L’UE adhère à la Pax Silica et confirme son statut de périphérie de Washington

10 juillet par Romaric Godin


Image : Enrique Jiménez CC BY-SA 2.0

Le 25 juin, l’Union européenne a officiellement signé la déclaration de Pax Silica à l’initiative des États-Unis. Derrière cette initiative en apparence anodine de soutien à l’industrie numérique se dessine la construction d’un bloc centré sur le capital technologique de la Silicon Valley.



Côté pile, il y a les discours grandiloquents de l’Europe sur la « souveraineté numérique », sur la nécessaire indépendance du Vieux Continent à l’égard des États-Unis et les péroraisons sur le « moment gaullien de l’Europe ». Côté face, il y a capitulation sur capitulation et l’intégration silencieuse, mais certaine, de l’Union européenne (UE) à l’architecture militaro-technologique états-unienne.

Ainsi, un an après avoir accepté un accord commercial déséquilibré avec Washington qui a finalement été adopté par le Parlement européen, Bruxelles a annoncé, jeudi 25 juin, l’adhésion officielle de l’UE à l’initiative Pax Silica. Une signature qui intègre les Vingt-Sept dans un régime de vassalisation avancé.

Pour comprendre pourquoi, il faut saisir ce qu’est la Pax Silica, une initiative lancée en décembre 2025 par Washington et six de ses alliés les plus proches (Royaume-Uni, Japon, Corée du Sud, Israël, Singapour et Australie) sous la forme d’une simple déclaration non contraignante visant à « renforcer les chaînes d’approvisionnement » des industries numériques, surtout celle de l’intelligence artificielle (IA).

La déclaration vise à « améliorer la coordination » entre des pays « alliés » et « dignes de confiance ». Autrement dit : l’initiative cherche à créer un réseau de confiance pour sécuriser l’accès aux ressources, aux voies commerciales et aux marchés dans le domaine de l’IA. En cela, ce n’est pas vraiment une innocente déclaration d’intention.

Benjamin Bürbaumer, maître de conférence à Sciences Po Bordeaux et auteur de Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
(La Découverte, 2024), intègre cette initiative dans « une volonté explicite des États-Unis de sécuriser entièrement la chaîne de valeur de l’IA, depuis les matières premières jusqu’à la demande solvable ». La Pax Silica entend contrôler la « matérialité de l’IA », indique-t-il, et elle est, en cela, « complémentaire du plan sur l’intelligence artificielle lancé par Washington l’année dernière  » afin de soutenir son capital technologique.

 Instrument de domination

L’expression utilisée, elle-même, Pax Silica, est, d’ailleurs, déjà tout un programme : elle s’inspire évidemment de la Pax Romana et désigne une forme de paix impériale, produit de la domination d’un centre sur des périphéries. Cette paix armée repose, cette fois, sur la silice, un composant central pour les semi-conducteurs et, plus généralement, pour l’économie numérique. La promesse de la Pax Silica est donc celle d’une stabilité et d’une prospérité fondées sur la domination commune des acteurs privés du numérique et de l’État fédéral états-unien.

Avant d’expliciter les modalités de cette domination, il faut insister sur ce dernier point : l’ère de l’IA sera celle d’une forme de « privatisation » de la diplomatie états-unienne, qui organise la centralité de son secteur numérique au niveau mondial, mais aussi d’étatisation des grands groupes du numérique qui ont besoin de la force impériale états-unienne pour avoir accès aux ressources et aux marchés. La connivence habituelle entre le capital technologique et l’État fédéral se mue en une sorte de fusion d’intérêt et d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
. C’est d’ailleurs un des points les plus frappants – quoiqu’implicite – défendus par le manifeste d’un des principaux acteurs de l’IA états-unienne, Palantir.

Cette évolution est significative du nouveau capitalisme d’État qui se met en place en Occident. Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’homme qui a porté cette initiative, Jacob Helberg, aujourd’hui sous-secrétaire d’État pour les affaires économiques, est très proche des milieux de l’IA, notamment de la « PayPal mafia » qui contrôle notamment le géant Palantir.

Ce même Jacob Helberg, ancien de Google, a aussi été conseiller d’Alex Karp, le président de Palantir. Son époux, Keith Rabois, est un ancien partenaire du Funders Fund de Peter Thiel, le fondateur de PayPal et de Palantir. Leur témoin de mariage en 2018 n’était autre que Sam Altman, président d’OpenAI. Bref, Jacob Helberg est un représentant de l’industrie de l’IA et en particulier de son courant le plus radical.

La vision de Jacob Helberg est une concentration de l’évolution récente du capitalisme : la concurrence conduit à la médiocrité et à la stagnation, le monopole à la puissance et au profit

Jacob Helberg a résumé la vision sur laquelle est fondée la Pax Silica : « Si le XXe siècle reposait sur le pétrole et l’acier, le XXIe siècle reposera sur le calcul [compute – ndlr]. » Autrement dit : qui contrôle la capacité à utiliser les données contrôle le monde. Pour Jacob Helberg, l’IA est donc une base sur laquelle repose la future puissance politique, militaire et économique d’un pays. La Pax Silica entend donc sécuriser cette puissance avec une double ambition : bloquer le développement de la Chine dans l’IA et empêcher la mise en place de rivaux au sein même du camp occidental.

Jacob Helberg l’a très clairement déclaré : la Pax Silica est construite contre la notion de souveraineté numérique. Pour lui, de façon très significative, une telle souveraineté conduit à une « médiocrité synchronisée  ». Il lui oppose la « souveraineté de l’innovation » dans laquelle chaque pays développerait sa propre spécialité pour améliorer l’ensemble. Mais l’ensemble est bel et bien dominé par un centre, le capital technologique états-unien autour duquel cette « innovation » doit s’organiser. La vision de Jacob Helberg est une concentration de l’évolution récente du capitalisme : la concurrence conduit à la médiocrité et à la stagnation, le monopole à la puissance et au profit.

Dans une analyse publiée par l’Association de Washington pour le commerce international (Wita), Uri Gabai explique que l’initiative cherche à organiser le contrôle par les États-Unis de « points névralgiques » constituant le fondement de la chaîne d’approvisionnement de l’IA. Sa structure est alors celle d’un réseau remontant vers les géants états-uniens de l’IA qui vise à la fois à assurer la dépendance des « partenaires » vis-à-vis du centre états-unien, mais aussi à affaiblir l’adversaire chinois en contrôlant des nœuds stratégiques matériels de l’industrie.

« Compte tenu de l’effet d’échelle propre à l’IA, le contrôle de ces goulets d’étranglement de l’industrie est un obstacle important pour la Chine et un atout pour les États-Unis », résume Benjamin Bürbaumer. Par exemple, la signature des Pays-Bas, obtenue en juin à titre individuel, permet d’assurer le monopole crucial de l’usage des machines de l’entreprise néerlandaise ASML, qui sont indispensables à la production de semi-conducteurs de dernière génération utilisés dans l’IA générative. Mais l’adhésion de la Grèce, du Kazakhstan, du Chili ou de l’Argentine permet aussi de sécuriser l’accès aux métaux stratégiques pour l’industrie.

La Chine ne s’y est d’ailleurs pas trompée, comme le fait remarquer Benjamin Bürbaumer, qui rappelle que le dernier plan quinquennal de la République populaire visait à « maîtriser les technologies clés centrales ». Avec la Pax Silica, la logique de bloc se confirme autour de l’IA, et dans cette logique de bloc, il faut choisir son camp. C’est ce que cherche à imposer Jacob Helberg.

 Contrôle économique, politique et militaire

Benjamin Bürbaumer insiste ainsi sur « la division du travail » interne à l’initiative. Les vingt-quatre pays membres individuels ont ainsi tous une fonction précise dans la valorisation du capital technologique états-unien.

Toutes les dimensions de la chaîne de production de l’IA sont prises en compte : l’énergie avec les producteurs de pétrole et de gaz, comme les Émirats arabes unis, le Qatar, la Norvège ou le Canada (actuellement observateur non signataire) ; les matières premières, notamment les métaux stratégiques pour les semi-conducteurs produits en Suède, Finlande, Corée du Sud ou à Taïwan (également observateur non signataire) ; les nœuds logistiques ou financiers du Panama, de Singapour, du Royaume-Uni ou des Philippines ; les logiciels japonais ou indiens ; les machines néerlandaises, la technologie militaire israélienne et les capitaux émiratis, allemands ou qataris.

Bref, toute la chaîne de valeur est ainsi contrôlée. Et ce réseau permet de contrôler les partenaires. Pour s’en convaincre, prenons un exemple fictif. Si un pays signataire tentait, par exemple, de diversifier ses clients en vendant des semi-conducteurs à la Chine aussi bien qu’aux États-Unis, que se passerait-il ? En théorie, la déclaration de Pax Silica ne l’empêche pas. Mais dans les faits, Washington pourrait considérer que ce partenaire n’est plus digne de confiance et, de facto, pourrait l’exclure de la chaîne logistique de l’IA états-unienne, contraignant les autres partenaires désireux de conserver leurs marchés outre-Atlantique de suivre. Le pays en question n’aurait alors pas d’autre choix que de quitter le bloc ou se soumettre.

La Pax Silica a aussi une dimension militaire centrale qui est confirmée par la présence comme membre fondateur d’Israël, le pays spécialisé dans les échanges entre l’industrie militaire et la technologie

Comme le résume l’économiste Evgeny Morozov dans un texte sur cette initiative, « dans un monde monopolistique, la diversification ressemble à un suicide et le seul mouvement rationnel est de devenir un agent accrédité du détenteur du monopole ». Avec la Pax Silica, ajoute-t-il, « Washington a pour objectif d’exporter non pas des produits, mais de la dépendance ». Le caractère non engageant de la signature qui, semble-t-il, a convaincu la France de lever son opposition au sein de l’UE, est donc une simple fiction.

D’autant que la Pax Silica dispose également d’une dimension géopolitique. En cherchant à freiner le développement de l’IA en Chine, alors même que ce pays en fait sa priorité stratégique, Washington sait qu’il s’expose à des tensions géopolitiques d’autant plus évidentes qu’un des nœuds de l’IA est Taïwan, où la quasi-totalité des semi-conducteurs nécessaires à l’IA sont produits.

La Pax Silica a aussi une dimension militaire centrale qui est confirmée par la présence comme membre fondateur d’Israël, le pays spécialisé dans les échanges entre l’industrie militaire et la technologie. Cela confirme deux éléments : d’abord le fait que l’initiative défend la militarisation de l’IA, ensuite que son propre développement est la garantie de sa propre sécurité en tant que bloc. Une des ambitions de la Pax Silica est le renforcement militaire du bloc centré sur les États-Unis à partir de l’IA.

L’Europe a toujours eu une place subordonnée dans le capitalisme dirigé par les États-Unis, mais avec cette adhésion, il y a une explicitation de cette subordination sur le plan numérique

Benjamin Bürbaumer, maître de conférences à Sciences Po Bordeaux

C’est aussi pour cette raison qu’il existe des signataires stratégiquement insignifiants pour l’industrie, mais politiquement importants, comme le Salvador, dont le président autoritaire, Nayib Bukele, est une référence politique de la nouvelle extrême droite pro-états-unienne d’Amérique latine qui vient de remporter toutes les élections dans le sous-continent.

Reste un dernier pilier à l’ensemble. Le centre organise une forme de concurrence interne à sa périphérie. Le concept de « souveraineté de l’innovation » de Jacob Helberg traduit ce fait : le bloc est hiérarchisé en fonction du caractère stratégique de ce qu’offrent les partenaires de Washington. Des pays comme Israël, les Pays-Bas ou Singapour peuvent donc afficher des niveaux de développement avancés et prendre une part plus grande du gâteau, même s’ils restent dans la dépendance au centre états-unien.

Quant aux autres, à eux de faire aussi bien. Evgeny Morozov estime ainsi que la Pax Silica induit « un nouveau cycle de soumission dans lequel les États sont en concurrence non pas pour leur indépendance, mais pour la proximité » avec le centre. La concurrence est donc déplacée du marché mondial vers l’intérieur même du bloc pour être mise au service du monopole. La mondialisation ne disparaît pas en tant que telle, elle change de nature.

 La capitulation européenne

Et l’Europe dans tout ça ? La Commission européenne se cache dans son communiqué assez laconique derrière l’argument de la « coopération internationale » et du soutien à la « compétitivité » et à la « souveraineté ». Tout cela est un rideau de fumée au regard de la vraie nature de l’initiative. En réalité, l’UE a cédé à Washington parce que la Pax Silica induit un coût élevé à une non-participation que Bruxelles n’était pas prête à accepter. Sur le plan économique, une non-participation menace de réduire l’accès aux services d’IA états-uniens jugés critiques désormais pour les entreprises. Sur le plan politique, elle brise un lien de confiance avec Washington.

L’UE a désespérément besoin de croissance. L’effondrement industriel allemand et la stabilisation de la croissance du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
aux alentours de 1 % par an menacent les systèmes sociaux du Vieux Continent. La perspective de voir s’ouvrir de nouveaux marchés dans le cadre de la Pax Silica et d’en être exclu devenait intolérable pour le Conseil et la Commission.

Face aux nécessités économiques, le prix à payer – la dépendance –, est considéré comme relativement faible. C’est d’autant plus vrai que, derrière les discours claironnants, une grande partie des pays de l’UE sont incapables de s’autonomiser vis-à-vis des États-Unis. Le réflexe en matière de défense, comme en matière économique, est de chercher à s’intégrer dans la sphère d’influence états-unienne. Le danger sécuritaire que représente la Russie et le poids du deuxième choc commercial chinois ne peuvent que renforcer ce réflexe que la présence d’un Donald Trump à la Maison-Blanche a à peine modifié. La dépendance de l’UE aux États-Unis n’est donc pas un problème.

Enfin, la stratégie de Washington a consisté à affaiblir l’UE en ciblant non pas une signature de l’UE, mais des signatures de pays individuels. C’est la logique de la Pax Silica : prioriser les nœuds stratégiques et créer de la concurrence au sein du bloc. On l’a vu, Washington a beaucoup insisté pour obtenir l’adhésion des Pays-Bas. Plusieurs autres pays européens ont aussi été ciblés individuellement : les pays nordiques, l’Allemagne, la Grèce.

De fait, pour l’UE, une signature commune devenait une question de survie pour freiner cette logique de fragmentation. Pour autant, cette signature n’a pas « annulé » celle de certains pays membres, ce qui renforce ce que l’on a pointé plus haut : la hiérarchisation interne à l’ensemble. Déjà, cette « concurrence pour la proximité » dont parle Evgeny Morozov s’est mise en place en Europe, chacun rêvant de récolter les miettes du monopole états-unien. Et cela a été un aspect crucial de la signature commune des Ving-Sept.

La France, par exemple, ne pouvait guère se résoudre à renoncer aux investissements dans l’IA promis lors des sommets Choose France. Or, rester hors de la Pax Silica signifiait, pour beaucoup d’acteurs, la possibilité de déplacer ces investissements vers des pays « de confiance ». En Allemagne, le chancelier Friedrich Merz, par exemple, cherche désormais à produire des armes états-uniennes sur son sol et il ne pouvait, en conséquence, que s’empresser de sonner à la porte de la Pax Silica.

Pour Benjamin Bürbaumer, « l’Europe a toujours eu une place subordonnée dans le capitalisme dirigé par les États-Unis, mais avec cette adhésion, il y a une explicitation de cette subordination sur le plan numérique ». Et les conséquences pourraient être majeures. La place globale de l’UE dans l’ensemble est celle d’un marché périphérique et, en tant que tel, il va devoir se modeler sur les désirs du centre.

C’est notamment le cas en matière de régulation. Comme le souligne Uri Gabai, par nature, «  la Pax Silica présuppose un environnement permissif pour le développement de l’IA ». C’est logique : la structure vise à assurer un profit croissant pour le capital technologique européen. Pour cela, il faut non seulement assurer une fuite en avant technologique assurant une mainmise de l’IA sur les différents secteurs de l’économie, mais aussi s’assurer que cette mainmise ne soit pas contrainte par la régulation. C’est ici que la participation même de l’UE est critique pour la Pax Silica ; il est aussi nécessaire de contrôler les marchés, pas seulement les ressources.

L’an passé, Donald Trump a tenté d’intégrer cette question dans les négociations sur les droits de douane. En vain. Il a cependant obtenu une révision à la baisse de la régulation de l’IA sous forme de « simplification », en grande partie avec l’appui d’un lobbying de certains groupes comme Meta. Mais l’intérêt du capital états-unien est incontestablement d’aller plus loin. Et c’est ce que va permettre la signature de la Pax Silica.

La Pax Silica est le tombeau concret des discours vides des dirigeants européens

Désormais, l’UE va devoir défendre sa position de « partenaire de confiance » des États-Unis, alors même qu’elle dépend, par exemple, pour ses services de stockage de données à 70 % des acteurs états-uniens et qu’elle va entrer dans une logique croissante de dépendance. Là encore, au nom de la stabilité géopolitique (la « paix »), il faudra céder sur la régulation. Nul doute que les signataires directs de la déclaration, ceux qui sont les plus intégrés dans le dispositif (et qui auront le plus à perdre dans une confrontation avec leur donneur d’ordre états-unien) deviendront les plus fervents défenseurs de la dérégulation.

Ce qui est frappant, c’est que cette signature entre en contradiction avec la plupart des objectifs affichés de l’UE : l’autonomie en matière de défense, la souveraineté numérique, la régulation de l’IA. Les discours progressistes et post-néolibéraux européens sont désormais dissous dans la capitulation sans condition. La signature néerlandaise, portée par le premier ministre centriste Rob Jetten, qui s’est présenté durant la campagne électorale de début d’année comme un rempart anti-Trump, est le symbole de ce désastre. La Pax Silica est le tombeau concret des discours vides des dirigeants européens.


Source : Mediapart

Romaric Godin

Journaliste à Mediapart. Ancien rédacteur en chef adjoint au quotidien financier français La tribune.fr
Romaric Godin suit les effets de la crise en Europe sous ses aspects économiques, monétaires et politiques.

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