Il faudrait exproprier les capitalistes, mettre les outils de production au service de la société, changer radicalement le modèle de production et les relations de propriété, organiser et planifier la lutte contre la crise sanitaire et la crise écologique, développer systématiquement les circuits courts afin de rapprocher les producteurs/trices des consommateurs/trices, créer de grandes quantités d’emplois à la fois utiles et bien rémunérés, développer les services publics, favoriser le contrôle citoyen sur toutes les activités essentielles, stimuler l’auto organisation…

Si un tournant radical favorable à la justice sociale n’est pas pris, la crise va se prolonger pendant de nombreuses années. Vive la révolution sociale, internationaliste, féministe et éco-socialiste.




Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2000, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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