L’Empire Gates : comment le capitalisme philanthropique nuit au développement durable

29 décembre 2020 par Navdanya International


L’Empire Gates : comment le capitalisme philanthropique nuit au développement durable (Crédit image : fotospublicas.com / Manuel Lopez)

Le récent rapport de Navdanya International intitulé « Gates to a Global Empire » a pour but de sonder le rôle et les actions de la fondation privée qui exerce aujourd’hui la plus grosse influence sur la politique gouvernementale dans le monde, la fondation Bill and Melinda Gates (BMGF). Les interventions philanthropiques du fondateur de Microsoft Bill Gates, un des hommes les plus riches de la planète possédant une fortune d’environ 117 milliards de dollars, sont le résultat d’un contexte néolibéral, d’une politique d’adaptation post-structurelle et de moyens en constante diminution pour les institutions internationales. La porte était grande ouverte pour Gates qui s’est présenté de nouveau comme généreux donateur de capitaux nécessaires sur la scène internationale. Un capital, qui est loin d’être propre.



Même si Gates semble toujours avoir donné de l’argent à des causes charitables, son patrimoine net n’a fait que croître depuis qu’il est principalement actif en tant que « Philanthrope » et qu’il a fait du développement mondial une source de revenus importante. La capacité de la fondation à faire appel à des intérêts privés puissants et d’impliquer des acteurs stratégiques de domaines allant des médias aux instituts de recherche permet à Gates de trouver constamment des portes ouvertes, malgré les évidences de conflits d’intérêts et plus généralement d’échecs. La structure de la Fondation Bill and Melinda Gates, co-gérée par Warren Buffet, intègre des investissements dans des sociétés telles que Walgreens, Kraft Foods, Coca Cola, ce qui va à l’encontre des objectifs de développements fixés par la fondation.

Le rapport de Navdanya couvre les secteurs agricoles et alimentaires, dont l’organisation fondée par Vandana Shiva il y a une trentaine d’année. Elle s’est engagée pour la défense de la biodiversité et de la variété des semences. Le rapport se penche sur des cas de biopiratage et de tentatives d’obtenir des brevets sur des semences, tout d’abord des organismes génétiquement modifiés (OGM), puis maintenant avec des techniques de manipulation des génomes (Wikipédia), auxquels la fondation Gates a pris part.

Les tentatives avortées d’exportation de Révolutions Vertes vers l’Amérique Latine, l’Afrique et l’Asie confirme la thèse selon laquelle la BMGF ne s’intéresse aucunement au développement de nouveaux modèles économiques durables et sociaux, mais davantage à la consolidation du modèle industriel intensif à grande échelle basé sur la monoculture Monoculture Culture d’un seul produit. De nombreux pays du Sud ont été amenés à se spécialiser dans la culture d’une denrée destinée à l’exportation (coton, café, cacao, arachide, tabac, etc.) pour se procurer les devises permettant le remboursement de la dette. profitant aux industries agro-alimentaire, chimique et des semences. Cela se confirme particulièrement en Argentine qui est une fois encore le point de départ de la nouvelle initiative « Ag Tech« (Technologie agricole). Elle vise à consolider les techniques de la Révolution Verte, mais avec de nouvelles technologies abusives. Il est prévu que cette initiative se fasse en collaboration avec I’Institut Interaméricain de Coopération pour l’Agriculture (IICA), la BMGF et des sociétés des secteurs technologiques et agrochimiques de poids telles que Microsoft, Bayer, Corteva (filiale du groupe chimique DuPont) et Syngenta.

Lorsque le nouveau rapport « Gates to a Global Empire – A Global Citizen’s Report » fut présenté, Vandana Shiva a expliqué : « Au cours des cinq dernières décennies, c’est une industrie agricole fortement industrialisée et mondialisée qui s’est développée, au détriment de la planète, des agriculteurs, de la diversité des semences et de la souveraineté alimentaire. Les recherches théoriques et pratiques de Navdanya au cours des 35 dernières années ont démontré que l’agriculture industrielle est inefficace, improductive et hautement dépendante de multinationales et de chaînes d’approvisionnement mondiales. Cela précipite les exploitations agricoles dans le cercle vicieux de l’uniformité éternelle ».

 Le risque de la manipulation génétique

La BMGF peut facilement ignorer les échecs de ses projets. C’est le cas avec l’AGRA, l’Alliance pour la Révolution Verte en Afrique, un programme visant à augmenter la productivité agricole en Afrique. Comme indiqué dans le rapport de Navdanya, « il n’y a eu aucune preuve de l’augmentation significative de la productivité, cependant la part des gens souffrant d’une faim extrême dans les pays de l’AGRA a augmenté de 30%. » Gates avait travaillé avec des entreprises privées à la réorganisation totale du système alimentaire africain, à tous les niveaux, au profit du monopole des OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
et de l’agriculture digitale des industries chimiques et agroalimentaires.

Masqué par toute une rhétorique sur la perte de vitesse de la malnutrition, de la faim chronique et de la pauvreté, Gates voit comme seule solution à ce « déficit de production » les idéologies commerciales de la Révolution Verte, sans prendre en considération toutes les destructions qu’ont entraîné ces méthodes chimiques dans le passé. Tout cela est en contradiction totale avec la résistance locale et les pratiques écologiques des petits exploitants. Cette obstination à vouloir utiliser de mauvaises solutions tels que les espèces génétiquement modifiées est conforme au soutien systématique apporté par Bill Gates aux semences génétiquement modifiées et à la solution technique nécessaire qu’elles apporteraient au développement agricole. Vandana Shiva réaffirme qu’avec « son impérialisme philanthropique Bill Gates est un Christophe Colomb des temps modernes et digitaux, un nouveau « Monsanto », qui insiste sur la technique ratée des OGM et qui recherche en même temps à introduire de nouveaux OGM dans le cadre des manipulations des génomes ».

Cette amnésie et le déni des échecs se voient clairement au travers de la nouvelle initiative AgOne de la fondation Bill and Melinda Gates. Elle débuta en janvier 2020 et donne aux stratégies déjà utilisées dans les autres initiatives agricoles des Gates une nouveau tournant. Elle introduit la modernisation technologique avec la technologie de détection, de modification des gênes CRISPR-Cas9 pour les semences et les plantes, basée sur des modèles de prévisions et l’intelligence artificielle. La BMGF est après le groupe militaire américain DARPA le plus gros donateur pour le développement de la technologie génique. Cela a commencé en 2003 avec les enzymes de levure, puis a continué en 2015 avec la découverte du CRISPR et continue toujours aujourd’hui. L’ingénierie des protéines va marquer la prochaine phase de manipulation génique.

L’influence directe sur les laboratoires de recherche internationaux assure la continuité du programme de la BMGF. C’est le cas du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR), qui reçoit de la fondation près de 105 millions de dollars de plus que de tout autre donateur. Gates s’efforce également de consolider les 15 plus grosses banques de semences au monde, en finançant des initiatives mondiales comme par exemple la Diversity seek (DivSeek) dont le but est de dupliquer l’ensemble des informations génétiques des semences entreposées. Ainsi, des brevets sur l’ensemble des informations génétiques collectées peuvent être enregistrés. Cela mène au biopiratage. Au cours des cinq dernières années, l’intérêt économique en matière de biodiversité en lien avec le développement de la biotechnologie n’a cessé de croître, tout particulièrement en ce qui concerne l’accès illimité aux séquençages d’informations numériques (DSI). Le DSI est une biotechnologie qui scanne les informations génétiques d’un génome pour ensuite charger le matériel génétique des plantes sur une base de données numérique. Cela représente une menace aux conventions internationales et tout particulièrement une atteinte fondamentale aux Accords pour la diversité biologique et au Protocole de Nagoya.

 Les véritables intérêts de la Fondation Gates

Comme démontré, la fondation Gates s’engage pour le développement du « consensus » et pour un cadre réglementaire moins onéreux pour eux, afin de lancer sur le marché les « innovations » financées au plus vite, peu importent les risques, les conséquences ou les échecs précédents. Cela se manifeste par une attaque tactique agressive des voix critiques lors de débats internationaux, alors que les projets et les initiatives de la fondation ne sont peu ou pas du tout tenus responsables. La BMGF finance tout ce qui peut satisfaire leurs propres intérêts et l’atteinte de ce consensus et d’un cadre réglementaire moins onéreux, depuis la couverture médiatique sur la recherche, les universités, les start-ups, les programmes et projets de développements, les initiatives de recherche des institutions internationales jusqu’aux programmes gouvernementaux.

Il n’est autre qu’un besoin démocratique que le rapport soit analysé en profondeur par des experts et des dirigeants de mouvements de la société civile tels que Vandana Shiva, Farida Akhter, José Esquinas Alcàzar, Nicoletta Dentico, Fernando Cabaleiro, Seth Itzkan, Dru Jay, Satish Kumar, Jonathan Latham, Aidé Jiménez-Martínez, Chito Medina, Zahra Moloo, Silvia Ribeiro, Adelita San Vicente, Ali Tapsoba, Jim Thomas et Timothy A. Weise. Le rapport s’appuie sur la participation d’organisations internationales et de mouvements nationaux comme le Groupe ETC, l’Alliance Communautaire pour la Justice Globale / Agra Watch, Soil4Climate, Bioscience Resource, GM Watch, Naturaleza de Derechos (Argentine), Masipag (Philippines), Terre à Vie (Burkina Faso) et Ubinig (Bangladesh).


Le rapport, en anglais, peut être téléchargé gratuitement sur le site de Navdanya International : www.navdanyainternational.org

Navdanya International Press Office

info chez navdanyainternational.org

Traduction de l’allemand, Frédérique Drouet


Ndlr - Sur la nouvelle révolution verte en Afrique, voir également :


Source : Pressenza

Navdanya International

Conservation de la biodiversité, diversité des semences, agriculture biologique, droits des agriculteurs, éducation, diversité culturelle et souveraineté alimentaire : tels sont les objectifs de Navdanya International, une organisation non gouvernementale basée en Inde qui s’intéresse à l’évolution mondiale de l’agriculture.