Grèce. Agriculteur·ices-étudiant·es-grévistes : une opposition sociale d’en bas, avec un potentiel

25 mars par Antonis Ntavanellos


La situation politique actuelle en Grèce a été marquée par l’intervention simultanée d’importantes forces sociales dans les rues, avec de grandes mobilisations contre l’agression néolibérale sauvage du gouvernement de droite dirigé par Kyriakos Mitsotakis.



Un nouveau mouvement étudiant a déclenché une vague d’occupations d’universités et de grands rassemblements successifs pour faire face aux efforts du gouvernement pour ouvrir la porte à la privatisation de l’enseignement supérieur. L’activité militante dans les universités est basée sur une coordination tactique entre les étudiants du Parti communiste et les étudiants de la gauche radicale/anticapitaliste. Cette coordination s’est imposée comme une nécessité sur le terrain, afin de faire face aux attaques implacables du gouvernement. Elle était en contraste avec les intentions habituelles et la pratique habituelle de la direction du Parti communiste.

La contre-réforme dans les universités détruit toutes les illusions sur « l’Etat de droit » capitaliste. La Constitution de 1974-75 (qui reflète l’époque des grandes luttes des salarié·e·s et de la jeunesse après la chute de la dictature militaire) interdit explicitement les universités privées. Le gouvernement ne dispose pas de la force parlementaire nécessaire pour réviser la Constitution. Il la viole donc sans vergogne, avec une loi votée à la majorité simple au parlement, malgré les déclarations unanimes des organisations de juristes (avocats, constitutionnalistes, etc.) qui parlent d’une illégalité flagrante.

Ainsi, le mouvement étudiant se présente comme une force qui défend le caractère public de l’enseignement supérieur, mais aussi comme une force qui défend les droits et libertés démocratiques contre leurs violations. Cette combinaison a permis aux mobilisations étudiantes de résister aux attaques politiques et propagandistes, ainsi qu’à la tentative gouvernementale de réprimer le mouvement de protestation par une offensive généralisée des forces de police contre les universités occupées.

***

C’est à ce moment critique qu’est apparu le mouvement paysan, qui a bloqué les principales autoroutes et organisé des manifestations de masse dans les villes rurales. Ce qui alimente ces mobilisations, c’est la prise de conscience par la partie la plus pauvre des agriculteurs (assez importante dans un pays où la petite propriété foncière a historiquement prévalu) qu’au moment où les prix des denrées alimentaires montent en flèche, leurs revenus sont soumis à une forte pression, se rapprochant de la limite au-delà de laquelle la seule option devient l’abandon de tout effort pour continuer à cultiver.

Ils rejettent à juste titre la faute sur la politique gouvernementale qui renforce le pouvoir des industriels et des négociants qui s’engagent dans la production et le commerce des denrées alimentaires, en réalisant des bénéfices qui battent tous les records.

Un autre aspect important de la mobilisation des agriculteurs a été la revendication de renforcement des services publics qui assurent la protection civile contre les menaces causées par la crise climatique rampante. La Thessalie, cœur de la production agricole en Grèce, reste complètement détruite après les inondations qui l’ont ravagée il y a plusieurs mois (dès septembre 2023). La demande des agriculteurs d’augmenter les dépenses publiques et les effectifs des services de protection civile a servi de facto de « pont » avec les revendications de la classe ouvrière.

***

Sous cette pression, et malgré l’opposition de la bureaucratie syndicale de la GSEE (Confédération générale des syndicats du secteur privé), une grève a été organisée le 28 février. Elle a été particulièrement réussie et a été associée à des rassemblements de masse à Athènes, à Thessalonique et dans d’autres villes du pays.

Ces événements ont été associés à un triste anniversaire. Un an après le crime de Tempé, 57 personnes (dont de nombreux adolescents qui se rendaient à Thessalonique) ont perdu la vie lorsque deux trains de la compagnie privatisée Hellenic Trains sont entrés en collision. Le crime de Tempé a été une expérience tragique, vécue comme la preuve que les privatisations sont meurtrières. Mitsotakis a choisi cet anniversaire pour publier une « conclusion » de l’enquête parlementaire qui absout de toute culpabilité tous les fonctionnaires de l’Etat et tous les dirigeants de Hellenic Trains. Cette « conclusion » est apparue malgré la révélation que l’un des trains transportait une cargaison illégale (des solvants chimiques utilisés pour le frelatage des carburants par les acteurs du « marché noir » d’Athènes), cargaison qui a provoqué l’explosion mortelle et l’incendie qui a tué de nombreuses victimes de l’accident tragique.

Il s’agit d’un autre exemple où le gouvernement n’a pas hésité à violer les contours élémentaires de la légalité : les jours suivant l’accident, des équipes de l’Etat et des machines lourdes ont recouvert le site de la collision de tonnes de ciment, enterrant à jamais les preuves du crime qui avait été commis.

Les réactions des proches des victimes ont été extraordinaires et elles ont été approuvées par la majorité de la société. Plus de 1’300’000 personnes ont signé – jusqu’à présent – une pétition des parents des victimes qui demandent un procès visant le ministre des Transports, le vice-ministre et les dirigeants de Hellenic Trains.

Dans ce contexte, le 8 mars de cette année, qui avait été planifié par les organisations de femmes pour protester contre le sexisme rampant (avec des féminicides successifs et une augmentation des viols) et en solidarité avec les femmes palestiniennes de Gaza, a pris un caractère encore plus large. Elle a été combinée avec d’autres mouvements, comme une journée de soutien mutuel entre les secteurs en lutte, démontrant l’unité des luttes dans les rues.

***

Lorsque l’on examine les caractéristiques de toutes ces manifestations combinées, quel type de conclusion politique se dégage ? Reprenons les termes de l’éditorial d’un des journaux « respectables » (To Vima, 3 mars) : « [tous ces secteurs mobilisés] forment, objectivement, un front d’opposition. L’activité de ce front n’a peut-être pas déstabilisé l’hégémonie du gouvernement (du moins pour l’instant…) mais personne ne peut prédire l’avenir ».

Cette perspective est exacte. Le gouvernement de Mitsotakis est confronté à une « opposition sociale » venue d’en bas, avec un dynamisme spécifique. Il maintient encore sa stabilité politique, principalement grâce à l’opposition parlementaire discréditée et en crise. Mais désormais, « personne ne peut prédire l’avenir ». On est loin des jours d’euphorie politique juste après les élections de mai-juin 2023, où « l’avenir était prédit », comme celui d’une longue hégémonie politique pour Mitsotakis.

L’émergence d’une « opposition sociale » qui conteste la politique gouvernementale par le bas et cherche à la contrecarrer dans des domaines importants (par exemple l’enseignement supérieur) est un facteur qui aura des conséquences politiques.

Certaines d’entre elles sont déjà visibles. Des cas d’indiscipline apparaissent dans les rangs de la droite. Dans ses efforts pour se donner un profil « européen » et pour transformer Nouvelle Démocratie en un parti du « centre » néolibéral, Mitsotakis a proposé une loi qui, à un certain degré, reconnaît le droit au mariage et à l’adoption d’enfants pour les couples de même sexe. L’Eglise grecque-orthodoxe, traditionnellement le pilier le plus fidèle du soutien à la droite en Grèce, a réagi en faisant preuve d’une homophobie hystérique. La fraction d’extrême droite de la Nouvelle Démocratie (dirigée par l’ancien premier ministre Antonis Samaras et le puissant « super-ministre » Makis Voridis) a réagi et s’est jointe au chœur de l’hystérie homophobe. Le projet de loi de Mitsotakis a réussi à devenir une loi au Parlement, uniquement grâce aux votes des représentants de SYRIZA et du PASOK.

Les sondages d’opinion préviennent que, lors des élections européennes, Nouvelle Démocratie pourrait passer de 41% (lors des dernières élections nationales) à moins de 30%. Environ 80% (!) des personnes interrogées reprochent au gouvernement d’avoir « dissimulé » les responsabilités criminelles de « l’accident » de Tempé. Environ 70% se disent pessimistes quant à l’avenir immédiat. A la question « Qui est le plus apte à diriger en tant que premier ministre ? », une majorité répond « Personne ». On s’attend à ce que, lors des élections européennes, le taux d’abstention soit historiquement élevé, principalement parmi les travailleurs et les pauvres.

Ce sont là des signes avant-coureurs d’une instabilité politique potentielle. Dans ce contexte, la classe dirigeante ouvre progressivement le débat sur des solutions alternatives possibles pour l’establishment, cela dans la perspective d’une période politique de l’« après Mitsotakis ».

***

Dans la presse grand public, des rumeurs circulent sur la possibilité d’élections nationales anticipées, quelques mois après les élections européennes, Nouvelle Démocratie visant à réaffirmer sa position de leader – malgré des pertes potentielles – en profitant de la paralysie de SYRIZA et du PASOK. Dans le même temps, d’autres rumeurs évoquent la possibilité que Mitsotakis accède à un « poste plus élevé » au sein de l’Union européenne, ouvrant ainsi une période transitoire de « gouvernements de collaboration ».

Cette situation ne peut être pleinement comprise par le lecteur qui n’a pas été témoin de la profondeur de la crise de l’opposition en Grèce.

Le récent congrès de SYRIZA a réaffirmé le contrôle du parti par Stefanos Kasselakis, mais l’ensemble du processus a été une démonstration de pourriture et de décomposition. Stefanos Kasselakis déclare publiquement son intention de transformer SYRIZA – un parti qui se décrit toujours comme étant de la « gauche radicale » – en une version balkanique des Démocrates étatsuniens.

Alors que les manifestations de masse de ces dernières semaines étaient à leur apogée, la direction de SYRIZA a décidé de préciser son point de vue sur l’alternative à l’austérité. Elle a annoncé une proposition très généreuse de réduction des impôts sur les bénéfices des entreprises. C’est un parti qui est destiné à se réduire. Conscients de cela, une fraction des armateurs grecs (par exemple la puissante famille Vardinogiannis/pétrole et transport maritime, l’oligarque Vagelis Marinakis) indiquent de plus en plus clairement qu’ils apportent un soutien privilégié à Stefanos Kasselakis. Ces forces commencent à considérer SYRIZA, sous la direction de Kasselakis, comme un « partenaire junior », potentiellement utile pour les futurs gouvernements de coalition de centre-droit.

Le PASOK, dirigé par Nikos Androulakis, tente de s’imposer comme le plus grand parti de l’opposition, en dépassant SYRIZA lors des prochaines élections européennes et en se situant à la deuxième place. Il y a de sérieuses chances qu’il atteigne cet objectif, mais il resterait à un niveau limité, autour de 14%. L’explosion du parti social-démocrate historique en Grèce, produit des luttes explosives de 2010-2015, est un lourd fardeau pour la direction d’Androulakis. Jusqu’à présent, cette direction n’a pas réussi à faire face à ce problème.

Ce contexte pourrait décrire une « opportunité parfaite » pour le Parti communiste d’accroître son influence. Mais personne ne devrait sous-estimer le lourd fardeau des idées et des traditions staliniennes. Le PC a décidé de voter contre la loi qui accordait des droits égaux aux couples de même sexe. Pire encore, le parti a étoffé sa position en organisant une « campagne » politique faite d’arguments homophobes, où il était difficile de déceler les différences avec les points de vue défendus par l’Eglise et Samaras-Voridis.

Une fois de plus dans l’histoire, la direction du Parti communiste traite la possibilité d’une croissance massive de son influence non pas comme une opportunité mais comme un risque d’« aventures » pour le parti, qui est censé croître par petites étapes et, surtout, de manière totalement contrôlée.

Dans ce paysage politique, nous pensons que la priorité absolue est de poursuivre les efforts de mobilisation. L’« opposition sociale » qui a émergé ces dernières semaines peut et doit travailler à obtenir des victoires concrètes et matérielles pour notre camp. La tentative de reconstruction de la gauche radicale/anticapitaliste – qui, malgré la défaite de 2015, conserve quelques forces notables, visibles dans la rue, dans les grèves, dans l’organisation des luttes sociales – doit s’inscrire dans cet effort et cette perspective. (Reçu le 16 mars 2024, traduction réd. A l’Encontre)


Source : À l’Encontre

Antonis Ntavanellos

militant de la Gauche ouvrière internationaliste (DEA, co-fondatrice de Syriza), est membre du Bureau politique de Syriza.