Version 2.0 de : Un nouveau piège de l’endettement du Sud au Nord

L’Amérique latine et la Caraïbe sont confrontées à une grave crise de la dette

Partie 4

15 février par Eric Toussaint , Milan Rivié


Dans les trois parties précédentes, nous avons observé l’évolution de la dette extérieure des pays en développement (PED) lors des vingt dernières années. La première partie indiquait la hausse spectaculaire de l’endettement durant cette période, marquée par une multiplication par 2,5 de celle-ci et une forte accélération à compter de 2008. La seconde partie mettait en lumière les principales menaces sur la dette extérieure des PED, parmi lesquelles l’importance croissante de la part obligataire, l’évolution des taux d’intérêt et la dépréciation de leurs monnaies face au dollar étasunien. La troisième partie s’intéressait quant à elle aux facteurs conduisant les PED dans le piège de la dette : dépendance aux matières premières, baisse des réserves de change, hausse des remboursements, conjoncture de crise multidimensionnelle aggravée par la pandémie de Covid-19, etc.

Pour clôturer cette étude, nous approfondissons notre analyse en procédant à un focus région par région. Nous commençons par la région Amérique latine & Caraïbe.

 1. Focus général

Graphique 1 : Comparaison entre les montants prêtés annuellement et les montants remboursés annuellement (dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure totale à long terme – en milliards de $US)


Graphique 2 : Comparaison entre l’évolution du stock total de la dette et le transfert net Transfert net Le transfert net sur la dette représente la différence entre ce qu’un pays reçoit sous forme de prêts et ce qu’il rembourse (capital et intérêts compris, appelé également service de la dette). Si le montant est négatif, cela signifie que cette année-là, le pays a remboursé davantage de prêts qu’il n’en a reçu. (dette extérieure totale à long terme – en milliards de $US)

En écho avec le tableau 1 de notre première partie, le graphique 1 compare les montants prêtés (en orange) et les montants remboursés (en bleu – appelé également service de la dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. ) annuellement sur la dette extérieure totale à long terme. Le graphique 2 représente l’évolution du stock de la dette Stock de la dette Montant total des dettes. (en orange – échelle de droite) et des transferts nets (en bleu – échelle de gauche).

Comme indiqué précédemment, entre 2000 et 2006, le service de la dette est supérieur aux montants empruntés. Le stock de la dette augmente modérément. Le transfert net est globalement négatif. S’en suit une période courant de 2008 à 2019 où le transfert net est positif. On note une exception en 2015 qui résonne notamment avec la chute brutale du prix des matières premières. De manière générale on assiste à une hausse spectaculaire du stock et du service de la dette.

 2 Région Amérique latine et Caraïbe

Population de l’Amérique latine et de la Caraïbe en 2019 : 646 millions
Dont population des PED de l’Amérique latine et de la Caraïbe en 2019 : 613 millions

Liste des 25 PED [1] :

  • 1 pays à faible revenu : Haïti
  • 24 pays à revenu intermédiaire : Argentine, Belize, Bolivie, Brésil, Colombie, Costa Rica, (Cuba), Dominicaine Rép., Dominique, Équateur, Grenade, Guatemala, Guyana, Honduras, Jamaïque, Mexique, Nicaragua, Paraguay, Pérou, Sainte-Lucie, Saint-Vincent et les Grenadines, Salvador, (Suriname), Venezuela

Liste 17 des pays à revenu supérieur (non-PED) : Antigue-et-Barbude, Aruba, Bahamas, Barbade, Chili, Curaçao, Îles Caïmans, Îles Turques-et-Caïques, Îles Vierges britanniques, Îles Vierges des États-Unis, Panama, Porto Rico, Saint-Christophe-et-Niévès, Saint-Martin (partie française), Saint-Martin (partie néerlandaise), Trinité-et-Tobago, Uruguay.

Notez bien que les catégories de pays utilisées par la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
sont discutables. Mais nous avons décidé de nous y référer afin de pouvoir utiliser la banque de données de la Banque mondiale. Pour une critique des catégories utilisées par les institutions internationales, lire : Sud/Nord, Pays en développement/pays développés : De quoi parle-t-on ? https://www.cadtm.org/Sud-Nord-Pays-en-developpement-pays-developpes-De-quoi-parle-t-on


Graphique 3 : Évolution de la dette extérieure publique de la région Amérique latine et Caraïbe par type de créancier (en milliards de $US)

Dans le graphique ci-dessus, on retrouve les deux phases énoncées précédemment, une réduction de l’endettement de 2004 à 2006 au début de l’augmentation des revenus en parallèle de l’augmentation des prix des matières premières suivie à partir de 2007 d’une augmentation permanente de la dette. En outre, on peut distinguer les créanciers, répartis ici en 4 catégories :


Graphique 4 : Comparaison entre l’évolution du stock total et les transferts nets sur la dette extérieure publique de l’Amérique latine et de la Caraïbe (en milliards de $US)

Rappelons que le transfert net sur la dette représente la différence entre ce qu’un pays reçoit sous forme de prêts et ce qu’il rembourse (capital et intérêts compris, appelé également service de la dette). Si le montant est négatif, cela signifie que cette année-là, le pays a remboursé davantage de prêts qu’il n’en a reçu.

Dans le graphique les colonnes en orange indiquent le transfert net.

Montant de la dette extérieure publique des PED de la région en 2000 : 406 milliards $US
Montant de la dette extérieure publique des PED de la région en 2019 : 984 milliards $US

Les PED de la région en situation de haut risque de surendettement en février 2021 [3] : Dominique, Haïti, Saint-Vincent et les Grenadines.

Les PED de la région en suspension de paiement en février 2021 : Argentine, Cuba, Grenade, Suriname et Venezuela.

Entre 2000 et 2019, la dette extérieure publique de la région a été multipliée par 2,43. Au cours de la même période, le transfert net est positif (+33,53 milliards $US). Entre 2000 et 2008 le transfert net est négatif, -188,62 milliards $US. Ce montant représente 4,5 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
des PED de la région en 2008. Les crises financières au Nord et l’afflux de capitaux vers les pays du Sud expliquent en grande partie le transfert net positif pour les années suivantes.

Symbole des difficultés économiques rencontrées par ses pays, alors que le PIB a doublé entre 2000 et 2008 (de 2 085 à 4 203 milliards $US), il n’a augmenté que de 20 % entre 2008 et 2019 (5 149 milliards $US).

Autre symbole, le nombre de pays ayant eu recours au FMI au cours de cette période, 22, soit, à l’exception de Cuba (pays non-membre du FMI) du Guatemala et du Venezuela [4], la totalité des PED de la région. En 20 ans, ces pays ont emprunté 135 milliards $US au FMI, et en ont déjà remboursé 105 milliards, dont 12 % uniquement en charges et intérêts.

Parmi les pays les plus frappés par l’intervention du FMI et ses politiques d’austérité, notons l’Argentine, l’Équateur, Haïti ou encore le Suriname.

L’évolution de la dette extérieure publique des PED de la région par catégorie de créanciers représente fidèlement celui de l’ensemble des PED, à savoir une faible part bilatérale et multilatérale, et une forte augmentation de la part due à différents types de créanciers privés, en particulier de la part correspondant à des titres souverains vendus sur les marchés financiers, presque exclusivement à Wall Street, à compter de 2008. A l’exception d’Haïti, pays à faible revenu, l’ensemble des autres pays ont la possibilité d’emprunter sur les marchés financiers.

Si la région n’est pas la plus dépendante aux matières premières, 17 pays restent néanmoins fortement exposés à la fluctuation de leurs prix et des revenus d’exportation qu’ils en tirent. Cela concerne autant les exportations de produits agricoles (Argentine, Belize, Brésil, Équateur, Guatemala, Paraguay, Uruguay), de combustibles fossiles (Bolivie, Colombie, Équateur, Mexique, Sainte-Lucie, Trinidad et Tobago, Venezuela) que de minerais (Chili, Guyane, Jamaïque, Suriname) [5].

Sur la période courant du 1er mars 2020 au 1er janvier 2021, les pays de la région ont été également largement sujets à une dépréciation Dépréciation Dans un régime de taux de changes flottants, une dépréciation consiste en une diminution de la valeur de la monnaie nationale par rapport aux autres monnaies due à une contraction de la demande par les marchés de cette monnaie nationale. de leurs monnaies face au dollar étasunien et à l’euro, principales devises d’échange. Face au dollar, seuls 4 pays ont vu leur monnaie s’apprécier (Bolivie, Chili, Colombie, Honduras), dans un intervalle compris entre + 0,37 % et + 14,88 %. A l’inverse, pour la grande majorité des pays, leur monnaie s’est dépréciée, dans un intervalle compris entre -1,97 % (Nicaragua) à -92,90 % (Venezuela). Les trois « locomotives » économiques de la région, l’Argentine, le Mexique et le Brésil, accusent quant à elles respectivement une perte de 26,05 points, de 0,94 point et de 13,65 points [6]. Face à l’euro, à l’exception du Chili (+2,77 %), toutes les monnaies de la région se sont dépréciées.


Graphique 5. Service de la dette des PED de la région Amérique latine & Caraïbe (en milliards de $US)

En l’espace de vingt ans, le service de la dette de la région a littéralement explosé, passant du simple (72,86 milliards $US) au double (143,74 milliards $US). En 2019, 43 % de ces PED consacraient davantage de ressources au service de la dette qu’en dépenses de santé (Argentine, Belize, Dominique, Équateur, Grenade, Haïti, Jamaïque, Salvador, Saint-Vincent et les Grenadines). Le service de la dette de ces 10 pays absorbait entre 6,7 et 38 % des revenus de l’État [7].

 Conclusion

Les dettes publiques ont fortement augmenté en Amérique latine et dans la Caraïbe. La crise économique mondiale rend de plus difficile la poursuite normale du remboursement de la dette. Alors que le continent est terriblement touché par la pandémie du coronavirus avec plus de 235 000 décès au Brésil, plus de 170 000 au Mexique, plus de 56 000 en Colombie, plus de 50 000 en Argentine, plus de 41 000 au Pérou [8], il est plus que jamais justifié de suspendre le paiement de la dette. C’est une condition sine qua non à réunir pour réorienter les dépenses publiques et combattre les effets de la pandémie, les conséquences de la crise économique et pour lutter contre la crise climatique.

Dans la suite de cette série, on analysera l’évolution de l’endettement des autres grandes régions du Sud global.




Notes

[1La région compte au total 42 pays. Les pays entre parenthèses ne sont pas pris en compte dans le système statistique de la Banque mondiale lié à la dette. Rappelons que Cuba ne fait pas partie de la Banque mondiale et du FMI.

[2Bien que créancier multilatéral, le FMI n’apparait pas sous cette dénomination dans les bases de données de la Banque mondiale.

[3List of LIC DSAs for PRGT-Eligible Countries As of January 31, 2021 : https://www.imf.org/external/Pubs/ft/dsa/DSAlist.pdf

[4Le Venezuela n’a pas fait d’emprunt au FMI entre 2000 et 2020. Par contre, de 2000 à 2002 il a remboursé le FMI.

[5UNCTAD, State of commodity dependance 2019, p. 3-4.

[6https://fxtop.com/en/forex-map.php, consulté le 11 février 2021.

[7Jubilee Debt Campaign, « Comparing debt payments with health spending », avril 2020, disponible à : https://jubileedebt.org.uk/wp-content/uploads/2020/04/Debt-payments-and-health-spending_13.04.20.pdf

[8Tous ces chiffres datent du 11 février 2021, ils proviennent de https://www.worldometers.info/coronavirus/

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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Milan Rivié

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milan.rivie @ cadtm.org
Twitter : @RivieMilan

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