L’anti-impérialisme à l’heure de la montée du fascisme : une solidarité au-delà des puissances rivales

10 avril par Sushovan Dhar


Sushovan Dhar (CADTM Inde) lors de la conférence antifa de Porto Alegre le 27 mars 2026

Le CADTM publie le discours prononcé par Sushovan Dhar, du CADTM Inde, lors de la 5ᵉ session plénière de la Conférence antifasciste et anti-impérialiste qui s’est tenue à Porto Alegre. Cette intervention aborde la convergence croissante entre impérialisme et politique d’extrême droite, critique les limites de la multipolarité émergente et souligne la nécessité d’une solidarité internationale renouvelée entre les peuples.



La situation mondiale actuelle est marquée par une convergence dangereuse de trois grandes tendances : la montée du nationalisme autoritaire — parfois sous la forme d’un ultranationalisme exclusif —, la progression des mouvements d’extrême droite et l’intensification des rivalités impérialistes entre puissances mondiales et régionales. Ces évolutions ne constituent pas des phénomènes isolés, mais sont les manifestations étroitement liées d’une crise plus large du capitalisme mondial et de la légitimité politique.

Historiquement, le fascisme a émergé lors de périodes de profonde instabilité sociale et économique. Lorsque les inégalités s’intensifient, que les institutions démocratiques s’affaiblissent et que les élites au pouvoir voient leur autorité remise en cause, les forces autoritaires et réactionnaires gagnent souvent du terrain. À de telles époques, le nationalisme, le racisme et la militarisation servent à consolider le pouvoir et à détourner la colère sociale des inégalités structurelles.

Aujourd’hui, nous assistons à des schémas similaires dans différentes régions. La militarisation s’étend. Les guerres sont de plus en plus souvent justifiées au nom de la sécurité, de la démocratie ou de la civilisation. Les migrants sont transformés en boucs émissaires. Les minorités sont diabolisées. Les institutions démocratiques sont vidées de leur substance, tandis que le pouvoir exécutif se renforce. Derrière ces développements se cache une réalité structurelle plus profonde : l’impérialisme.

L’antifascisme sans anti-impérialisme reste incomplet. L’impérialisme normalise la hiérarchie, la domination et la violence à l’échelle mondiale. Il crée un ordre mondial où les États puissants et les multinationales exercent une influence disproportionnée sur les économies et les systèmes politiques plus faibles. Par le biais de mécanismes tels que la dépendance à la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, les déséquilibres commerciaux, l’extraction des ressources et l’intervention politique, l’impérialisme sape la souveraineté et aggrave les inégalités. Cependant, toute lutte contre l’impérialisme est impossible sans une lutte contre le capitalisme.

Cet ordre mondial renforce les tendances autoritaires. Lorsque la violence est normalisée au niveau international, la répression devient plus facile au niveau national. Lorsque la rivalité géopolitique est présentée en termes de civilisation ou de race, la xénophobie se développe au sein des sociétés. Lorsque la domination économique est acceptée à l’échelle mondiale, les inégalités s’intensifient au sein des pays.
La récente agression militaire contre l’Iran illustre la convergence dangereuse entre l’impérialisme, la militarisation et l’influence croissante de l’extrême droite dans les relations internationales. Les attaques coordonnées des États-Unis et d’Israël contre des cibles iraniennes constituent une violation flagrante de la souveraineté de l’Iran et contribuent à faire passer l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
militaire unilatérale pour un moyen normal pour un pays de montrer sa puissance. De telles actions risquent de déstabiliser davantage une région déjà fragile, d’accroître la possibilité d’un conflit plus large et d’aggraver les tensions géopolitiques à travers l’Asie occidentale.

Dans le même temps, s’opposer à cette agression ne signifie pas soutenir le régime iranien. L’État iranien est depuis longtemps marqué par un régime autoritaire, la répression des mouvements démocratiques et de sévères restrictions des libertés civiles. Les soulèvements et mouvements de protestation répétés en Iran ces dernières années démontrent que de larges pans de la société iranienne aspirent à la liberté politique, à la justice sociale et aux droits démocratiques. Une position anti-impérialiste de principe doit donc dénoncer à la fois l’agression militaire extérieure et l’oppression autoritaire interne. La solidarité doit aller au peuple iranien — en soutenant son droit à l’autodétermination, aux libertés démocratiques et à la justice sociale, à l’abri tant de l’intervention étrangère que d’un appareil d’État répressif.

L’invasion russe de l’Ukraine illustre comment la politique des grandes puissances continue d’influencer les conflits, souvent au détriment des droits des peuples. Cette intervention militaire a violé la souveraineté de l’Ukraine et porté atteinte au droit du peuple ukrainien à déterminer son propre avenir. Si l’expansion de l’OTAN OTAN
Organisation du traité de l’Atlantique Nord
Elle assure aux Européens la protection militaire des États-Unis en cas d’agression, mais elle offre surtout aux États-Unis la suprématie sur le bloc occidental. Les pays d’Europe occidentale ont accepté d’intégrer leurs forces armées à un système de défense placé sous commandement américain, reconnaissant de ce fait la prépondérance des États-Unis. Fondée en 1949 à Washington et passée au second plan depuis la fin de la guerre froide, l’OTAN comprenait 19 membres en 2002 : la Belgique, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, auxquels se sont ajoutés la Grèce et la Turquie en 1952, la République fédérale d’Allemagne en 1955 (remplacée par l’Allemagne unifiée en 1990), l’Espagne en 1982, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque en 1999, la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie en 2004, l’Albanie et la Croatie en 2009, le Monténégro en 2017, la Macédoine du Nord en 2020, la Finlande en 2023 et la Suède en 2024.
et l’escalade des tensions géopolitiques peuvent fournir des éléments d’explication, ces facteurs ne justifient pas l’invasion militaire, l’occupation et les ravages infligés aux villes et aux populations civiles ukrainiennes.

Pour nous, défendre les droits du peuple ukrainien ne revient pas à approuver l’OTAN ou à s’aligner sur les stratégies géopolitiques occidentales. De plus, la guerre a été exploitée par des puissances mondiales rivales pour servir leurs propres intérêts stratégiques, ce qui a entraîné une militarisation accrue et une confrontation prolongée, exacerbant ainsi les souffrances des civils et entravant les efforts en faveur d’une résolution pacifique. Une position anti-impérialiste cohérente doit donc rejeter l’agression russe tout en s’opposant simultanément à la logique globale de la politique des blocs et de l’escalade militaire. La solidarité doit s’adresser spécifiquement au peuple ukrainien, en soutenant son droit à la paix, à la souveraineté et à l’autodétermination démocratique, indépendamment tant de l’agression russe que des rivalités entre grandes puissances.

Les tensions géopolitiques actuelles sont souvent présentées comme une lutte entre des blocs rivaux et une « multipolarité » émergente. Nombreux sont ceux qui affirment que la montée en puissance de nouvelles puissances et de formations telles que les BRICS BRICS Le terme de BRICS (acronyme anglais désignant Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) a été utilisé pour la première fois en 2001 par Jim O’Neill, alors économiste à la banque Goldman Sachs. La forte croissance économique de ces pays, combinée à leur position géopolitique importante (ces 5 pays rassemblent près de la moitié de la population mondiale sur 4 continents et près d’un quart du PIB mondial) font des BRICS des acteurs majeurs des activités économiques et financières internationales. représente une alternative progressiste à la domination occidentale. Cette hypothèse mérite toutefois d’être examinée avec circonspection.

La multipolarité, en soi, ne signifie pas nécessairement l’émancipation. Un monde où coexistent plusieurs puissances rivales peut tout à fait reproduire les hiérarchies impériales, les rivalités géopolitiques, la militarisation et la domination économique. La multipolarité peut réduire la domination d’une seule puissance hégémonique, mais elle ne produit pas automatiquement un ordre mondial plus démocratique ou plus juste.

En ce sens, la multipolarité peut offrir des opportunités aux élites dirigeantes et aux acteurs étatiques, mais elle ne constitue pas nécessairement une alternative pour les peuples du monde. La concurrence entre les puissances peut intensifier la militarisation, les conflits liés aux ressources et les tensions géopolitiques. Sans internationalisme démocratique et sans solidarité entre les peuples, la multipolarité risque de se réduire à une simple redistribution du pouvoir entre puissances concurrentes / des élites en concurrence.

L’Inde offre un exemple important de ces contradictions. Le pays est souvent présenté comme faisant partie d’un monde multipolaire émergent grâce à son appartenance au BRICS. Pourtant, dans le même temps, l’Inde a approfondi sa coopération stratégique avec les cadres militaires occidentaux visant à contenir la Chine. Bien qu’elle ne fasse pas officiellement partie de l’AUKUS [1], l’Inde a renforcé son alignement militaire et stratégique avec les États-Unis et leurs alliés par le biais de mesures tels que le Quad [2], l’élargissement de la coopération en matière de défense, des exercices militaires conjoints et des partenariats technologiques stratégiques.
Ce double positionnement illustre la complexité de la géopolitique contemporaine. Les États participent simultanément à plusieurs blocs de pouvoir, recherchant l’autonomie stratégique tout en renforçant la militarisation et la rivalité géopolitique. De tels alignements ne représentent pas nécessairement une alternative à l’impérialisme, mais reflètent souvent de nouvelles configurations au sein de la même compétition mondiale pour le pouvoir.

Dans le même temps, l’Inde représente également l’un des exemples contemporains les plus significatifs de la montée du nationalisme autoritaire. Le régime politique actuel est étroitement lié au Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), un projet idéologique et organisationnel vieux de près d’un siècle, fondé en 1925. Le RSS s’est inspiré, dans ses premières années, des mouvements fascistes européens, en particulier de l’Italie de Mussolini, puis, plus tard, de certains aspects du modèle nazi allemand de nationalisme culturel, d’identité majoritaire et de mobilisation idéologique centralisée.

Au fil des décennies, le RSS a développé un vaste réseau organisationnel à travers la société indienne, comprenant des structures politiques, éducatives, culturelles et paramilitaires. Son projet politique à long terme a été la transformation de l’Inde, d’une république laïque et pluraliste en un État à majorité hindoue, souvent décrit comme un « Hindu Rashtra ».

Ce projet idéologique a acquis un pouvoir étatique sans précédent ces dernières années. Il en résulte notamment une recrudescence des attaques contre les minorités, en particulier les musulmans et les chrétiens, des restrictions des libertés civiles, des pressions sur les médias indépendants, un affaiblissement des institutions démocratiques et une centralisation croissante du pouvoir.

Dans le même temps, le gouvernement indien a renforcé ses relations politiques et militaires avec Israël, qui sert de plus en plus de modèle dans des domaines tels que la doctrine de sécurité, les technologies de surveillance, la militarisation et le nationalisme majoritaire. Certaines franges de l’extrême droite indienne établissent ouvertement des parallèles entre le projet d’un État à majorité hindoue et le modèle ethno-national d’Israël.

Cela illustre une tendance mondiale plus large : les mouvements d’extrême droite et autoritaires s’inspirent de plus en plus les uns des autres. On assiste à une circulation transfrontalière des cadres idéologiques, des doctrines de sécurité, des technologies de surveillance et des méthodes de gouvernance. Ces évolutions soulignent un point important : l’antifascisme contemporain doit lui aussi être international.

À travers les pays et les continents, les travailleurs sont confrontés à des défis de plus en plus similaires. La précarité du travail, l’austérité, la privatisation et la hausse du coût de la vie sont généralisées. Les agriculteurs sont confrontés à l’expropriation de leurs terres et à des crises agraires. Les communautés autochtones résistent aux industries extractives. Les migrants sont victimes de criminalisation et d’exploitation. Les femmes subissent à la fois une marginalisation économique et une intensification de la violence patriarcale.

Ces luttes sont interconnectées. Pourtant, les mouvements d’extrême droite et autoritaires cherchent à les fragmenter. On accuse les migrants d’être responsables du chômage. Les minorités sont présentées comme des menaces pour l’identité nationale. On invoque des ennemis extérieurs pour justifier la répression intérieure. Ces stratégies visent à diviser les opprimés et à protéger les structures de pouvoir bien établies.
La solidarité entre les peuples constitue la réponse la plus efficace. Cette solidarité ne peut rester abstraite. Elle doit se construire à travers des formes concrètes de coopération : campagnes communes contre la dette et l’austérité, solidarité avec les migrants et les réfugiés, résistance à la militarisation et à la guerre, défense des droits du travail et protection des libertés démocratiques. L’internationalisme n’est donc pas seulement un engagement éthique. C’est une nécessité politique.

L’histoire nous offre des leçons importantes. La résistance la plus forte au fascisme est née de larges coalitions de forces sociales : travailleurs, paysans, étudiants, intellectuels et mouvements démocratiques. Ces luttes ont souvent dépassé les frontières nationales. Les mouvements anticolonialistes, les luttes contre l’apartheid et la solidarité internationale des travailleurs ont tous démontré la puissance de l’action collective au-delà des frontières nationales. Il est essentiel aujourd’hui de reconstruire cet esprit de solidarité.

Dans un monde marqué par la fragmentation et la peur, la coopération internationale entre les peuples offre une alternative fondée sur l’égalité et la justice. L’anti-impérialisme et l’antifascisme ne sont pas des luttes distinctes, mais des dimensions interdépendantes d’un même projet politique.

Renforcer la coopération entre les mouvements, approfondir la solidarité internationale et résister à la division et à l’autoritarisme sont des tâches urgentes. L’avenir ne sera pas déterminé uniquement par les États puissants ou les rivalités géopolitiques. Il sera également façonné par des peuples organisés agissant collectivement par-delà les frontières.

Face à la montée du fascisme, l’anti-impérialisme et la solidarité entre les peuples restent le socle permettant de construire une alternative démocratique et émancipatrice / les piliers centraux d’une alternative démocratique et émancipatrice.


Traduction : Christine Pagnoulle

Notes

[1Dans la stratégie américaine, AUKUS (Australie, Royaume-Uni, États-Unis) est un pacte de sécurité trilatéral crucial pour contenir l’influence chinoise en Indo-Pacifique, en dotant l’Australie de sous-marins à propulsion nucléaire, renforçant ainsi la dissuasion régionale et intégrant plus étroitement Canberra dans l’architecture sécuritaire américaine face à Pékin. C’est un pilier de la politique américaine visant à projeter une force militaire avancée dans la région, complémentaire à d’autres partenariats comme le Quad

[2Quad (Dialogue quadrilatéral pour la sécurité) est un cadre de coopération informel avec l’Australie, l’Inde et le Japon, visant à promouvoir un espace Indo-Pacifique libre et ouvert, en réponse à l’influence croissante de la Chine, en mettant l’accent sur la sécurité maritime, la coopération technologique (5G, semi-conducteurs), les infrastructures et la démocratie. Il s’agit d’une composante clé de la politique américaine de «  libre et ouvert Indo-Pacifique  », complétant d’autres alliances comme AUKUS.

Sushovan Dhar

Sushovan Dhar est un militant politique, écrivain et syndicaliste résidant à Calcutta. Il est affilié au CADTM Inde et fait partie du comité de rédaction d’Alternative Viewpoint. Ses écrits portent sur des sujets tels que le travail, la dette, la restructuration néolibérale, l’autoritarisme, les mouvements sociaux et la politique internationale, en mettant particulièrement l’accent sur l’Asie du Sud et les pays du Sud. Ses articles ont été publiés dans diverses revues et réseaux, notamment Jacobin, Inprecor et Europe Solidaire Sans Frontières (ESSF).