Hautes pressions sur la dette du tsunami

17 janvier 2005 par Eric Toussaint , Damien Millet


Le tsunami a frappé très fort le 26 décembre au matin. Dès que l’étendue du désastre a pu être appréhendée, l’aide et les dons ont commencé à affluer. Seuls quelques réseaux comme Jubilé Sud et le CADTM ont demandé très tôt -dès le 28 décembre- l’annulation totale et inconditionnelle de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure publique des pays touchés. Au contraire, la réponse officielle fut bien terne et tardive : après le sommet sur l’aide aux sinistrés à Jakarta le 6 janvier, l’idée d’un simple moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, généralement durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir.

Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998, de l’Argentine entre 2001 et 2005, de l’Équateur en 2008-2009. Dans certains cas, le pays obtient grâce au moratoire une réduction du stock de sa dette et une baisse des intérêts à payer.
sur la dette a été approuvée par le G7 G7 Groupe informel réunissant : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon. Leurs chefs d’État se réunissent chaque année généralement fin juin, début juillet. Le G7 s’est réuni la première fois en 1975 à l’initiative du président français, Valéry Giscard d’Estaing. le 7 janvier, avant que la réunion du Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement de 22 États créanciers chargé de gérer les difficultés de remboursement de la dette bilatérale par les PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un·e Français·e. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de plus de 90 pays en développement. Après avoir détenu jusqu’à 30 % du stock de la dette du Tiers Monde, les membres du Club de Paris en sont aujourd’hui créanciers à hauteur de 10 %. La forte représentation des États membres du Club au sein d’institutions financières (FMI, Banque mondiale, etc.) et groupes informels internationaux (G7, G20, etc.) leur garantit néanmoins une influence considérable lors des négociations.

Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions – confidentielles – du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris, qui s’en remet à son expertise et son jugement macroéconomiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité. Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.

Site officiel : https://www.clubdeparis.fr/
(groupe de 19 pays du Nord créanciers) ne l’entérine le 12 janvier.

Ainsi donc les grands argentiers du monde se contentent d’un moratoire. Qui plus est, le Club de Paris prend la peine de reconnaître « la dimension exceptionnelle » de cette catastrophe, afin de ne pas donner des idées à d’autres pays touchés régulièrement par des tsunamis invisibles, qu’ils s’appellent misère, guerre, sida ou ajustement structurel. Selon le ministre français des Finances, Hervé Gaymard, seuls trois pays devraient accepter ce moratoire : l’Indonésie, le Sri Lanka et les Seychelles. La Thaïlande, par exemple, ne souhaite pas en bénéficier car cela nuirait à sa réputation de pays fiable et solide.

On voit là toute la perversité du modèle économique actuel, au sein duquel les dirigeants de pays touchés par une telle catastrophe préfèrent rassurer les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
plutôt que libérer des fonds pour aider leurs populations meurtries et reconstruire leurs côtes dévastées. Mais au-delà, les pays qui vont accepter ce moratoire n’auront rien de plus que quelques mois de répit : bien sûr, ils devront rembourser l’intégralité des sommes dues, en prolongeant les remboursements, ce qui n’arrange rien. Ils espèrent juste que les créanciers ne leur infligeront pas de pénalité de retard...

Dans un contexte où le malheur des populations est utilisé comme prétexte par des Etats du Nord pour déployer des soldats et pour imposer la poursuite de politiques néolibérales, on peut parfaitement comprendre que des gouvernements des pays touchés par le tsunami déclarent qu’ils peuvent se débrouiller seuls, qu’il en va de leur dignité et de leur souveraineté.

C’est avec regret que nous pouvons affirmer que le moratoire ne constitue pas une solution. Très habilement il est présenté comme un geste généreux. Pourtant, il n’est que le degré zéro de l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
politique. Le Club de Paris pouvait-il exiger les remboursements qui étaient attendus dès le mois de février ? La réponse est bien sûr négative. Il ne pouvait pas faire moins. Il se contente d’observer un instant de recueillement, mais il ne soulage en rien les pays touchés. En rien.

Chaque année, les pouvoirs publics de la douzaine de pays touchés par le tsunami remboursent environ 38 milliards de dollars au titre du « service de la dette Service de la dette Remboursements des intérêts et du capital emprunté.  ». Car on « sert » sa dette, comme un esclave « sert » son maître... Tous les dons reçus, estimés à 10 milliards de dollars, seront engloutis dans les remboursements si on se contente de temporiser (moratoire) ou d’alléger (réduction partielle). Seule l’annulation totale de la dette publique externe peut permettre à ces pays de libérer des ressources conséquentes pour faire face aux difficultés qui se trouvent encore devant eux. Cette revendication concerne d’ailleurs l’ensemble des pays en développement.

Elle peut à première vue sembler une position minoritaire. Il n’en est rien. Des centaines d’organisations de la zone ravagée, approuvées par des réseaux internationaux, la réclament haut et fort. Des soutiens remarqués se font jour. Le Parlement européen a adopté le 13 janvier une résolution qui souligne que tous les créanciers « doivent se mettre d’accord pour annuler progressivement la dette des pays en développement ». Le texte adopté par 473 voix pour, 66 voix contre et 14 abstentions, marque un progrès par rapport au passé dans la mesure où il propose l’annulation (ce qui est différent d’un allègement) pour tous les pays en développement (et pas seulement les « pays pauvres », ou les « pays les moins avancés »), étant donné que « la solidarité internationale ne devrait pas dépendre d’événements tragiques ». Le fait que la résolution ait pu réunir une large majorité de députés est une indication de la montée en puissance de l’idée d’annulation totale de la dette. C’est aussi la preuve que les initiatives prises par les institutions multilatérales, le G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. , le Club de Paris, les gouvernements des pays créanciers pour résoudre le problème de la dette ont échoué. Certes, les faiblesses de la résolution sont criantes : dans le même temps, elle « se félicite des appels à suspendre la dette des pays affectés par le tsunami », sans doute comme un pis-aller temporaire, en attendant l’annulation totale qu’elle appelle de ses vœux...

L’objection classique selon laquelle même les dirigeants des pays touchés ne demandent pas l’annulation ne tient pas : elle prouve surtout, d’une part leur rupture avec les intérêts de leur propre population, d’autre part que la bonne grille de lecture n’est pas Nord/Sud mais le clivage entre ceux qui profitent du mécanisme de la dette et ceux qui le subissent. Beaucoup trop de dirigeants des pays du Sud font cause commune avec les créanciers du Nord car ils ont un intérêt personnel à l’endettement de leur pays. Il s’agit là d’une véritable trahison des peuples par les élites politiques, tant celles du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, du Club de Paris que celles des pays endettés eux-mêmes.

La réponse actuelle des grands argentiers du monde est une sinistre mise en scène, aux conséquences dramatiques en termes de souffrances humaines. Plus que jamais, l’annulation totale de la dette reste à la fois une revendication centrale, une exigence populaire et un objectif facile à atteindre. Il ne manque que la volonté politique. Il y a donc là un levier d’action essentiel que nous devons saisir.

Par Damien Millet, président du CADTM France, et Eric Toussaint, président du CADTM Belgique (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde). Ils sont auteurs du livre « 50 questions 50 réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale », éd. Syllepse/CADTM, 2003.




Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).

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