Interview d’Eric Toussaint par Fernando Arellano Ortiz et Hernán Onatra ( Cronicon.net de Colombie )

L’Amérique latine a besoin d’une nouvelle architecture économique régionale

4 mai 2009 par Eric Toussaint


Les gouvernements progressistes et de gauche d’Amérique latine « devraient se retirer de la Banque interaméricaine de développement (BID) et promouvoir- entre autres - des initiatives comme celle de la Banque du Sud et d’un Centre international de règlements des différends du Sud comme alternative à la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
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. C’est ce que propose Eric Toussaint, président du Comité pour l’Annulation de la Dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du Tiers Monde qui a son siège à Bruxelles.

Cet historien et politologue belge, très lié à la recherche socioéconomique sur l’Amérique latine, soutient que les organisations multilatérales comme la BID ont perdu toute légitimité du fait de la crise économique globale qu’elles ont généré.

Si l’Amérique latine veut larguer les amarres par rapport à Washington et au modèle imposé par les organismes multilatéraux comme la BID, Eric Toussaint considère prioritaire d’avancer dans la concrétisation de la Banque du Sud, dans le lancement d’une monnaie, d’une université, d’une industrie pharmaceutique communes. Il s’agit, dans le même temps, de renforcer les médias comme la chaîne Telesur et de mettre en place une politique agricole commune pour garantir la souveraineté alimentaire et la réforme agraire.

Ce chercheur et militant social européen analyse la crise économique globale actuelle et propose des réponses.


En 50 ans d’existence, quel est le bilan de la BID en Amérique latine ?

Le bilan est très mauvais. La BID est un instrument financier dominé par les Etats-Unis (qui comptent 30 % des droits de vote) et certains pays européens. Les Etats-Unis et les autres pays membres qui ne sont pas latino-américains, possèdent 49,5 % des voix. Il leur suffit d’avoir l’appui d’un ou deux pays latino-américains pour imposer leurs vues. La BID est un instrument qui permet la mise en œuvre en Amérique latine de politiques s’inscrivant dans le contexte du modèle capitaliste d’extraction des ressources naturelles du continent pour l’exportation. C’est-à-dire extraire les ressources naturelles de chacun des pays pour les exporter sur le marché mondial au bénéfice des multinationales. Le rôle fondamental de la BID est ainsi d’assurer le maintien de la subordination et de la dépendance du continent latino-américain et des Caraïbes. A l’opposé, elle n’a jamais essayé de favoriser une intégration de l’Amérique latine pour impulser un développement alternatif basé sur le renforcement du marché interne.

Je dirais également que le bilan de 50 ans d’existence de la BID, c’est davantage d’inégalité et une augmentation de la pauvreté dans les pays latino-américains. En réalité, le nombre de pauvres survivant sous le seuil de la pauvreté absolue tout comme le nombre de pauvres en général, n’a pas diminué mais, au contraire, a augmenté. Et surtout, l’inégalité a augmenté en Amérique latine : c’est le continent où le fossé entre les riches et les pauvres est le plus énorme.

Autre critique : les projets financés par la BID ont contribué à la destruction de l’environnement ce qui constitue un manque total de respect de la nature, de la richesse biologique et humaine du continent.

J’ajouterais que cette banque a appuyé toutes les dictatures du continent. Jamais elle n’a retiré son appui financier à une dictature : elle a soutenu la dictature brésilienne de 1964, la dictature de Pinochet au Chili et d’autres dictatures du ConoSur [1] et cela, malgré qu’elles détruisaient le mouvement syndical, les secteurs de gauche, le mouvement social et qu’elles violaient les droits humains.


Le Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde que vous présidez, a élaboré en 2007 une étude intitulée « La dette illégitime Dette illégitime Comment on détermine une dette illégitime ?

4 moyens d’analyse

* La destination des fonds :
l’utilisation ne profite pas à la population, bénéficie à une personne ou un groupe.
* Les circonstances du contrat :
rapport de force en faveur du créditeur, débiteur mal ou pas informé, peuple pas d’accord.
* Les termes du contrat :
termes abusifs, taux usuraires...
* La conduite des créanciers :
connaissance des créanciers de l’illégitimité du prêt.
de l’Equateur, un paradigme en Amérique latine » [2]. Ce travail a servi de base pour l’audit qui a été réalise dans ce pays andin. Quelle signification revêt pour l’organisation que vous dirigez, le fait que le gouvernement du président Rafael Correa ait tenu compte de plusieurs de vos conclusions et recommandations ?

Cela a été un exercice démocratique très important car le gouvernement de l’Equateur a mis sur pied une Commission d’audit intégral du crédit public interne et externe dotée d’une grande capacité de recherche. J’ai participé à cette Commission de juillet 2007 jusqu’à la fin de ses travaux en septembre 2008. Nos recherches nous ont permis de prouver que la plus grande partie de cette dette est frauduleuse. Je dirais qu’environ 90% des dettes que nous avons étudiées, pourraient être caractérisées comme illégitimes et frauduleuses. Sur la base de notre étude finale rendue en septembre 2008, le gouvernement a suspendu le paiement d’une partie de la dette commerciale, les bons 2012 et 2030 et cela me semble très important.


Considérez vous la crise mondiale actuelle du capitalisme comme systémique ou cyclique ?

C’est une crise systémique qui va durer au moins une décennie. Celle-ci revêt plusieurs aspects : crise financière, économique, productive mais aussi alimentaire et de gouvernabilité pour le système capitaliste et les institutions à son service comme le G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. , la Banque mondiale, le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, la BID…

Toutes ces institutions vont être en crise : elles ont d’ailleurs déjà perdu une bonne partie de leur crédibilité. Je ne veux pas dire que c’est pour autant la mort du capitalisme car le capitalisme a traversé au cours de son histoire plusieurs crises systémiques. Sans luttes sociales profondes, non seulement au Sud de la planète mais aussi aux Etats-Unis pour donner une issue anti-capitaliste à cette crise systémique, le capitalisme parviendra après des années et des années de crise, de destruction de l’emploi, de fermeture d’entreprises à se consolider à nouveau. C’est ainsi que nous pouvons avoir une issue capitaliste à la crise ou une issue anti-capitaliste.


Et quelle serait l’issue anti-capitaliste ?

Pour avoir une issue anti-capitaliste, pour aller vers un autre type de système que nous pourrions appeler le socialisme du XXIe siècle, nous aurons besoin de beaucoup de luttes sociales, du renforcement du mouvement syndical qui a été affaibli par les dernières décennies de néolibéralisme, davantage d’unité au niveau mondial, davantage de capacité d’agir des mouvements et il n’y a aucune garantie que ça marche. Nous devons lutter pour que cette issue soit possible.


Ne faut-il donc pas évoluer vers la création d’un sujet politico-historique mondial pour faire pression en faveur des changements socio-économiques et politiques requis pour renverser le système capitaliste ?

Il y a différents sujets avec leurs traditions au niveau de la gauche, les mouvements indigènes, les écologistes, les femmes, les jeunes qui se sont renforcés au cours des dernières années en particulier en Amérique latine. Le problème est de les doter des éléments nécessaires pour mettre en œuvre un projet socialiste intégrant la dimension de la démocratie avec les voix écologistes et féministes dans un nouveau paradigme de Socialisme du XXIe siècle. Je pense que c’est possible mais cela requiert des efforts de coordination et de discussion pour trouver un accord entre tous ces sujets politiques permettant de donner naissance à ce nouveau paradigme.




Traduction : Virginie de Romanet

Notes

[1Brésil, Paraguay, Uruguay, Argentine, Chili

[2Il s’agit en fait de l’étude intitulée « L’Equateur à la croisée de chemins » qui peut être consultée sur http://www.cadtm.org/IMG/pdf/Travail_Equateur.pdf (NdT)

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2000, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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