L’ampleur de la dette : estimation de l’endettement quotidien des ménages dans le monde

17 mars par Isabelle Guérin , Arnaud Natal


CC0 Domaine public - https://pxhere.com/fr/photo/957758

Cette note présente une première estimation mondiale de l’endettement quotidien des ménages. Elle suggère qu’au moins 33 % de la population mondiale dépend de l’emprunt pour subvenir à ses besoins fondamentaux, un chiffre probablement sous-estimé. Ce recours généralisé à l’endettement reflète des disparités structurelles en matière de revenus, de marchés du travail et de systèmes de protection sociale. Pour lutter contre l’endettement quotidien, il faut étendre la protection sociale, stabiliser les revenus, considérer l’endettement comme un problème systémique plutôt que comme un échec individuel, et améliorer les données sur les formes d’emprunt informelles, non garanties et ne permettant pas la constitution d’un patrimoine.



 1. Introduction

L’endettement des ménages a connu une expansion spectaculaire à l’échelle mondiale. Si l’emprunt peut aider les ménages à gérer la volatilité de leurs revenus (Collins et al., 2009), des pans de la littérature indiquent qu’un recours régulier à l’endettement engendre des risques macroéconomiques et sociaux importants (Guérin, Venkatasubramanian & Kumar, 2023 ; Mian & Suffi, 2017).

Pourtant, une question essentielle demeure largement sans réponse : combien de personnes dans le monde ont recours à l’endettement simplement pour joindre les deux bouts ? Il s’agit d’emprunts contractés pour payer l’alimentation, le logement, les soins de santé, les services publics ou pour rembourser des dettes antérieures, plutôt que pour investir ou constituer un patrimoine.

Cette forme d’emprunt, que nous appellerons ici « dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
quotidienne », est ancrée dans la gestion financière quotidienne des ménages. Cependant, elle reste largement invisible dans les statistiques officielles, qui se concentrent sur l’endettement global des ménages ou sur les marchés du crédit formels. Les données disponibles sont très fragmentées et tendent à négliger les emprunts informels, ainsi que les arriérés, les découverts et les crédits renouvelables. De ce fait, l’endettement chronique au quotidien n’est pas estimé directement, ni au niveau national ni au niveau mondial, ce qui contribue à une lacune persistante dans le débat public et les politiques publiques.

Cette note s’appuie sur une étude récente que nous avons menée (Natal & Guérin, 2026), qui fournit la première estimation mondiale de la population ayant recours à l’emprunt pour satisfaire ses besoins essentiels. En l’absence de données mondiales harmonisées sur l’endettement au quotidien, nous utilisons une approche indirecte et volontairement conservatrice, fondée sur trois indicateurs complémentaires : le taux de pauvreté, la couverture de la protection sociale et les formes d’emprunt informelles/non garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). /ne contribuant pas à la constitution d’un patrimoine. Chaque indicateur présente des limites, mais ensemble, ils offrent une vision convergente de l’ampleur minimale de l’endettement au quotidien.

 2. Taux de pauvreté comme premier indicateur

La pauvreté offre une première approximation de l’exposition à l’endettement quotidien. Lorsque les revenus sont insuffisants pour couvrir les dépenses essentielles, les ménages sont susceptibles d’emprunter pour survivre.

En utilisant les taux de pauvreté nationaux qui couvrent environ 73 % de la population mondiale, 24 % de la population mondiale vit en dessous du seuil de pauvreté national. En chiffres absolus, cela signifie qu’environ 1,44 milliard de personnes dans le monde vivent officiellement en dessous de ce seuil et sont donc très susceptibles de dépendre de l’emprunt pour couvrir leurs besoins essentiels.

Cependant, les taux de pauvreté excluent un grand nombre de ménages vivant juste au-dessus du seuil de pauvreté et qui, malgré cela, sont confrontés à des difficultés financières régulières. Les recherches sur la volatilité des revenus montrent que les ménages « proches du seuil de pauvreté » ont fréquemment recours à l’emprunt pour faire face à des revenus irréguliers et à des dépenses imprévues (Morduch & Schneider, 2017). Les estimations fondées sur la pauvreté génèrent donc d’importantes erreurs d’exclusion et doivent être interprétées comme une limite inférieure.

 3. Couverture de la protection sociale comme deuxième indicateur

Un deuxième indicateur indirect porte sur la couverture de la protection sociale. Lorsque les filets de sécurité sociale sont insuffisants ou inexistants, les ménages sont plus susceptibles de recourir à l’emprunt pour faire face au chômage, à la maladie ou à des chocs de revenus.

Selon des données récentes de l’Organisation Internationale du Travail OIT
Organisation internationale du travail
Créée en 1919 par le traité de Versailles, l’Organisation internationale du travail (OIT, siège à Genève) est devenue, en 1946, la première institution spécialisée des Nations unies. L’OIT réunit les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs, dans le but de recommander des normes internationales minimales et de rédiger des conventions internationales touchant le domaine du travail. L’OIT comprend une conférence générale annuelle, un conseil d’administration composé de 56 membres (28 représentants des gouvernements, 14 des employeurs et 14 des travailleurs) et le Bureau international du travail (BIT) qui assure le secrétariat de la conférence et du conseil. Le pouvoir du BIT (Bureau International du Travail) est très limité : il consiste à publier un rapport annuel et regroupe surtout des économistes et des statisticiens. Leurs rapports défendent depuis quelques années l’idée que le chômage provient d’un manque de croissance (de 5% dans les années 60 a 2% aujourd’hui), lui-même suscité par une baisse de la demande. Son remède est celui d’un consensus mondial sur un modèle vertueux de croissance économique, ainsi que sur des réflexions stratégiques au niveau national (du type hollandais par exemple). L’OIT affirme qu’il est naïf d’expliquer le chômage par le manque de flexibilité et que les changements technologiques n’impliquent pas une adaptation automatiquement par le bas en matière de salaires et de protection sociale.
, 43 % de la population mondiale ne bénéficie pas d’une protection sociale efficace (ILO, 2023). Cette proportion est nettement supérieure aux taux de pauvreté et concerne une part plus importante de la population confrontée à une vulnérabilité financière. Les disparités régionales sont frappantes : alors que 11 % de la population des pays du Nord Global ne bénéficie pas d’une protection sociale adéquate, cette proportion atteint 48 % dans les pays du Sud Global.

Cet indicateur indirect permet de saisir une population à risque bien plus large que la seule pauvreté. Il demeure toutefois imparfait : certains ménages sans protection formelle peuvent s’appuyer sur des réseaux de soutien informels, tandis que d’autres, bien que couverts par la protection sociale, peuvent néanmoins s’endetter en raison de retards dans le versement des prestations ou de dépenses non prises en charge.

Malgré ces réserves, les lacunes en matière de protection sociale constituent un indicateur important de l’exposition à l’endettement quotidien. Combinées aux estimations de la pauvreté, ces données suggèrent qu’entre un quart et près de la moitié de la population mondiale a recours à l’endettement pour satisfaire ses besoins fondamentaux.

 4. La dette informelle ou non garantie comme troisième indicateur

Le troisième indicateur repose sur l’observation des comportements d’emprunt, en se concentrant sur les formes d’emprunt informelles, non garanties et ne contribuant pas à la constitution d’un patrimoine. Compte tenu de la rareté des données internationales comparables, nous privilégions, pour chaque pays, les mesures directes des prêts ne contribuant pas à la constitution d’un patrimoine. Nous nous appuyons, le cas échéant, sur des indicateurs nationaux qui se rapprochent le plus de l’endettement des ménages non garanti ou non hypothéqué, et utilisons en dernier recours les données Global Findex de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.

En 2022, 189 pays en sont membres.

Cliquez pour plus de détails.
(Demirgüç-Kunt et al., 2020) sur les emprunts informels et les dettes de carte de crédit (c’est-à-dire les personnes incapables de rembourser leur dette de carte de crédit dans l’année).

Grâce à cette approche progressive, qui couvre environ 97 % de la population mondiale, nous estimons qu’environ 33 % de la population mondiale recourt régulièrement à des formes d’endettement non garanties ou informelles. Bien que ces emprunts puissent parfois financer des activités économiques ou des opérations commerciales, les ensembles de données internationales disponibles recensent principalement des emprunts de faible ampleur, à court terme et non garantis, utilisés essentiellement pour lisser la consommation et couvrir les dépenses courantes. Par conséquent, considérer ces formes de dette comme un indicateur de l’endettement quotidien se justifie à l’échelle mondiale, malgré l’hétérogénéité connue au niveau microéconomique. Cette estimation se situe entre les chiffres basés sur la pauvreté (24 %) et ceux basés sur la protection sociale (43 %). Sa position est instructive : le recours à l’endettement dépasse largement le cadre des populations officiellement classées comme pauvres, mais tous les individus dépourvus de protection formelle n’empruntent pas nécessairement. La convergence de ces trois indicateurs, imparfaits mais complémentaires, renforce la confiance dans le constat principal selon lequel environ un tiers de la population mondiale dépend de l’emprunt pour subvenir à ses besoins quotidiens.

Il est important de noter que ce chiffre demeure une estimation basse conservatrice, tant dans les pays du Nord Global que dans ceux du Sud Global [1], pour deux raisons principales. D’une part, dans de nombreux pays, la dette informelle est sous-déclarée (Guérin, Natal & Venkatasubramanian, 2024). En revanche, des composantes importantes de l’endettement quotidien intégrées à des instruments financiers Instruments financiers Les instruments financiers sont les titres financiers et les contrats financiers.
Les titres financiers sont :
• les titres de capital émis par les sociétés par actions (actions, parts, certificats d’investissement, etc.),
• les titres de créance, à l’exclusion des effets de commerce et des bons de caisse (obligations et titres assimilés),
• les parts ou actions d’organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM).
Les contrats financiers, également dénommés « instruments financiers à terme », sont les contrats à terme sur taux d’intérêt, les contrats d’échange (swaps), les contrats à terme sur toutes marchandises et denrées, les contrats d’options d’achat ou de vente d’instruments financiers et tous les autres instruments de marché à terme.
formels (par exemple, les arriérés, les découverts, les cartes de crédit, le crédit renouvelable) sont mal saisies dans les ensembles de données (Zinman, 2009).

 5. Recommandations

Il est essentiel d’étendre la couverture de la protection sociale. Élargir l’accès à l’assurance chômage, à la couverture santé et à des transferts monétaires adéquats, y compris pour les ménages dont les revenus dépassent légèrement le seuil de pauvreté, peut réduire considérablement le recours à l’endettement comme substitut à la protection publique.

Des politiques ciblées de lutte contre la pauvreté et de soutien au revenu peuvent réduire le besoin structurel d’emprunter pour les dépenses quotidiennes. Cela inclut des programmes tels que les transferts monétaires conditionnels, les subventions alimentaires et les programmes d’emploi public.

L’endettement quotidien doit être considéré comme un problème systémique plutôt que comme une défaillance individuelle. De plus en plus de travaux de recherche et d’analyse des politiques publiques soulignent que les pièges de la dette ne peuvent être résolus par de simples interventions d’éducation financière, mais doivent être appréhendés dans leur rapport à la précarité du marché du travail, aux restrictions des prestations sociales, aux inégalités de genre et raciales et aux relations de crédit asymétriques. Considérer la dette comme un problème collectif et structurel est une condition préalable à la conception d’interventions efficaces et équitables.

L’amélioration des statistiques nationales est un complément indispensable à ces réponses politiques. Les statistiques officielles actuelles ne prennent pas en compte les emprunts informels, non garantis, non destinés à la constitution d’un patrimoine et récurrents. Par ailleurs, cette note d’orientation n’a pas permis de remédier à une autre lacune majeure : l’absence de désagrégation systématique des données par sexe, race, caste, origine ethnique ou statut migratoire, malgré des preuves solides que le poids et les conséquences de la dette sont très inégaux selon les groupes sociaux. Le renforcement des données au niveau des ménages et des individus est essentiel pour concevoir des politiques ciblant efficacement les personnes les plus exposées à l’endettement chronique.

 6. Conclusion

Au moins un tiers de la population mondiale (soit plus de 2,59 milliards de personnes) dépend de l’emprunt pour subvenir à ses besoins essentiels. Cette estimation doit être considérée comme une estimation minimale prudente. Dans des contextes très différents, les indicateurs existants sous-estiment systématiquement l’endettement quotidien en négligeant les emprunts informels, les refinancements récurrents, les arriérés, les découverts et les crédits renouvelables (Natal & Guérin, 2026). L’endettement quotidien n’est donc ni un phénomène marginal ou exceptionnel, ni principalement le résultat d’une mauvaise gestion financière individuelle. Il est devenu une caractéristique structurelle des économies contemporaines, reflétant des revenus faibles et instables, la hausse du coût de la vie et les lacunes de la protection sociale. Considérer la dette uniquement comme une question d’éducation financière risque de conduire à un mauvais diagnostic du problème et à l’élaboration de politiques inefficaces.

 7. Bibliographie

Collins, D., Morduch, J., Rutherford, S., & Ruthven, O. (2009). Portfolios of the Poor : How the World’s Poor Live on $2 a Day. Princeton : Princeton University Press.
Demirgüç-Kunt, A., Klapper, L., Singer, D., Ansar, S., & Hess, J. (2020). The Global Findex Database 2017 : Measuring Financial Inclusion and Opportunities to Expand Access to and Use of Financial Services. The World Bank Economic Review, 34(Supplement_1), S2–S8. https://doi.org/10.1093/wber/lhz013
Guérin, I., Natal, A., & Venkatasubramanian, G. (2024). Why and how to measure household debt in informal economies ? (ODRIIS Policy Brief No. 1). Pondicherry : ODRIIS. https://hal.science/hal-04622836 [Accédé le 15 mars 2026]
Guérin, I., Venkatasubramanian, G., & Kumar, S. (2023). The Indebted Woman. Kinship, Sexuality and Capitalism. Stanford : Stanford University Press.
ILO (2023). ILOSTAT : Statistics on social protection. Geneva : ILO. https://ilostat.ilo.org/topics/social-protection/ [Accédé le 15 mars 2026]
Mian, A., Sufi, A., & Verner, E. (2017). Household Debt and Business Cycles Worldwide. The Quarterly Journal of Economics, 132(4), 1755–1817. https://doi.org/10.1093/qje/qjx017
Morduch, J., & Schneider, R. (2017). The Financial Diaries : How American Families Cope in a World of Uncertainty ? Princeton : Princeton University Press.
Natal, A., & Guérin, I. (2026). How Many Indebted Households Worldwide ? A Global Estimate of Everyday Household Debt. https://hal.science/hal-05547460 [Accédé le 15 mars 2026]
Zinman, J. (2009). Where is the missing credit card debt ? Clues and implications. Review of Income and Wealth, 55(2), 249–265. https://doi.org/10.1111/j.1475-4991.2009.00321.x


Notes

[1Pour une analyse détaillée des différences entre le Nord Global et le Sud Global, voir l’article complet (Natal & Guérin, 2026). Cet article se concentre également sur cinq pays : les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, le Brésil et l’Inde.

Isabelle Guérin

Directrice de recherche à l’IRD-Cessma (Université de Paris), affiliée à l’Institut Français de Pondichéry, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Autres articles en français de Isabelle Guérin (4)

Autres articles en français de Arnaud Natal (1)

Traduction(s)