La Banque centrale est directement complice des intérêts du 1% le plus riche

Son gouverneur est au service des banquiers et des grands actionnaires

30 juin 2023 par Eric Toussaint


Dans un dossier publié par Le Soir, le quotidien belge francophone de référence, deux journalistes du Soir – Maxime Biermé et Dominique Berns – ont interrogé différentes personnes de référence pour connaître leurs opinions à propos de la Banque nationale de Belgique et les prises de position de son gouverneur. Éric Toussaint, porte-parole du CADTM, était une des personnes interrogées. Nous lui avons demandé d’écrire un article complémentaire contenant d’autres arguments qu’il a développés lors de sa conversation avec Dominique Berns. Ils n’ont pas été repris faute de place dans la version publiée par Le Soir. Le voici.



Pour ceux et celles qui en doutaient encore, il est clair que le gouverneur de la Banque nationale de Belgique (comme ses collègues des autres pays, notamment ceux et celles de la zone euro) est un allié actif Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
des intérêts des grandes banques et du 1% le plus riche.

Voici l’article du quotidien Le Soir : Maxime Biermé, Dominique Berns : « Notre Banque nationale est-elle de droite ? », Le Soir, 23/06/2023

Récemment, il s’est opposé à des propositions de loi visant à forcer les banques à mieux rémunérer le carnet d’épargne des ménages alors que depuis 2022, la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
a fortement augmenté les taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
, les portant progressivement à près de 4%. Les banques, alors qu’elles engrangent des bénéfices très importants et les distribuent à leurs actionnaires, s’opposent à toute velléité de rémunérer un peu mieux les dépôts sur les comptes épargne. Elles cherchent à gagner du temps en reportant le plus loin possible la rémunération des dépôts. Or, qui fournit une bonne partie des moyens financiers dont disposent les banques, si ce n’est les déposant·es ? Y compris tous ceux et celles qui reçoivent leurs salaires ou des allocations diverses (indemnités de chômage, allocations familiales…) sur des comptes courants, qui, de la sorte, prêtent aux banques à court terme. Or, ces comptes courants ne sont pas rémunérés et ils sont grevés de frais bancaires alors que leur gestion se fait de manière informatisée et que les client·es des banques ont bien du mal à trouver un guichet ouvert avec du personnel parce que des dizaines de milliers d’emplois ont été supprimés dans le secteur afin de maximiser les profits. Quant aux comptes d’épargne, présentement, ils sont à peine rémunérés (par exemple, chez BNP Paribas, le compte d’épargne ordinaire est rémunéré à du 0,25%, le compte d’épargne à 12 mois est rémunéré à un taux de base de 0,5%, le compte d’épargne + à 1,25% ; chez Belfius le compte d’épargne fidelity est rémunéré à 0,15%, plus une prime de fidélité de 0,65% ; chez ING, c’est au maximum 1,40% ; à la BPost c’est au maximum 1,25%) et c’est bien au-dessous de l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donnée. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. qui s’est élevée en Belgique à 9,6% en 2022 et tourne autour de 3,3% en 2023. Dans la zone euro, l’inflation a été de 9% en 2022. Si on prend en compte ces taux infimes de rémunération et les frais bancaires, les banques se comportent de manière tout à fait scandaleuse à l’égard de la population en la spoliant purement et simplement. Le refus de la Banque nationale de forcer les banques à un peu de décence est évidemment inacceptable. Il est élémentaire d’augmenter les taux de rendement sur les comptes épargne et de rémunérer également les comptes courants. C’est de l’ordre du minimum minimorum.

Pour approfondir la question, lire Bancocratie

 La banque nationale et son gouverneur sont complices des risques que font prendre les banques aux finances publiques

Par ailleurs, il est important de souligner que les grandes banques de la zone euro comme du reste de l’Europe, d’Amérique du Nord et d’ailleurs, prennent des risques afin de maximiser leurs profits. Au lieu d’aider les investissements dans l’économie réelle et de financer des dépenses utiles, elles préfèrent spéculer ou se comporter en rentières. Et elles sont très fragiles comme l’ont montré les faillites de trois banques étasuniennes en mars 2023 (voir la vidéo Nouvelle crise bancaire - Épisode 2 - Pourquoi la Silicon Valley Bank a-t-elle fait faillite ?) et celle du Crédit Suisse (voir la vidéo : Nouvelle crise bancaire - Épisode 3 - Après trois banques étasuniennes et Credit Suisse, vers de nouvelles faillites bancaires ? ). Elles sont très fragiles car elles ne sont pas armées pour répondre à des chocs pourtant prévisibles comme des retraits importants des déposant·es. Elles empruntent à court terme ou moyen terme à leurs déposant-es et elles investissent dans des produits à long terme. Leurs fonds propres sont tout à fait insuffisants et le fonds de garantie qui est censé indemniser les déposant·es en cas de faillite bancaire n’est pas assez fourni (voir Le fonds de garantie des dépôts bancaires des États-Unis dispose-t-il de suffisamment de moyens pour faire face à une grande crise bancaire ? Et qu’en est-il en Europe ?). Il est faux de prétendre que les banques de la zone euro sont à l’abri de ce qui est arrivé à certaines de leurs consœurs aux États-Unis et en Suisse en 2023. Un récent rapport de la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. européenne le montre clairement. Selon cette étude de la BCE, les activités parallèles et très dangereuses des grandes banques de la zone euro représentent 15 % de leur financement, soit bien plus que leurs fonds propres Fonds propres Capitaux apportés ou laissés par les associés à la disposition d’une entreprise. Une distinction doit être faite entre les fonds propres au sens strict appelés aussi capitaux propres (ou capital dur) et les fonds propres au sens élargi qui comprennent aussi des dettes subordonnées à durée illimitée. (voir : Financial Times : « Eurozone : Shadow bank funding raises risks for big lenders, warns ECB », 31 mai 2023. Version payante en ligne : « Shadow bank funding creates risks for big eurozone lenders, warns ECB Links between eurozone’s largest lenders and less regulated sector provokes increasing alarm among policymakers »). Le Financial Times écrit : « Les chercheurs de la banque centrale ont découvert que les 13 plus grandes banques de la zone euro représentent environ 80 % de tous les emprunts auprès des banques de l’ombre, ou intermédiaires financiers non bancaires (IFNB). Toute perturbation dans le secteur des IFNB est susceptible d’affecter de manière disproportionnée les grandes banques complexes d’importance systémique, étant donné que les expositions aux actifs, les liens de financement et les expositions aux produits dérivés Produits dérivés
Produit dérivé
Famille de produits financiers qui regroupe principalement les options, les futures, les swaps et leurs combinaisons, qui sont tous liés à d’autres actifs (actions, obligations, matières premières, taux d’intérêt, indices...) dont ils sont par construction inséparables : option sur une action, contrat à terme sur un indice, etc. Leur valeur dépend et dérive de celle de ces autres actifs. Il existe des produits dérivés d’engagement ferme (change à terme, swap de taux ou de change) et des produits dérivés d’engagement conditionnel (options, warrants…).
sont concentrés dans ce groupe
 ». L’étude de la BCE est disponible en ligne : "Key links between banks and the non-bank financial sector », mai 2023. L’agence Reuters a publié un très court résumé en français. Cela concerne notamment les plus grandes banques de la zone euro : BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale et BPCE en France, Deutsche Bank en Allemagne, ING aux Pays-Bas, Santander en Espagne et UniCredit en Italie.

Photo : EmDee, Belgique - Bruxelles - Banque Nationale de Belgique (avec au premier plan la statue Femme Assise de George Grard, 1952), Wikimedia Commons, CC, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Banque_Nationale_de_Belgique_-_01.jpg

La vague de faillites et de sauvetages bancaires de 2008 qui a touché toutes les grandes institutions bancaires en Belgique (Fortis rachetée ensuite par BNP Paribas, Dexia sauvée par l’État – voir plus bas pour en savoir plus sur Dexia – et dont une partie a été transformée en Belfius, KBC et l’assureur Ethias) aurait pu être évitée si on n’avait pas allègrement déréglementé et privatisé le secteur bancaire au cours des années 1980-2000. Pierre Wunsch, l’actuel gouverneur de la Banque Nationale de Belgique, est un des responsables du désastre de 2008, quand l’État a sauvé les banques fautives avec l’argent public. La manière dont le sauvetage a eu lieu a provoqué une très forte augmentation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique belge (qui est passée en 2007 de 85% à 100% du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
après les sauvetages bancaires), alors qu’il aurait fallu mettre à contribution les responsables de la débâcle, càd les grands actionnaires des banques et les dirigeant·es de celles-ci. Il faut savoir que Pierre Wunsch était membre du Conseil de surveillance de la Commission bancaire, financière et des assurances entre le 2 mai 2007 et le 30 septembre 2008. Cela apparaît dans son CV officiel sur le site de la Banque nationale de Belgique dans la rubrique Fonctions ou mandats qui ont pris fin et c’est libellé de la sorte : « Commission bancaire, financière et des assurances. Membre du Conseil de surveillance : 02.05.2007-30.09.2008 A.R. 27.04.2007 - M.B. 15.05.2007-Ed.2 ». Parmi les facteurs qui lui ont permis d’avoir le soutien des banques lors de son ascension postérieure dans la hiérarchie de la Banque nationale, figure le fait (négatif du point de vue de l’intérêt général) qu’il a soutenu une politique tout à fait laxiste à l’égard de ces mêmes banques en 2007-2008 et qu’il a collaboré activement à leur sauvetage aux frais des contribuables.

Suite à sa participation au Conseil de surveillance du secteur financier, qui n’a rien fait pour mettre au pas les banques ou à minima pour alerter le pouvoir législatif et les citoyen-nes concernant les risques d’une crise douloureuse, il a connu une série de promotions : Directeur de la Cellule stratégique des Finances du 01.10.2008 au 31.05.2011), il a également passé près de trois ans au cabinet de Didier Reynders (d’octobre 2008 à mai 2011), ce ministre des finances fidèle allié des grandes banques. Comme l’a écrit La Libre Belgique : « Il faisait partie de l’équipe gouvernementale qui mobilisait toutes ses forces pour sauver les grandes banques belges, au bord du gouffre. » À la fin de sa fonction de directeur de cabinet du ministre Reynders, il a été promu Directeur de la Banque nationale de Belgique, poste qu’il a occupé du 01.06.2011 au 01.01.2019, puis Vice-gouverneur de la Banque nationale de Belgique du 11.03.2015 au 01.01.2019 et enfin Gouverneur de la Banque nationale de Belgique depuis le 02.01.2019. Ne pas perdre de vue que Pierre Wunsch est officiellement identifié au parti de droite néolibéral, le MR que le ministre Reynders a présidé de 2004 à 2011. Le MR est également le parti de Charles Michel qui préside le Conseil de l’UE depuis juillet 2019.

Pour en savoir plus sur le sauvetage de Dexia dans lequel Pierre Wunsch et son protecteur Didier Reynders ont joué un rôle de premier plan :



Voir le film : Dexia : Démocratie Confisquée - Film complet - Film complet, 31 janvier 2018 par CADTM Belgique , ZinTV , Valentin Fayet

 Le gouverneur de la Banque nationale est en campagne

En mars 2023, 46 économistes belges de droite ont publié dans le quotidien financier L’Écho une carte blanche mettant en garde sur la situation alarmante de nos finances publiques. Ils ont ensuite été appuyés tour à tour par Pierre Wunsch, le gouverneur de la BNB, qui a indiqué que « tout converge pour dire que c’est le bon moment pour réaliser un gros effort budgétaire » ; par la secrétaire d’État au budget qui a affirmé que « le problème de l’État, ce sont les dépenses » ; et par le président du MR qui en a remis une couche et a prédit la faillite de la Belgique s’il n’y avait pas de nouvelles réformes néolibérales.

Pierre Wunsch le gouverneur de la Banque nationale participe d’une campagne d’intoxication afin de tenter de convaincre l’opinion publique de la nécessité de nouvelles attaques antisociales

Début avril 2023, 51 économistes, syndicalistes et académiques leur ont répondu : « Ce ne sont pas nos finances publiques qui sont insoutenables… c’est le modèle économique actuel. Particulièrement silencieuses lorsqu’il s’agissait de plomber les finances publiques en trouvant des milliards pour sauver les banques, les entreprises et l’économie capitaliste, les agences de notation Agences de notation Les agences de notation (Standard and Poor’s, Moody’s et Fitch en tête) sont des agences privées qui évaluent la solvabilité et la crédibilité d’un émetteur d’obligations (État, entreprise). Jusqu’aux années 1970 elle étaient payées par les acheteurs potentiels d’obligations, depuis la libéralisation financière la situation s’est inversée : ce sont les émetteurs d’obligations qui rémunèrent les agences pour qu’elles les évaluent... Reconnaissons leur qualité de travail : c’est ainsi que Lehman Brothers se voyait attribuer la meilleure note juste avant de faire faillite. sont de retour… et, avec elles, les appels à l’austérité. »

Les 51 signataires affirmaient : « S’il y a une faillite, bien réelle aujourd’hui, c’est celle du monde de la finance, qui met à nouveau nos sociétés au bord d’une crise de grande ampleur, avec des conséquences sociales et économiques désastreuses. Cette faillite était prévisible et prévue. Elle est le résultat logique de politiques qui ont permis aux détenteurs de capitaux de continuer leurs pratiques spéculatives à grande échelle.

Viser à réduire le poids de la dette et les déficits publics sont des objectifs importants… ne fût-ce que pour en finir avec la prise d’otage des marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
et le chantage à l’austérité
avant chaque conclave budgétaire.

Mais, en 2023, on ne peut plus accepter, ni même concevoir, que les solutions proposées pour s’attaquer à l’endettement public soient systématiquement ciblées sur la population et les services publics, impliquant une régression sociale, environnementale et démocratique. Comme si la majorité du corps social, et en particulier les femmes, ne subissait pas déjà l’austérité en permanence depuis des années.

Il faut toujours se rappeler que c’est en 2008-2009, pour sauver les banques, que notre endettement public a explosé, passant de 85% à 100% du PIB, puis suite à la crise covid, pour sauver les entreprises et l’économie, qu’il est passé de 100% à 115%. »

Pour en savoir plus sur la dette publique belge : La dette publique belge avec Olivier Bonfond

Ils posaient la question : « Fallait-il agir en 2008 et en 2020 ? »

À laquelle, ils répondaient : « Oui, bien sûr ! Mais il fallait le faire de manière radicalement différente, c’est-à-dire en créant les conditions pour ne plus revivre pareille situation, notamment en reprenant le contrôle de la finance pour la mettre au service de l’intérêt général. Force est de constater que rien de sérieux n’a été mis en œuvre à ce niveau. La logique d’accumulation et la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
se sont poursuivies
, et aujourd’hui, alors que de nouvelles bulles explosent, certains voudraient à nouveau faire payer l’addition à la collectivité. »

À juste titre, les 51 signataires ajoutaient :
« La logique est la même en ce qui concerne la situation inflationniste persistante. Il faut la traiter, mais en s’attaquant à ses causes sous-jacentes, comme la spéculation. Pas en tentant de saper l’indexation des salaires, qui n’en est qu’une résultante… Une résultante par ailleurs indispensable au maintien de la consommation intérieure, comme l’a encore récemment montré un rapport de la Banque nationale.

Au début de la guerre en Ukraine, ce ne sont pas moins de 26 millions de transactions financières supplémentaires qui ont été enregistrées sur les bourses mondiales des produits agricoles. Ces échanges purement spéculatifs ont entraîné à eux seuls plus de 40% d’inflation [1]. Comme de nombreuses études l’ont montré, c’est bien la spirale profit-prix, et non la spirale salaire-prix, qui est le moteur de l’inflation actuelle. »
Ce dernier point est très important car tant Pierre Wunsch que la présidente de la Banque Centrale européenne Christine Lagarde mènent une campagne mensongère pour tenter de faire croire que l’augmentation des salaires serait une cause de l’inflation alors qu’en réalité, les salaires réels sont en baisse ou stagnent. Pour une fois, Radio France rétablit la vérité dans ce reportage : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-bulle-economique/inflation-et-si-on-parlait-de-la-boucle-prix-profit-6168323. Voir aussi l’article de Dominique Berns publié dans Le Soir du 27 juin 2023 : Inflation : en Europe, la cupidité des entreprises a grignoté le pouvoir d’achat

Pour revenir au texte collectif auquel des membres du CADTM ont souscrit, les signataires avancent des propositions :

« Si la volonté est d’améliorer la vie des gens en recréant des équilibres entre développement économique, bien-être social et respect de l’environnement, c’est à l’origine des problèmes qu’il faut s’attaquer.

Commençons par la dette publique… Nous avons plus que jamais besoin d’un débat adulte sur la manière d’évaluer la soutenabilité des finances publiques, au-delà de slogans simplistes sur le niveau trop élevé de la dette ou du déficit.

La manière dont le déficit peut soutenir l’activité économique et s’autofinancer (multiplicateurs budgétaires), ou encore le rôle des banques centrales dans le financement des États, ces leviers doivent être analysés sérieusement.

Par ailleurs, nombreux sont les arguments qui justifient que nos créanciers – les grandes banques – contribuent, eux aussi, à l’effort commun en allégeant la dette des États. Nous avons également besoin d’un véritable secteur bancaire public, remplissant des missions de service public, et se mettant prioritairement au service d’objectifs de développement durable, d’intérêt général plutôt que d’intérêts particuliers.

Il convient par ailleurs d’obtenir de la Commission européenne une neutralisation des investissements durables dans la comptabilisation des déficits publics. Les investissements publics nécessaires, notamment en matière de santé et de climat, sont considérables et ne pourront être effectués sans rompre avec les règles actuelles.

Prenons ensuite l’inflation : attaquons-nous à la spéculation en ciblant tous « les profiteurs de guerre », notamment dans les secteurs de l’énergie et de l’alimentation. Et régulons enfin le marché des produits financiers Produits financiers Produits acquis au cours de l’exercice par une entreprise qui se rapportent à des éléments financiers (titres, comptes bancaires, devises, placements). dérivés Dérivés
Dérivé
Dérivé de crédit : Produit financier dont le sous-jacent est une créance* ou un titre représentatif d’une créance (obligation). Le but du dérivé de crédit est de transférer les risques relatifs au crédit, sans transférer l’actif lui-même, dans un but de couverture. Une des formes les plus courantes de dérivé de crédit est le Credit Default Swap.
, totalement déconnectés de toute réalité !

Enfin, comment ne pas évoquer le fameux « taux d’emploi », au centre de toutes les attentions politiques du moment ? Il faut évidemment développer et créer de l’emploi… Mais des emplois durables et de qualité. C’est en améliorant les conditions de travail et de rémunération, en redonnant sens au travail et en améliorant la conciliation vie privée/vie professionnelle, que l’on gardera les gens au travail, en bonne santé, et que l’on en facilitera l’accès à celles et ceux qui en sont privés. La réduction collective du temps de travail, avec embauche compensatoire et maintien du salaire, est la solution d’avenir. Une mesure juste, durable et porteuse de progrès social [2].

La question qu’il conviendrait toujours de se poser lorsque l’on propose des réformes, c’est de savoir si ces réformes contribuent à réduire ou à creuser les inégalités. Une réforme fiscale fondée sur la justice est une question clé pour réduire les inégalités. Les solutions sont là : globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
des revenus, renforcement de la progressivité de l’impôt, taxation des plus-values boursières et des surprofits, impôt sur la fortune, lutte contre la fraude et l’évasion fiscales... Ces quelques mesures fortes suffiraient à rapporter des dizaines de milliards d’euros chaque année pour financer le développement humain, participer à équilibrer le budget et réduire notre dépendance aux marchés financiers. »

Conclusion : La Banque nationale de Belgique, tout comme les autres banques centrales défend systématiquement les intérêts du 1% le plus riche. Pierre Wunsch, gouverneur de la BNB, porte une grande responsabilité dans la crise bancaire de 2008 et dans sa mauvaise gestion. Il continue de plus belle à défendre les intérêts particuliers des banquiers en refusant de leur demander d’augmenter la rémunération des dépôts. De même, en compagnie des économistes au service du patronat et des partis politiques de droite, il intervient régulièrement dans le débat pour pousser à de nouvelles mesures antisociales.


Notes

[1La spéculation boursière sur les céréales a contribué à la hausse des prix de nos courses, Simon Bourgeois, Maurizio Sadutto, RTBF, 20 février 2023.

[2Cfr les résultats de l’enquête du think tank anglais Autonomy sur la semaine de 4 jours : https://autonomy.work/portfolio/uk4dwpilotresults/

Eric Toussaint

Docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Banque mondiale - Une histoire critique, Syllepse, 2022, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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