L’austérité, une guerre de classe au nom de la dette (Partie 2)

Ou pourquoi les inégalités augmentent-elles ?

24 juin 2025 par Maxime Perriot


Photo : Man with a Hoe, 1860–1862, Jean-François Millet, CC, Getty, https://www.getty.edu/art/collection/object/103RGZ

Voici le bilan des recettes austéritaires imposées à la Grèce par la Troïka au nom de la réduction de la dette publique : entre 2008 et 2014, la mortalité infantile a augmenté de 42,8%. Les suicides ont explosé (+44%), tout comme les dépressions (+272,7%), le chômage (+190,5%) et même… la dette (+36,5%) [1]



 Les gagnants

Les études et l’emploi occupés par les plus riches et les grands chefs d’entreprises sont un moyen pour eux de transformer le capital acquis à la naissance et de légitimer leur place dans la société, masquant le privilège hérité derrière un pseudo-mérite

Au fil du processus de libéralisation de l’économie, le capital et les revenus se concentrent dans une minorité de mains. En France, entre 2003 et 2024, le patrimoine cumulé par les 500 plus gros propriétaires d’entreprises et leur famille a été multiplié par 6 [2]. Les montants versés aux actionnaires du CAC 40 sous forme de dividendes ou de rachats d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
ont augmenté de 216%. En revanche, le salaire minimum n’a augmenté que de 3% en 20 ans et le nombre de personnes décédées dans la rue a augmenté de près de 50% entre 2013 et 2023 [3].

Les profiteurs du néolibéralisme – des ultrariches et/ou chefs de grandes entreprises – sont très souvent des hommes blancs qui accèdent à des positions vectrices de revenus, car ils grandissent dans des familles qui leur fournissent du capital financier, culturel et social [4]. Les études et l’emploi occupés sont un moyen pour eux de transformer le capital acquis à la naissance et de légitimer leur place dans la société, masquant le privilège hérité derrière un pseudo-mérite.
Il est nécessaire que les pouvoirs publics mettent les moyens pour corriger ce déterminisme social qui reproduit les inégalités raciales et de genre. Avec les gouvernements fascistes et libertariens qui pullulent dans le monde entier, c’est tout l’inverse qui se produit. Par exemple, au Brésil, les revenus des personnes blanches sont en moyenne 70 % plus élevés que ceux des Afro-descendantes [5]. Aux États-Unis, un ménage noir moyen ne possède que 15,8% des richesses d’un ménage blanc moyen [6].

 Les perdantes

Les politiques d’austérité menée au nom du remboursement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
affectent de manière spécifique des groupes déjà marginalisés et précarisés : les personnes racisées [7], migrantes, LGBTQUIA+, âgées isolées, vivant loin des centres urbains, une proportion très importante de femmes [8]

Prenons l’exemple des inégalités de genre. Le système capitaliste cantonne les femmes – en premier lieu les femmes racisées – dans des métiers dévalorisés par la société. Elles sont largement majoritaires dans les métiers de la reproduction sociale (métiers ou activités de la sphère privée destinés à reproduire la force de travail ou les lieux de travail, ou à libérer du temps pour que des personnes travaillent, exemple : ne pas pouvoir travailler pour un salaire car c’est, dans certains cas, incompatible avec la nécessité de s’occuper de ses enfants, être femme de ménage, employées de crèche, aide à la personne) [9], ou du care Care Le concept de « care work » (travail de soin) fait référence à un ensemble de pratiques matérielles et psychologiques destinées à apporter une réponse concrète aux besoins des autres et d’une communauté (dont des écosystèmes). On préfère le concept de care à celui de travail « domestique » ou de « reproduction » car il intègre les dimensions émotionnelles et psychologiques (charge mentale, affection, soutien), et il ne se limite pas aux aspects « privés » et gratuit en englobant également les activités rémunérées nécessaires à la reproduction de la vie humaine. . Elles font le ménage, s’occupent des personnes âgées, des enfants, des malades. Elles le font dans la sphère professionnelle – en étant sous-payées – et dans la sphère privée, gratuitement. Sans elles, les dominantes du système capitaliste, qui occupent des postes valorisés par la société, ne pourraient pas s’y trouver. Sans les personnes invisibles qui nettoient les lieux où ils passent à 5 heures du matin, qui font à manger à la cantine de leur entreprise, sans leur compagne qui prend soin d’eux, fait le ménage et s’occupe des enfants – quand ce n’est pas une nounou sous-payée qui s’en occupe – ces personnes ne pourraient pas vivre comme elles le font.

Dans l’Union européenne, 81,8% des hommes qui ont trois enfants, dont un de moins de six ans, occupent un emploi, contre seulement une femme sur deux dans la même situation [10]. Autrement dit, une mère de trois enfants, dont un de moins de 6 ans, sur deux, reste au foyer pour s’occuper des enfants. Cette position est moins valorisée socialement que l’occupation d’un emploi. D’autre part, car cela crée une dépendance financière envers l’homme du foyer, et davantage de vulnérabilité pour les femmes confrontées à la violence masculine. Quand elles ont accès au marché de l’emploi en temps plein, les femmes sont moins bien rémunérées que les hommes. En France, le salaire moyen des femmes est 24,4% inférieur à celui des hommes [11].

En résumé, l’activité des hommes et femmes blanches du haut de l’échelle sociale, valorisées par la société, sont basées sur l’exploitation des femmes – particulièrement des femmes racisées – qui se trouvent de l’autre côté de l’échelle et dévalorisées.

 Sans austérité

Dans l’OCDE OCDE
Organisation de coopération et de développement économiques
Créée en 1960 et basée au Château de la Muette à Paris, l’OCDE regroupait en 2002 les quinze membres de l’Union européenne auxquels s’ajoutent la Suisse, la Norvège, l’Islande ; en Amérique du Nord, les USA et le Canada ; en Asie-Pacifique, le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande. La Turquie est le seul PED à en faire partie depuis le début pour des raisons géostratégiques. Entre 1994 et 1996, deux autres pays du Tiers Monde ont fait leur entrée dans l’OCDE : le Mexique qui forme l’ALENA avec ses deux voisins du Nord ; la Corée du Sud. Depuis 1995 et 2000, se sont ajoutés quatre pays de l’ancien bloc soviétique : la République tchèque, la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie. Puis d’autres adhésions se sont produites : en 2010, le Chili, l’Estonie, Israël et la Slovénie, en 2016 la Lettonie, en 2018 la Lituanie et, en 2020, la Colombie est devenue le trente-septième membre.

Site : www.oecd.org
, les femmes occupent 75% des emplois dans le secteur du care

Quand un gouvernement mène des politiques de gauche, quand il finance les services publics, il participe à corriger cette situation. Par exemple, en finançant des métiers du soin via l’ouverture de postes de fonctionnaires, il va un peu mieux valoriser financièrement et socialement les activités assignées aux femmes. En effet, les femmes sont majoritaires dans les secteurs de la santé et de l’enseignement. En France, environ 70% des enseignantes sont des femmes. Dans l’OCDE, elles occupent 75% des emplois dans le secteur du care [12]. D’autre part, en finançant des crèches, des cantines ou autres services de soins, l’État rémunère une partie du travail gratuit réalisé par les femmes dans la sphère privée (préparer à manger, s’occuper des enfants, etc). Toutefois, ce sont souvent des femmes racisées et/ou précarisées qui occupent ces métiers (cantine, crèches). Elles restent mal payées et dévalorisées socialement.

 Avec austérité

À l’inverse, l’austérité se traduit par une diminution drastique des dépenses dans les services publics du soin et d’éducation. Les coupes budgétaires génèrent une réduction du nombre de personnes travaillant dans les secteurs liés à la reproduction sociale. Ces dernières, et notamment les femmes racisées, subissent ces politiques à la fois en tant que travailleuses (elles doivent faire face à des licenciements, des journées de travail plus longues, des conditions plus précaires, une insécurité accrue au travail) et en tant que bénéficiaire (les coupes dans les services de soin privent les femmes d’un accès aux services de base et augmentent leur quantité de travail non rémunéré dans la sphère privée pour compenser). Par exemple, la fermeture d’une crèche va autant impacter les travailleuses de cette crèche qui vont perdre leur emploi, que les mères qui y avaient inscrit leurs enfants. Elles vont devoir trouver d’autres solutions. Il est possible qu’elles quittent à leur tour leur travail, où qu’elles prennent un emploi à temps partiel, pour avoir du temps pour s’occuper de leur enfant.

Une proportion importante des politiques d’austérité retombe donc sur les femmes, qui perdent leurs emplois et compensent le retrait de l’État par leur travail gratuit. Ce travail gratuit les empêche d’occuper des emplois stables et à temps plein, et les rend parfois dépendantes de leur compagnon. Précisons ici que nous ne souhaitons pas une société où tout travail de reproduction sociale est salarié et où les femmes ou les hommes ne s’occuperaient pas de leurs enfants. Nous militons pour une reconnaissance de ce travail essentiel, à la fois en terme financier et de prestige social. Nous militons également pour que les hommes prennent leur part dans ce travail gratuit au sein des couples. Nous n’idéalisons pas le monde du travail et sommes pour une réduction généralisée du temps de travail au vu de la nécessité de décroître, du progrès technique des dernières décennies et du nombre croissant de jobs inutiles dans le secteur tertiaire [13]. Nous ne militons pas pour que toute la société occupe un emploi à temps plein, mais déplorons le fait que le travail de reproduction sociale – principalement réservé aux femmes – qu’il soit gratuit ou non, est socialement et financièrement dévalorisé.

L’auteur remercie Eric Toussaint et Jeanne Schuster pour leurs relecture et leurs conseils.


Notes

[1Thomas Porcher, L’économie pour les 99%, Stock, 2025, 160 p.

[2Observatoire des inégalités, via CADTM France, op.cit. p.14.

[3Chiffres du Collectif Les morts de la rue, 12e rapport annuel, 2024.

[4Pierre Bourdieu, «  La Distinction  », Les Éditions de Minuit, 1979.

[5Instituto Brasileiro de Geografia e Estatística (2019), Desigualdades Sociais por Cor ou Raça no Brasil (en portugais). https://www. ibge.gov.br/estatisticas/sociais/populacao/25844-desigualdades-sociais-por-cor-ou-raca.html

[6A. Aladangady, A. C. Chang et J. Krimmel (2023), Greater wealth, greater uncertainty : Changes in racial inequality in the survey of consumer finances. https://www.federalreserve.gov/econres/notes/feds-notes/greater-wealth-greater-uncertainty-changes-in-racial-inequality-in-the-survey-ofconsumer-finances-20231018.html.
Ces deux chiffres sont tirées de Oxfam, «  Multinationales et inégalités multiples  », 2024, p.9, https://oi-files-d8-prod.s3.eu-west-2.amazonaws.com/s3fs-public/2024-01/Davos%202024%20Report%20-%20French_0.pdf.

[7«  Une personne «  racisée  » désigne un individu susceptible d’être assigné à un groupe minoritaire, et d’être victime de discriminations : dans ce contexte, la «  race  » n’est pas considérée comme biologique, mais elle est une construction sociale qui sert à exclure certaines catégories qui subissent le racisme.  » Source : Asmaa Maad, «  Racisé  », «  privilège blanc  », intersectionnalité  » : le lexique pour comprendre le débat autour des réunions non mixtes, 2021, Le Monde, https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/03/31/racise-privilege-blanc-intersectionnalite-le-lexique-pour-comprendre-le-debat-autour-des-reunions-non-mixtes_6075153_4355770.html#:~:text=Une%20personne%20%C2%AB%20racis%C3%A9e%20%C2%BB%20d%C3%A9signe%20un,cat%C3%A9gories%20qui%20subissent%20le%20racisme.

[8Nous utiliserons le terme «  femmes  » comme catégorie analytique, qui permet de montrer les grandes lignes des effets genrés de l’austérité dans un monde organisé autour de dualismes de genre. Ce terme inclut les personnes qui se reconnaissent dans cette réalité sociale et politique, ou y ont été assignées, mais peut également inclure selon le sujet, les personnes queer. Son utilisation ne se veut pas essentialiste, ni invisibilisante de la pluralité de genre, des sexualités et des oppressions qui en résultent. Ces deux phrases sont tirées de Camille Bruneau, Sacha Gralinger, «  Mais qui dépend de qui  ? In(ter) dépendances et dette patriarcale  », Revue Fig, décembre 2023, https://www.cadtm.org/Mais-qui-depend-de-qui-in-ter-dependances-et-dette-patriarcale.

[9Sur le sujet, lire Tithi Bhattacharya, «  Qu’est-ce que la théorie de la reproduction sociale  ?  », CADTM, 13 mai 2019, https://www.cadtm.org/Qu-est-ce-que-la-theorie-de-la-reproduction-sociale#:~:text=Le%20but%20de%20la%20th%C3%A9orie,’analyse%20de%20%C2%AB%20processus%20%C2%BB. Lire également, Tithi Bhattacharya et Sigrid Vertommen, «  Reproduction sociale et le féminisme des 99%  », CADTM, 25 février 2019, https://www.cadtm.org/Reproduction-sociale-et-le-feminisme-des-99.

[10Source : Eurostat, Taux d’emploi des adultes par sexe, tranche d’âge, niveau d’éducation atteint, nombre d’enfant et âge du plus jeune enfant, consulté le 22 avril 2025, https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/LFST_HHEREDCH__custom_16341518/default/table?lang=fr.

[11Sébastien Michiels, Arnaud Natal, Isabelle Guérin, Timothée Narring, «  Sur l’Urgence de la Mesure de la dette des ménages  », Novembre 2024, p.12. https://hal.science/hal-04832903v1/file/note.pdf. Données issues de OBSERVATOIRE DES INÉGALITÉS. (2024). À travail égal, salaire égal  ? [Accédé le 21 novembre 2024]. Observatoire des Inégalités. Tours. https://www.inegalites.fr/femmes-hommes-salaires-inegalites

[12Ibid. Données issues de OXFAM. (2020). Celles qui comptent : Reconnaître la contribution considérable des femmes à l’économie pour combattre les inégalités [Consulté le 21 novembre 2024]. Oxfam International. Nairobi. https: / / policy - practice.oxfam.org/fr/resources/celles-qui-comptent-reconnaitre-la-contribution-considerable- des-femmes-a-leconomie-pour-combattre-les-inegalites/

[13Sur ce sujet, lire David Graeber, Bullshit Jobs, Les Liens qui libèrent, 2019.