FMI : fausse bonne nouvelle

4 novembre 2024 par Eric Toussaint


Photo : Vincent Noirhomme

Début novembre 2024, le FMI a décidé de créer un 25e poste de directeur exécutif. On en parlait depuis une quinzaine d’années, il devait être attribué à l’Afrique subsaharienne. Est-ce une bonne nouvelle pour l’Afrique ? Va-t-elle bénéficier d’une plus grande considération dans les instances du Fonds ?



En fait il faut dire tout de suite que non, c’est une fausse bonne nouvelle : l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne étaient regroupés au sein de deux groupes (sauf le Ghana qui était dans un troisième groupe) qui avaient, en pouvoir de votes, 4,63 %. Maintenant ils sont répartis en trois groupes au lieu de deux et ils ont 4,61 % des voix. Donc, dans les votes au sein de la direction du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, le poids de l’Afrique n’a pas augmenté, il a même légèrement diminué.

Avant cette création de poste, le groupe présidé par la Tanzanie comprenait 23 pays et avait 3,02 % des voix ; le groupe présidé par le Congo Brazzaville comprenait 23 pays et avait 1,61 % des voix. Cela fait au total : 4,63% de voix dans le FMI.

Désormais, le groupe présidé par le Mozambique comprend 14 pays pour 1,83 % des voix, le groupe présidé par la Côte d’ivoire comprend 14 pays pour 1,40 % des voix et le groupe présidé par le Congo regroupe 17 pays pour 1,40 % des voix. Cela fait un total de 4,61% des voix dans le FMI.

Les États-Unis, à eux seuls ont droit à un directeur exécutif qui, lorsqu’il vote, représente 16,49 % des voix dans une situation où les votes importants impliquent de réunir 85 % des voix. Les États-Unis sont donc le seul pays qui, à lui seul, possède un droit de veto.

Si on prend la France, elle a 4,03 % des voix, donc à peine un peu moins que tous les pays d’Afrique subsaharienne réunis.
L’Allemagne a, à elle seule, 5,31% des voix, c’est à dire nettement plus que l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne.

Chaque directeur/directrices exécutifve représentant un groupe de pays d’Afrique parlera au nom d’une quinzaine de pays. Cela veut dire qu’il essayera de mettre d’accord ces pays sur une position commune alors que les États-Unis, à eux seuls, ont un directeur exécutif qui ne doit consulter aucun autre pays, de même pour la France, de même pour l’Allemagne, pour le Japon, pour l’Arabie saoudite, de même pour la Russie (qui est là avec la Syrie), ou pour la Chine.

Quand le représentant africain parle, le représentant américain ou français qui l’écoute se dit : « Ce représentant africain ne représente que 1,4 % des voix, cela n’a pas de poids ». Et même si ce représentant se met d’accord avec les deux autres directeurs exécutifs africains, ils ne font que 4,61 %, ce qui est moins que l’Allemagne à elle seule. Donc ça ne pèse absolument pas.

Répartition des droits de vote entre les administrateurs du FMI en novembre 2024
Pays%Groupe présidé par%Groupe présidé par %
États-Unis 16,49 Belgique 5,46 Brésil 3,06
Japon 6,14 Espagne 4,53 Inde 3,05
Chine 6,08 Indonésie 4,20 Pologne 2,93
Allemagne 5,31 Italie 4,12 Égypte 2,58
Royaume-Uni 4,03 République de Corée 3,78 Algérie 2,44
France 4,03 Canada 3,37 Mozambique 1,83
Russie (+Syrie) 2,68 Lituanie 3,28 Argentine 1,59
Arabie Saoudite 2,01 Turquie 3,22 République du Congo 1,40
Côte d’Ivoire 1,40

Source : FMI

Droits de vote et populations de quelques administrateurs au FMI (novembre 2024)
Pays ou groupePopulation estimée en 2023 (en millions)Droits de vote au FMI en Novembre 2024 (%)
Groupe présidé par l’Inde 1 624,4 3,05
Chine 1 410,7 6,08
Groupe présidé par la République du Congo 487 1,40
Groupe présidé par la Côte d’Ivoire 405,1 1,40
États-Unis 335 16,49
Groupe présidé par le Mozambique 297,9 1,83
Russie (+Syrie) 167 2,68
Japon 124,5 6,14
France 68,2 4,03
Arabie saoudite 37 2,01

Source : FMI et Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.

En 2022, 189 pays en sont membres.

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Il faut rappeler que, depuis la création du Fonds monétaire international, ça a toujours été un Européen ou une Européenne qui a dirigé le Fonds tandis que, depuis la création de la Banque mondiale, cela a toujours été un homme citoyen des États-Unis, désigné par le président de ce pays. Donc jamais une représentante du Sud n’a pu diriger le FMI ou la Banque mondiale ;

Il faut aussi souligner que les directeurs exécutifs qui représentent l’Afrique ou d’autres pays du Sud sont des personnes totalement formatées dans l’esprit du FMI ou de la Banque mondiale. Ils sont programmés « politique néolibérale, privatisations, ouverture des marchés ». Donc un Africain de plus qui pense comme les autres et qui est formaté comme les autres, cela ne constitue pas non plus un pas en avant favorable aux populations africaines.

Ce qu’il faut dire aussi, c’est que deux pays très importants d’Afrique subsaharienne ont perdu une partie importante de leurs droits de vote lors de la réforme précédente datant de 2010, mise en pratique à partir de 2016. En effet, l’Afrique du Sud a perdu 21% de ses droits de vote et le Nigeria a perdu 41% (voir Patrick Bond, The BRICS New Development Bank & Sub-Imperialism: Working within, not against, global financial power ).

Il faut souligner que les représentants africains, formatés, n’ont jamais mis en avant un candidat africain pour diriger le Fonds.

Conclusion, pour le CADTM, les changements au sein du FMI sont purement cosmétiques et visent à donner l’impression qu’il y a une démocratisation alors que ce n’est absolument pas le cas ; c’est un organisme totalement antidémocratique, qui exerce un pouvoir on peut dire despotique en tant que créancier privilégié parce qu’il impose systématiquement des conditionnalités Conditionnalités Ensemble des mesures néolibérales imposées par le FMI et la Banque mondiale aux pays qui signent un accord, notamment pour obtenir un aménagement du remboursement de leur dette. Ces mesures sont censées favoriser l’« attractivité » du pays pour les investisseurs internationaux mais pénalisent durement les populations. Par extension, ce terme désigne toute condition imposée en vue de l’octroi d’une aide ou d’un prêt. dès qu’un pays a recours à ses crédits. Cela vient d’être le cas en cette année 2024 avec les mesures impopulaires que le FMI a voulu imposer au Kenya ou au Nigeria, avec la complicité des gouvernements locaux. Elles ont provoqué des révoltes populaires dans ces deux pays, avec une répression très importante (60 mortes au Kenya, de nombreux emprisonnements au Nigeria). Dans le cas du Kenya, heureusement, le mécontentement est tel que certaines des mesures exigées par le FMI ont été abandonnées. Cela montre que le FMI ne change rien à ses politiques d’agression des intérêts populaires. Il ne se démocratise pas et donc, pour le CADTM, il devrait être dissous et remplacé par un nouvel organisme multilatéral, qui pourrait s’appeler Fonds monétaire international, avec d’autres statuts et notamment une charte de fonctionnement démocratique. Un de ces objectifs serait de collecter des taxes internationales sur les grandes entreprises transnationales. Il aurait pour fonction de lutter contre les paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
et d’assurer, effectivement, une stabilité monétaire et le plein emploi.


Eric Toussaint

Docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Banque mondiale - Une histoire critique, Syllepse, 2022, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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