Géopolitique, colonialité et libération

13 octobre par Mireille Fanon-Mendès France


(CC - Wikimedia)

Intervention de Mireille Fanon Mendès France au séminaire virtuel Géopolitique, colonialité et libération, le 17/09/2020.

Nous vivons aujourd’hui dans un monde où l’ordre international a été façonné par 500 ans d’hégémonie blanche occidentale. Cette hégémonie économique, politique et civilisationnelle s’est formée sur le génocide, la conquête, la traite négrière transatlantique et la mise en esclavage.

Elle s’est maintenue jusqu’à nos jours à travers le colonialisme et l’impérialisme s’exprimant aussi bien contre les peuples que contre les populations du nord au sud. Le processus violent de subjugation des populations non européennes va s’accompagner du développement d’un ensemble de discours justificateurs qui vont naturaliser la domination par la racialisation.

La race blanche et sa suprématie vont s’inventer au fil de la constitution de cet ordre international mis en place par l’Europe puis par l’Occident dans lequel nous vivons encore. L’invention des races considérées comme inférieures, civilisables et colonisables se développe dans ce même mouvement, car le système monde eurocentré, qui va enfanter l’ordre capitaliste globalisé contemporain, s’appuie sur une véritable division raciale du travail à l’échelle globale.

Dès 1492, lors d’arrivée de marins et de soldats dans des terres jusqu’alors inconnues, les peuples s’élevant contre le pillage de leurs ressources naturelles furent massacrés. Vaincus par les armes et les pacotilles qui leur étaient proposées, ils ont laissé -et n’ont eu parfois d’autre choix- s’installer des comptoirs avec l’appui de banques parmi lesquelles on peut citer la JP Morgan Chase, le Crédit suisse et la Banque de France…

Les fondations de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
étaient posées, la libre circulation des biens était portée sur les fonds baptismaux du capitalisme, celle des personnes étant régulée par la suprématie blanche : les Africains arrachés à leur tribu au fond des cales –statut qui leur est encore réservé lorsqu’ils veulent migrer pour raisons de guerre ou économico-environnementales- et les Européens-colons sur le pont ; ils pouvaient aller où ils voulaient et cette possibilité leur est toujours offerte…

Les ressources naturelles suscitaient intérêt et envie car elles enrichissaient ceux qui les rapportaient et elles continuent à être l’enjeu de rapports de force, ce qui maintient la plus part des peuples africains, avec l’aval de leur président, dans une soumission aux forces impérialistes qui ont besoin des ressources naturelles africaines. Pas question qu’elles leur échappent, tout comme il n’était pas question que leur échappe une main d’œuvre gratuite sur laquelle ils avaient droit de vie et de mort.

Les colon-meurtriers ont mis en place, dès le XV siècle, siècle que l’on doit identifier comme celui d’une grande catastrophe, plus précisément métaphysique et démographique (Maldonado Torres, Ten thesis on decoloniality, 2016), la mise en esclavage autorisant ainsi à n’utiliser des êtres humains que pour leur force de travail désincarnée afin que la différence entre force de travail et travail soit annihilée de façon à ce que la plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
génère le maximum de profit pour les colons. Le système capitaliste plantait ainsi ses premières graines prédatrices.

L’avancement de la conquête et du colonialisme modernes impliquait non seulement la création d’une division géopolitique basée sur la catastrophe métaphysique, mais aussi l’imposition d’idées, d’organisation et de structures sociales.

Dans ce contexte, la pluralité des conceptions de la communauté et de la différence humaine est anéantie, même si dans de nombreux cas, le succès n’est que partiel. Malgré cela, une communauté mondiale avec des priorités, des perceptions et des désirs similaires a émergé, ce que Sylvia Wynter identifie comme l’ethnoclass Man (Wynter 2003).

Si l’ethno class man a régné sur les corps à partir du 15 siècle, pour assurer sa puissance économique, il n’a jamais cessé de le faire.

Il n’est qu’à regarder le nombre important de jeunes noirs ou arabes incarcérés pour comprendre que ces chiffres exponentiels démontrent que c’est le prix que les corps ‘indigènes’ paient pour assurer aux ethno class Men la sécurité, le bien être mais surtout leur liberté.

Après avoir garanti l’enrichissement du blanc –période de la mise en esclavage- et la domination de la suprématie blanche dans les domaines culturel, économique, politique, juridique –particulièrement en ce qui concerne les droits humains-, il faut maintenant lui assurer sa sécurité et sa libre circulation ce qui se traduit par l’emprisonnement des corps noirs. Le paradigme de la domination n’a pas changé d’un iota. Il est colonial, profondément violent, raciste, racialisant, déshumanisant et inhumain.

Le capitalisme a toujours assuré à ceux qui possèdent les fonctions de domination (Robert Kurz) qu’ils pouvaient exercer leur contrôle sur les esprits et les corps sans avoir à répondre de leurs crimes, et particulièrement en ce qui concerne le traitement qu’ils ont fait subir aux corps noirs et indigènes. Portant ainsi sur les fonts baptismaux le racisme structurel dont l’une des expressions coloniales est la colonialité des Êtres sur les Non Êtres.

Ainsi les modèles politiques et culturels européens racistes vont envahir le reste du monde, les pays du Sud global vont être institués en réservoirs de matières premières et des Non Êtres traités comme des marchandises, plus précisément comme « un bien meuble [1] », ainsi que cela a été stipulé dans le Code noir.

Lorsque l’on parle de mise en esclavage, on parle de déshumanisation, de déni du droit à la vie, de la perte d’identité au nom d’une supériorité supposée des Blancs. On parle d’un corps qui n’appartient plus à celui qui l’habite et le vit.

Même après les abolitions, cette relation à l’autre n’a jamais cessé d’être traversée par l’indignité portée par les tenants de l’idéologie basée sur le racisme structurel.

Cessons d’être naïfs et comprenons que le système capitaliste dans lequel nous vivons est né de la division de l’humanité imposée par l’idéologie de la race comme marqueur social. En Libye, lorsque des migrants [2] sont vendus comme l’étaient nos ancêtres, cela émeut un temps mais personne ne veille à ce que cela ne se reproduise pas. Quelques déclarations, et toujours les institutions internationales et la communauté internationale silencieuses… Lorsque des Afro-colombiens, défenseurs des droits, sont tués–plus de 200 depuis le début 2020- , le gouvernement colombien ne prend aucune mesure contre ces actes de génocide, alors que les accords de paix sont signés depuis 2016.

A croire que ceux qui pensent le capitalisme ne voient toujours pas le lien pervers et mortifère qu’il y a entre noir et mis en esclavage, entre noir et race, entre noir et classe, entre race et classe.

De ce point de vue, les inégalités raciales sociales contemporaines qu’on retrouve dans toutes les sociétés du monde sont inextricablement liées à un ordre géopolitique international. La condition noire est immédiatement liée à la position de l’Afrique dans l’ordre des échanges internationaux, tout comme la condition musulmane en Occident est directement déterminée par le rapport que l’impéralisme occidental entretient avec les pays du monde musulman. L’ici, c’est le là bas. On bombarde là bas, on discrimine ici. On tue ici et là bas.

La race et la domination raciale sont par nature géopolitiques, et la lutte contre le racisme racialisant est un combat qui, loin de se résumer à des postures morales, est politique afin de parvenir à un changement de l’ordre international, responsable du système d’exploitation et de déshumanisation.

Les rapport sociaux structurés par la race sont ainsi le reflet des rapports internationaux, et leur changement dépend d’un changement dans ces rapports internationaux. Racisme racialisant et impérialisme sont intimement liés. L’impérialisme occidental constitue l’une des faces les plus évidentes des modes de défense de la suprématie blanche et de l’ordre économique et géopolitique qui le sous-tend. Chaque puissance qui vient contester cette suprématie s’expose à une réponse violente, et à un assaut culturel, politique, économique, militaire et même environnemental.

Chaque processus politique visant à un changement structurel de cette situation de domination se voit férocement combattu, à l’instar des luttes anticoloniales passées et présentes, et des revendications pour de réelles Réparations pour le crime contre l’humanité qu’a constitué la mise en esclavage du peuple Noir. »

Force est de constater qu’à l’heure actuelle, aucune institution multilatérale ne porte la question des réparations pour les crimes contre l’humanité et de génocide commis lors de la traite transatlantique négrière, de la mise en esclavage, de la colonisation et du colonialisme. Les Etats savent très bien que demander des réparations pour ces crimes, ou accepter que des organisations ou des Etats en demandent, les forceraient à questionner les structures du système dominant, ce qui dans le système capitaliste libéral blanc est impossible. C’est bien pour cela qu’il y a un consensus visant à laisser hors de la sphère politique le processus de réparations.

On peut d’ailleurs aller plus loin dans la réflexion sur cet ordre mondial qui revendique la loi et l’ordre pour se maintenir au pouvoir ; le même type de consensus existe en ce qui concerne le racisme structurel et systémique qui préempté par un positionnement antiraciste moral et empathique alors que tout le monde, pour peu que l’on soit honnête, admet que pour éradiquer ce type de racisme, il faut changer le paradigme de domination mis en place lors des découvertes

Revenons à la question des réparations. Dans le rapport demandé par le président de la république française Restituer le patrimoine africain : vers une éthique relationnelle [3], les rédacteursidentifient au moins une bonne raison de porter cette problématique « ce ne sont pas seulement des objets qui ont été pris, mais des réserves d’énergies, des ressources créatives, des gisements de potentiels, des forces d’engendrement de figures et de formes alternatives du réel, des puissances de germination ; et (que) cette perte est incommensurable parce qu’elle entraîne un type de rapport et un mode de participation au monde irrémédiablement obérés ».

En mettant en esclavage, en déshumanisant, en violentant des millions d’Africains, les Européens ont effectivement brisé des « réserves d’énergies, des ressources créatives (…), des puissances de germination » du continent africain.

il ne s’agit pas seulement de réparer les crimes (vol, viol, pillage, meurtre etc..) , il s’agit aussi de réparer le crime colonial fait à l’humain et par conséquent à l’humanité. Depuis cette époque, l’humanité a basculé dans des politiques mortifères qui se retrouvent aussi bien au niveau géopolitique, dans l’expression de l’impérialisme que dans la vie quotidienne des racisés. Il faut bien en prendre conscience.

Même après les abolitions, cette relation à l’autre n’a jamais cessé d’être traversée par l’indignité portée par les tenants de l’idéologie de la suprématie blanche.

Les Blancs ont perdu, en esclavagisant les Noirs de l’Afrique et en tuant les indigènes, le sens de l’autre, l’Amour de l’autre, ce n’est pas pour rien que Frantz Fanon appelle de ses voeux « (Qu’il me soit permis de) à découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. (…) […] Supériorité ? Infériorité ? Pourquoi tout simplement ne pas essayer de toucher l’autre, de sentir l’autre, de me révéler l’autre ? […] [4] »

Tant que notre humanité refusera de passer par ce processus, elle sera orpheline d’elle-même, tentera vainement d’inventer de nouveaux droits alors que le besoin essentiel est d’en finir avec le racisme biologique qui a impacté la structure profonde des Etats anciennement esclavagistes et colonisateurs. Le racisme structurel fonctionne comme un système parce qu’il est porté par le capital et la financiarisation du monde,

Cette étape des réparations est humainement un passage obligé si l’on veut aborder la question de l’humain -humain et non ennemi- où il n’y a plus aucune raison de penser l’autre en termes de hiérarchisation et si l’on veut que les relations internationales ne soient plus hégémoniques mais respectueuses d’un droit international qui ne soit ni déstructuré ni délégitimé par ceux qui se considèrent maîtres du monde.

On voit bien, dès lors, que les réparations sont un processus politique qui force à analyser les éléments fondateurs du capitalisme et de la mondialisation et de leurs conséquences sur les personnes racialisées. Si ces étapes sont disqualifiées, comme il y a une forte tendance à le faire, il y a fort à parier que ni l’éducation, ni les dates anniversaire ni les balades décoloniales ne suffiront à délégitimer politiquement le racisme structurel.

L’idéologie basée sur le racisme structurel continuera à irriguer les rapports sociaux, culturels, économiques, militaires, et environnementaux. On doit bien appréhender que l’on est passé du Code noir à celui de l’Indigénat puis aux accords de commerce iniques ou des accords militaires qui permettent à des puissances étrangères d’occuper des terres pour y établir leurs bases militaires sans que cela soit remis en cause, sauf par ceux qui en sont victimes.

La « clôture » de la séquence de la mise en esclavage, parce que les profits attendus ne fournissaient plus ce que les Etats et les esclavagistes espéraient, a ouvert les portes à la colonisation, suite logique d’un même système. Ce système perdure et particulièrement en ce qui concerne les corps noirs invisibilisés et silencés afin d’obérer toute possibilité de revendication pour leur droit à la dignité mais aussi par l’occupation rampante de l’Afrique.

Pour conclure, si l’on veut mettre fin au racisme structurel et systémique ainsi que le prétendent de nombreux gouvernants ou de responsables d’institutions internationales, il va sérieusement falloir qu’ils acceptent d’interroger les structures de la mondialisation et du capitalisme à la lumière de la race et de la classe surtout qu’à la suite de la crise financière de 2008, on comprend que le capitalisme n’est pas victime d’une crise momentanée mais d’une contradiction interne qui le conduit à son effondrement inexorable.

Ne peut on légitimement se demander si cette contradiction ne repose pas sur la volonté de laisser dans la zone de Non Êtres des millions de personnes et particulièrement depuis que ceux qui occupent les fonctions de domination ont voulu prouver par la violence et la barbarie qu’ils étaient les seuls à devoir bénéficier des profits tirés du capital ?

Dans ce contexte, ne peut on aussi s’interroger sur le rôle joué par certains anticapitalistes ou certains altermondialistes qui n’ont jamais interrogé le rôle du capitalisme et de la mondialisation dans la pérennisation du racisme structurel, donc de l’impact du racisme structurel dans le maintien du capitalisme ? On ne pourra construire d’alternative au capitalisme sans s’attaquer aux sources du racisme structurel.

Les revendications des corps noirs à la dignité et à la vie peuvent-elles être suffisantes pour engager les Ethno class Men à se séparer de l’idéologie capitaliste qui ne cessent de maintenir les Non Êtres du côté de la mort ?

Une question en suspens à laquelle il ne pourra être répondu que si les Africains et les Afro descendants acceptent de s’unir dans une approche décoloniale panafricaniste pour porter la question des réparations politiques et de poser à plat celle d’une humanité humaine où l’universel aura été revisité non à l’aune de la pensée libérale dominante mais à celle de la dignité dans une perspective proprement décoloniale.

Mais de plus en plus, il semble bien que cet objectif ne pourra être atteint que si l’Afrique continent est libéré du joug colonial qui n’a jamais cessé de l’étrangler dans ses tentacules meurtrières et prédatrices.

Il faudra aussi interroger des espaces comme celui des Nations Unies, où la colonialité du pouvoir et de l’Être s’exprime à tous les niveaux, aussi bien entre à les fonctionnaires onusiens que des membres de la communauté internationale.

A ce titre, l’épisode de la pandémie est exemplaire ; dans ce contexte, les mesures de coercition émanant, la plupart du temps, d’un État fort punissant un État faible et frappant les plus vulnérables des peuples n’ont pas été remises en cause. Ni l’embargo, ni les sanctions économiques, ni le blocus n’ont été abandonnées ou à tout le moins ont fait l’objet d’un moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999. . Ces mesures de rétorsion sont l’expression d’un rapport de force en faveur de l’État dominant qui viole l’obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
internationale des États en contredisant la légalité internationale, de facto, l’embargo n’est pas conforme à la Charte des Nations unies.

Soulignons que les États imposant ou laissant imposer l’embargo ou le blocus faillissent à leur obligation de protection des droits fondamentaux, Au vu de l’importance des droits en cause, tous les États, absolument tous les États, devraient affirmer qu’ils ont un intérêt juridique à ce que ces droits soient protégés ; les obligations dont il s’agit étant des obligations erga omnes.

Dès lors, face à l’exclusion juridiquement organisée, face à un ordre de misère, face aux politiques de déstructuration du droit des peuples et des droits humains, il est impératif de refonder un ordre international [5], non basé sur la raison de la force et des intérêts privés mais sur la coopération internationale, le multilatéralisme -mais est ce une forme décoloniale ?-

En conclusion, si nous prétendons porter les valeurs de l’antiracisme politique, alors il est impératif d’admettre que la colonialité s’exprimant dans les différentes formes de négrophobie d’une part, relève du racisme structurel et d’autre part, est l’expression la plus violente, la plus centrale et la plus évidente de la déshumanisation.

Si la fin de l’ordre racial mondial implique la libération du Sud, la libération de l’Afrique est la condition de la libération du Peuple Noir, qui sera celle de l’Humanité entière.




Notes

[1Article 44 ; Code noir ; mars 1685 ; http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/esclavage/code-noir.pdf

[4Peau noire, masques blancs, Le Seuil Editions ; 1952

[5Résolutions de la Commission des droits de l’homme sur les Effets des politiques d’ajustement économique consécutives à la dette extérieure sur la jouissance effective des droits de l’homme, en particulier pourl’application de la Déclaration sur le Droit au développement, 1998/24, par. 3 ; Effets des politiques d’ajustement économique consécutives à la dette extérieure sur la jouissance effective des droits de l’homme, en particulier pour l’application de la Déclaration sur le Droit au développement 1999/22, par. 3 et ; Effets des politiques d’ajustement économique consécutives à la dette extérieure sur la jouissance effective des droits de l’homme, en particulier pour l’application de la Déclaration sur le Droit au développement, 2002/29, par. 7.

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