Série Questions/Réponses sur les BRICS 2025 (Partie 6)
28 octobre 2025 par Eric Toussaint

“Gabriel Boric at Day 1 of the 2025 BRICS Summit (5)” by Alex Ibañez is licensed under CC BY 3.0.
Le rejet légitime des politiques néfastes promues par les puissances impérialistes traditionnelles (Amérique du Nord, Europe occidentale et Japon) suivi des annonces faites par les BRICS (le Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ont suscité un grand intérêt et l’attente de grands changements, notamment avec l’activité de la Nouvelle Banque de développement (NDB) et du Fonds monétaire des BRICS. Qu’en est-il ? Un premier bilan est possible car cela fait 10 ans que la NDB octroie des crédits et que le Fonds monétaire des BRICS a été créé sur le papier.
Si l’Afrique du Sud souhaitait emprunter plus de 3 milliards $ au Fonds monétaire des BRICS, elle devrait faire la preuve qu’elle est en train d’appliquer un programme avec le FMI et qu’elle respecte les conditions fixées par celui-ci
Ce Fonds, appelé CRA (Contingent Reserve Arrangement ) et créé en 2014 [1], devait remplir, pour les pays des BRICS, la fonction que joue en principe le FMI quand un de ses membres fait face à un manque de réserves de change pour effectuer des paiements et s’adresse à lui pour recevoir un crédit.
Bien que ce fonds ait été créé sur le papier en 2014, il n’est toujours pas entré en activité.
Le CRA devait aider des pays membres des BRICS confrontés à un problème de manque de devises pour assurer leurs paiements internationaux en leur permettant d’emprunter à ce fonds les devises qui leur manquait. On aurait pu penser que cela aurait permis que les pays membres des BRICS échappent aux conditionnalités imposées par le FMI.
Mais le CRA comporte une condition dans ses statuts fondateurs qui indique clairement qu’un pays membre des BRICS qui fera appel à de l’aide devra se soumettre aux conditionnalités du FMI s’il dépasse 30% du montant total auquel il a droit. Prenons l’exemple de l’Afrique du Sud qui en principe a le droit d’emprunter jusque 10 milliards de dollars US. Si l’Afrique du Sud souhaitait emprunter plus de 3 milliards $ au Fonds monétaire des BRICS, elle devrait faire la preuve qu’elle est en train d’appliquer un programme avec le FMI et qu’elle respecte les conditions fixées par celui-ci. Cela est dit très clairement à l’article 5 du traité de création du Fonds monétaire des BRICS [2].
S’il ne contenait pas cette clause et s’il était entré en activité, le Fonds monétaire des BRICS pourrait être utile pour des pays comme l’Afrique du Sud (membre fondateur) et d’autres pays comme l’Éthiopie et l’Égypte qui font partie des BRICS+ depuis 2024, car ils sont régulièrement confrontés à une pénurie de devises étrangères, ce qui les oblige à se tourner vers le FMI.
Par exemple, à la mi-2020, au lieu de se tourner vers les BRICS, le ministre des Finances Sud-Africain a obtenu un prêt de 4,3 milliards de dollars du FMI. Il en résulta une austérité extrême qui provoqua en 2021 un profond mécontentement populaire à l’égard du gouvernement de l’ANC avant que le président n’adoucisse la politique d’austérité sociale du ministre des Finances.
Le sommet des BRICS qui s’est achevé le 7 juillet 2025, a produit une déclaration évasive à propos du CRA. Au point 53 [3], les dirigeants des BRICS+ affirment que le traité fondateur sera révisé et que de nouveaux membres pourront rejoindre le Fonds monétaire des BRICS. Rien de concret donc.
Cela montre que le CRA est jusqu’ici malheureusement mythique et inopérant.
Conclusion : Ceux qui affirment que le sommet de Rio constitue une avancée en ce qui concerne le Fonds monétaire commun des BRICS se basent sur du vent.
Au point 45 de la déclaration finale du sommet de Rio de début juillet 2025, les dirigeants des BRICS affirment à propos de la Nouvelle Banque de Développement (NDB), créée en 2014 : « Alors que la Nouvelle banque de développement s’apprête à entamer sa deuxième décennie dorée de développement de haute qualité, nous reconnaissons et soutenons son rôle croissant en tant qu’acteur solide et stratégique du développement et de la modernisation dans les pays du Sud. » [4]. Ils affirment aussi qu’ils reconduisent Dilma Roussef, ex-présidente du Brésil de 2011 à 2016, au poste de présidente de la Nouvelle Banque de Développement (NDB) qu’elle occupe depuis 2023.
| Encadré sur la Nouvelle Banque de Développement (NDB) La NDB a été créée officiellement le 15 juillet 2014 à l’occasion du 6e sommet des BRICS qui s’est tenu à Fortaleza au Brésil. La NDB qui a son siège à Shanghai a octroyé ses premiers crédits à partir de fin 2016. Les cinq pays fondateurs ont chacun une part égale du capital de la Banque et aucun n’a le droit de véto. La NDB, outre les 5 pays fondateurs, comptent comme membres le Bangladesh, les Émirats Arabes Unis, l’Égypte et l’Algérie. La NBD est dotée d’un capital de 50 milliards de dollars qui devrait être porté dans le futur à 100 milliards de dollars. La Nouvelle Banque de Développement annonce qu’elle se concentre principalement sur le financement de projet d’infrastructures y compris des systèmes de distribution d’eau et des systèmes de production d’énergie renouvelables. Elle insiste sur le caractère « vert » des projets qu’elle finance, bien que cela soit contesté par certains auteurs comme Patrick Bond (Voir « BRICS New Development Bank Corruption in South Africa », 5 September 2021, https://www.cadtm.org/Brics-New-Development-Bank-Corruption-in-South-Africa ). |
Les dirigeants des BRICS annoncent qu’ils soutiennent la NDB dans l’expansion continue des financements en monnaie locale, ce qui est positif, mais ils omettent de dire que l’essentiel du financement de la NDB se fait en dollars par l’émission de titres sur les marchés financiers. La NDB emprunte en dollars et prête aussi principalement en dollars. En 2023 et 2024, la NDB a émis des obligations avec des notations AA+ (perspective stable) de Fitch Ratings et AA (perspective stable) de S&P Global Ratings. Pour maintenir ce niveau de notation, la NDB respecte en pratique les sanctions imposées à la Russie depuis l’invasion de l’Ukraine réalisée fin février 2022, cela signifie qu’elle n’a plus octroyé de crédit à la Russie depuis 2021. La direction de la NDB considère que si elle continuait à prêter à la Russie, les agences de notations et les fonds d’investissement considèreraient que la NDB prend d’importants risques et exigeraient une plus fort rémunération pour acheter des obligations émises par elle sur les marchés internationaux.
Le fait que la NDB respecte les sanctions et en conséquence n’octroie plus de nouveau crédits à la Russie est repérable clairement sur le site de la NDB : https://www.ndb.int/projects/all-projects/ où l’on constate que depuis début 2022, la NDB a approuvé le financement de plus de 50 projets différents dont aucun en Russie. Concernant les crédits vers la Russie, si on clique ici : https://www.ndb.int/projects/all-projects/?country=russia&key_area_focus=&project_status=&type_category=&pyearval=#paginated-list on peut constater que le dernier projet soutenu financièrement par la NBD en Russie remonte à septembre 2021. Dans le rapport présenté aux investisseurs par la présidente de la NDB, Dilma Roussef, il est clairement dit que la Banque a gelé l’octroi de crédits à la Russie depuis 2022, voir page 35 de https://www.ndb.int/wp-content/uploads/2025/03/Investor-Presentation-April-2025_FINAL.pdf
Nous reproduisons ici un extrait d’une communication fort critique à l’égard de la NDB faite en octobre 2023 au Club Valdaï très proche de Poutine, par Paulo Nogueira Batista. Paulo Nogueira est brésilien et a été vice-président de la NDB. Alors qu’il est un chaud partisan des BRICS, il déclarait :
"Pourquoi peut-on dire que la NDB a été une déception jusqu’à présent ? Voici quelques-unes des raisons. Les décaissements ont été étonnamment lents, les projets sont approuvés mais ne sont pas transformés en contrats. Lorsque les contrats sont signés, la mise en œuvre effective des projets est lente. Les résultats sur le terrain sont maigres. Les opérations - financements et prêts - se font principalement en dollars américains, monnaie qui sert également d’unité de compte à la Banque.Comment pouvons-nous, en tant que BRICS, parler de manière crédible de dédollarisation si notre principale initiative financière reste majoritairement dollarisée ?Ne me dites pas qu’il n’est pas possible d’effectuer des opérations en monnaie nationale dans nos pays. La Banque interaméricaine de développement, la BID, par exemple, possède depuis de nombreuses années une expérience considérable en matière d’opérations en monnaie brésilienne. Je ne comprends pas pourquoi la NDB n’a pas profité de cette expérience. » [5]
| Fonds monétaire des BRICS (CRA) basé à Shanghai | Aucun prêt / Aucune activité. |
|---|---|
| Nouvelle Banque de Développement (NDB) basée à Shanghai | 30 milliards |
| Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB) basée à Pékin | 50 milliards |
| Banque asiatique de développement (ADB) basée à Manille | 180 milliards |
| Groupe Banque mondiale basé à Washington | 500 milliards de dollars |
| Fonds monétaire international (FMI) basé à Washington | Entre 350 et 400 milliards |
| Diverses entités chinoises [6] prêtant vers l’étranger | Entre 700 et 1 050 milliards |
Calculs de l’auteur notamment à partir des sites des institutions concernées
On aurait tort d’affirmer que les BRICS ont mis en place des instruments comme le Fonds monétaire (CRA) et la Nouvelle Banque de Développement qui seraient en train de progresser de manière importante et qui défieraient les institutions comme le FMI et la Banque mondiale
Pour établir ce tableau, l’auteur a pris la période 2016 à 2023 car la NDB et l’Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB) n’ont commencé à octroyer des crédits qu’à partir de 2016. La comparaison entre les montants prêtés permet d’indiquer l’importance des différents prêteurs. Les commentateurs qui affirment que les BRICS ont mis en place des instruments comme le Fonds monétaire (CRA) et la Nouvelle Banque de Développement qui seraient en train de progresser de manière importante et qui défieraient les institutions comme le FMI et la Banque mondiale donnent une image fausse de la réalité. Des deux institutions financières créées par les BRICS, l’une, le CRA, n’est pas entrée en activité alors qu’elle a été créée il y a plus de 10 ans et l’autre, la NDB, n’a octroyé des crédits que pour un faible montant en comparaison des autres prêteurs publics. Les prêts de la Banque mondiale et du FMI sont près de 30 fois plus élevés que les crédits de la NDB. Les prêts de la Banque asiatique de développement fortement liée à la Banque mondiale et au FMI sont 6 fois plus importants que les crédits octroyés par la NDB et si on ne prend que les prêts destinés à l’Asie, la différence est encore plus grande. Quant à la Chine, elle privilégie ses propres instruments pour accorder des prêts bien qu’elle soit membre de la NDB et que le siège de celle-ci (comme celui du fonds monétaire des BRICS) soit sur son territoire. La Chine a prêté grâce à ses banques publiques un montant 20 à 30 fois supérieurs au volume octroyé par la NDB. En plus, la Chine a donné plus d’importance au développement de l’Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB) dans laquelle elle est l’actionnaire majoritaire avec 30% du capital et détient 26,5% des voix (voir https://www.aiib.org/en/about-aiib/governance/members-of-bank/index.html ).
| Pour en savoir plus sur la Chine comme prêteur, lire : [Étude] Questions/réponses sur la Chine comme puissance créancière de premier ordre |
Rappelons cette constatation que Paulo Nogueira a faite en octobre 2023 et qui reste valide :
« Permettez-moi de vous assurer que lorsque nous avons commencé avec le CRA et la Nouvelle Banque de Développement, il existait une inquiétude considérable quant à ce que les BRICS faisaient dans ce domaine à Washington, au FMI et à la Banque mondiale. Je peux en témoigner car j’y ai vécu à l’époque, en tant qu’administrateur pour le Brésil et d’autres pays au sein du conseil d’administration du FMI.Au fil du temps, cependant, les gens à Washington se sont détendus, sentant peut-être que nous n’allions nulle part avec le CRA (= le Fonds monétaire commun des BRICS) et la Nouvelle Banque de Développement. » (même source que les citations précédentes) »
[7].
Selon le rapport présenté par la présidente de la NDB aux investisseurs en avril 2025, 65,5% des crédits étaient octroyés en dollars US, 8,8% en euros et 1,6% en francs suisses. Cela donne un total de 75,9% de crédits octroyés en monnaies des puissances capitalistes occidentales : Etats-Unis, Zone euro et Suisse. Seuls 17,9% sont octroyés en monnaie chinoise (et cela en réalité concerne les crédits octroyés en Chine par la NDB), 0,3% le sont en monnaie indienne (en Inde) et 6% en monnaie sud-africaine à des entités en Afrique du Sud. Voir la page 17 du diaporama présenté aux investisseurs en avril 2025 https://www.ndb.int/wp-content/uploads/2025/03/Investor-Presentation-April-2025_FINAL.pdf Cela veut dire que la presque totalité des crédits octroyés par la NDB en Inde le sont en dollars, la majorité des crédits octroyés en Afrique sont en dollars US, la totalité des crédits octroyés en Russie sont en dollar US, 100% des crédits octroyés au Brésil sont en dollars US,…
Source : NDB, Investor Presentation, April 2025
La réponse est non. Contrairement à ce qu’affirment certains commentateurs, la NDB n’est pas en train de se rendre indépendante des marchés financiers et du dollar comme monnaie dominante. 65% de ses emprunts en cours sont en dollars US et sont des obligations vendues sur les marchés financiers. Seuls 32% de ses emprunts en cours sont en monnaie chinoise, 1% sont en monnaie sud-africaine et 0% sont en monnaie russe, brésilienne ou indienne. Voir le diaporama présenté en avril 2025 aux investisseurs, p. 21 de https://www.ndb.int/wp-content/uploads/2025/03/Investor-Presentation-April-2025_FINAL.pdf Si la NDB le voulait vraiment, elle pourrait se financer principalement en monnaies de ses membres et pourrait se passer de se financer sur les marchés financiers. Même s’il s’agissait d’octroyer en dollars une partie une partie des crédits, la Chine, la Russie, l’Inde et le Brésil disposent des grandes réserves de change en dollar qui pourraient être mises à contribution.
Source : NDB, Investor Presentation, April 2025
La réponse est négative pour plusieurs raisons.
Premièrement, les BRICS eux-mêmes ne présentent pas la Nouvelle Banque de Développement et le Fonds monétaire (CRA) comme une alternative. Ils affirment au contraire que le FMI et la Banque mondiale doivent rester au centre du système financier mondial. Les BRICS+ considèrent que le FMI doit rester au centre du système financier international.
Dans la déclaration finale du sommet que les BRICS+ ont tenu à Rio de Janeiro (Brésil) début juillet 2025, ils écrivent au point 11 :
« Le FMI doit rester doté de ressources suffisantes et mobilisables rapidement, au cœur du Réseau de sécurité financière mondiale (RSFM), afin de soutenir efficacement ses membres, en particulier les pays les plus vulnérables. » [8]
Ils apportent aussi leur soutien à la Banque mondiale. Ils affirment au point 12 de leur déclaration qu’ils veulent augmenter la légitimité de cette institution. Or, depuis leur fondation, la Banque mondiale et le FMI mènent,une politique contraire aux intérêts des peuples et des équilibres écologiques.
Dans la déclaration finale, les BRICS n’expriment aucune critique à l’égard des politiques néolibérales que les deux institutions de Bretton Woods s’activent à faire appliquer. A aucun moment ils ne remettent en cause les dettes que ces institutions réclament aux pays endettés.
| Sur la place attribuée au FMI, à la Banque mondiale, à l’OMC, au libre commerce par les BRICS+, lire : Les BRICS sont les nouveaux défenseurs du libre-échange, de l’OMC, du FMI et de la Banque mondiale |
Deuxièmement, le Fonds monétaire (CRA) en 10 ans d’existence n’a octroyé aucun crédit.
Troisièmement, la Chine, pour octroyer des crédits, privilégie les outils dont elles disposent directement càd ses banques publiques. Depuis 2015, les banques chinoises ont octroyé des crédits 20 à 30 fois supérieurs aux crédits déboursés par la Nouvelle Banque de Développement (voir le tableau plus haut).
Quatrièmement, les autorités chinoises ont créé une autre banque multinationale, séparée de la NDB, et auquel ont adhéré un nombre important des pays. Il s’agit de l’Asian Infrastructure Investment Bank AIIB(Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures) qui a son siège à Pékin. L’AIIB compte plus de 100 pays membres (dont 23 pays européens parmi lesquels l’Allemagne, la France, l’Italie, la Grande Bretagne, la Belgique,…). Les États-Unis et le Japon n’en sont pas membres. L’AIIB est entrée en activité en 2016 quasiment en même temps que la NDB. Le capital de l’AIIB s’élève à 100 milliards de dollars dont environ 30 % souscrits par la Chine, qui est le principal actionnaire. Le processus de vote est comparable à celui de la Banque mondiale et du FMI : il est basé sur la part de capital détenue ce qui donne à la Chine un droit de veto de facto sur les décisions majeures. En conclusion, l’AIIB joue un rôle beaucoup plus important que la Nouvelle Banque de Développement tant par le nombre de pays membres que par le volume des crédits qu’elle accorde.
Cinquièmement, la Chine qui est devenue le plus important prêteur public et le plus grand créancier public à l’échelle planétaire insiste pour que les pays soient en règles tant avec le FMI qu’avec la Banque mondiale et demande dès lors que les débiteurs appliquent les conditionnalités contenues dans les accords de prêts qu’ils ont signés avec ces institutions.
Aucun des 50 pays au Sud du Sahara n’a eu accès à un crédit de la Nouvelle Banque de Développement, à part l’Afrique du Sud
Sixièmement, soulignons que les seuls prêts que la NDB a accordé en Afrique subsaharienne l’ont été à l’égard de l’Afrique du Sud. Aucun autre pays au Sud du Sahara n’a eu accès à un crédit de la NDB. Et pour l’Afrique du Nord, seul l’Égypte a reçu un crédit. C’est le seul crédit octroyé pour toute l’Afrique du Nord. En Asie, seuls la Chine, le Bangladesh et l’Inde ont reçu des crédits de la NDB. En Amérique latine, seul le Brésil a reçu des crédits de la NDB, aucun autre pays n’en a reçu. Comment peut-on affirmer que la NDB constitue une alternative à la Banque mondiale et au FMI si jusqu’ici pas un seul des 26 pays à faible revenu n’a reçu un crédit de la NDB et que parmi les 51 pays à revenus intermédiaires inférieurs, seuls le Bangladesh et l’Égypte ont eu accès à un prêt de la NDB ? Le Bangladesh a reçu 5 crédits pour un total d’un peu moins de 1 milliard de dollars (voir https://www.ndb.int/projects/all-projects/?country=bangladesh&key_area_focus=&project_status=&type_category=&pyearval=#paginated-list ). L’Égypte a reçu un seul crédit pour un montant de 200 millions de dollars. Cela signifie que les prêts octroyés à ces deux pays ne représentent que moins de moins de 4% des sommes prêtées par la NDB. Le reste des crédits octroyés ont été destiné à la Russie (jusque 2021, puisque les crédits ont été stoppés à partir de 2022), au Brésil, à la Chine et à l’Afrique du Sud.
Comment est-il imaginable d’affirmer que la NDB constitue une alternative à la Banque mondiale et au FMI si jusqu’ici pas un seul des 26 pays à faible revenu n’a reçu un crédit de la NDB ?
Rappelons que les 5 membres fondateurs des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud) pourraient, s’ils le voulaient, constituer un bloc puissant puisqu’ils représentent 40% de la population mondiale, environ 30% du PIB mondial, 20% des exportations mondiales, 20% de la production mondiale de pétrole. Si on y ajoute les 5 nouveaux membres des BRICS (Indonésie, Iran, Éthiopie, Égypte, Émirats arabes unis), les BRICS+ représentent environ 55 % de la population mondiale, 45 % du PIB mondial (en PPP), 25 % des exportations mondiales, 40-45 % de la production mondiale de pétrole. Mais il faut bien constater que les BRICS ou les BRICS+ ne forment pas un bloc cohérent, ils constituent une alliance hétérogène dont les membres négocient séparément avec les États-Unis.
Dix ans après leur création, la Nouvelle Banque de Développement et le Fonds monétaire des BRICS (CRA) ne constituent pas une alternative crédible aux institutions de Bretton Woods, mais plutôt leur prolongement périphérique. Derrière la rhétorique de « dédollarisation » et d’émancipation financière du Sud global, ces deux instruments demeurent prisonniers des logiques de dépendance aux marchés financiers internationaux et de soumission implicite à la discipline du FMI. Le CRA, resté inactif depuis 2014, symbolise cette impasse : censé protéger les membres des BRICS des conditionnalités du FMI, il les y renvoie au contraire dès qu’ils dépassent un certain seuil d’emprunt. La NDB, quant à elle, s’est transformée en institution semi-occidentalisée : ses financements sont majoritairement libellés en dollars, ses notations dépendantes des grandes agences anglo-saxonnes, et sa stratégie de prêts ne vise pas à fournir des crédits aux pays qui en ont le plus besoin et qui devraient être soutenus dans une stratégie de développement humain compatible avec les équilibres de la nature.
L’attitude de Pékin est révélatrice de cette ambiguïté. En pratique, la Chine privilégie ses propres banques publiques et l’AIIB pour étendre son influence, reléguant la NDB au second plan. Ce choix traduit une hiérarchisation des instruments financiers du Sud, où la coopération multilatérale reste subordonnée à des logiques nationales de puissance.
Sur le plan politique, les BRICS+ n’assument pas de rupture avec l’ordre financier mondial. En réaffirmant, dans la déclaration du sommet de Rio (2025), le rôle central du FMI et de la Banque mondiale, ils se positionnent comme réformateurs internes du système plutôt que comme architectes d’une alternative. Cette posture révèle le paradoxe fondateur des BRICS : vouloir incarner la voix du Sud sans rompre avec les structures de domination du Nord.
Ainsi, dix ans après la création à Fortaleza de la NDB et du CRA, la promesse d’un pôle financier post-occidental reste inachevée. Les BRICS, faute d’une volonté politique commune de transformation systémique, consolident un modèle hybride où le langage de la souveraineté masque la persistance des dépendances. La véritable alternative aux institutions de Bretton Woods ne naîtra pas d’un simple décalque institutionnel, mais d’un projet collectif fondé sur la justice financière, la solidarité Sud-Sud et la construction de nouvelles institutions financières multilatérales réellement démocratiques dont la priorité ira à la satisfactions des droits humains fondamentaux et au respect de la Nature.
L’auteur remercie pour leur relecture et pour leurs conseils Patrick Bond, Sushovan Dhar et Maxime Perriot. L’auteur est entièrement responsable des opinions qu’il exprime dans ce texte et des erreurs éventuelles qu’il contient.
[1] Le traité instituant le CRA a été signé le 15 juillet 2014 à Fortaleza (Brésil). Le montant total disponible en principe est élevé : 100 milliards US$ répartis de la manière suivante : Chine 41 Mds, Brésil 18, Russie 18, Inde 18, Afrique du Sud 5. Voir l’article 2 du traité. L’article 5 ajoute « a. Les Parties pourront accéder aux ressources dans la limite d’un accès maximal égal à un multiple de l’engagement individuel de chaque Partie, comme suit : i. la Chine aura un multiplicateur de 0,5 ; ii. le Brésil aura un multiplicateur de 1 ; iii. la Russie aura un multiplicateur de 1 ; iv. l’Inde aura un multiplicateur de 1 ; v. l’Afrique du Sud aura un multiplicateur de 2 ». Voir sur le site officiel du gouvernement brésilien https://www.gov.br/mre/en/contact-us/press-area/press-releases/documents-signed-on-the-occasion-of-the-vi-brics-summit-fortaleza-july-15-2014#II Ou sur le site de l’université de Toronto http://www.brics.utoronto.ca/docs/140715-treaty.html consulté le 26 octobre 2025
[2] Voir l’article 5 du traité dont voici un extrait : « c. Une partie (la « partie non liée »), égale à 30 % de l’accès maximal pour chaque partie, est disponible sous réserve uniquement de l’accord des parties fournisseurs, qui est accordé dès lors que la partie requérante remplit les conditions stipulées à l’article 14 du présent traité. d. Une partie (la « partie liée au FMI »), correspondant aux 70 % restants de l’accès maximal, est mise à la disposition de la partie requérante, sous réserve à la fois : i. de l’accord des parties fournisseuses, qui est accordé dès lors que la partie requérante remplit les conditions stipulées à l’article 14, et ; ii. la preuve de l’existence d’un accord en bonne voie entre le FMI et la partie requérante, qui implique un engagement du FMI à fournir un financement à la partie requérante sur la base de conditions, et le respect par la partie requérante des termes et conditions de l’accord. e. Les deux instruments définis à l’article 4 comportent des parties liées au FMI et des parties non liées au FMI. f. Si une partie requérante a conclu un accord en bonne voie avec le FMI, elle peut accéder à 100 % de sa limite d’accès maximale, sous réserve des dispositions du paragraphe (d) ci-dessus. Texte original en anglais disponible à l’Université de Toronto http://www.brics.utoronto.ca/docs/140715-treaty.html consulté le 26 octobre 2025
“c. A portion (the « De-linked portion »), equal to 30 percent of the maximum access for each Party, shall be available subject only to the agreement of the Providing Parties, which shall be granted whenever the Requesting Party meets the conditions stipulated in Article 14 of this Treaty. d. A portion (the « IMF-linked portion »), consisting of the remaining 70 percent of the maximum access, shall be available to the Requesting Party, subject to both : i. The agreement of the Providing Parties, which shall be granted whenever the Requesting Party meets the conditions stipulated in Article 14, and ; ii. Evidence of the existence of an on-track arrangement between the IMF and the Requesting Party that involves a commitment of the IMF to provide financing to the Requesting Party based on conditionality, and the compliance of the Requesting Party with the terms and conditions of the arrangement. e. Both instruments defined in Article 4 shall have IMF-linked and De-linked portions. f. If a Requesting Party has an on-track arrangement with the IMF, it shall be able to access up to 100 percent of its maximum access limit, subject to the provisions under paragraph (d) above.” http://www.brics.utoronto.ca/docs/140715-treaty.html consulté le 26 octobre 2025
[3] « 53. We welcome the progress on the Contingent Reserve Arrangement (CRA), including the consensus reached by the Technical Team on the proposal for the revised Treaty and regulations. We support efforts to enhance the CRA’s flexibility and effectiveness, notably through the inclusion of eligible payment currencies and improved risk management. We also value the participation of new BRICS members who have expressed interest in joining the CRA and we are committed to onboarding them on a voluntary basis and according to country-specific circumstances.” http://www.brics.utoronto.ca/docs/250706-declaration.html consulté le 26 octobre 2025
Traduction en français par l’auteur : « 53. Nous saluons les progrès accomplis dans le cadre de l’Accord de réserve contingentaire (CRA), notamment le consensus atteint par l’équipe technique sur la proposition de révision du traité et des règlements. Nous soutenons les efforts visant à renforcer la flexibilité et l’efficacité du CRA, notamment par l’inclusion de devises de paiement éligibles et l’amélioration de la gestion des risques. Nous apprécions également la participation des nouveaux membres du BRICS qui ont manifesté leur intérêt pour rejoindre le CRA et nous nous engageons à les accueillir sur une base volontaire et en fonction des circonstances propres à chaque pays. »
[4] 45. As the New Development Bank is set to embark on its second golden decade of high-quality development, we recognize and support its growing role as a robust and strategic agent of development and modernization in the Global South. »
[5] Paulo Nogueira Batista , “BRICS Financial and Monetary Initiatives – the New Development Bank, the Contingent Reserve Arrangement, and a Possible New Currency”, 3 October 2023, https://valdaiclub.com/a/highlights/brics-financial-and-monetary-initiatives/ consulté le 26 octobre 2025.
[6] Ce sont principalement des banques publiques chinoises.
[7] Paulo Nogueira Batista , “BRICS Financial and Monetary Initiatives – the New Development Bank, the Contingent Reserve Arrangement, and a Possible New Currency”, 3 October 2023, https://valdaiclub.com/a/highlights/brics-financial-and-monetary-initiatives/ consulté le 26 octobre 2025.
[8] Engl. : 11. “the International Monetary Fund (IMF) must remain adequately resourced and agile, at the center of the global financial safety net (GFSN), to effectively support its members, particularly the most vulnerable countries.” https://dirco.gov.za/rio-de-janeiro-declaration-strengthening-global-south-cooperation-for-a-more-inclusive-and-sustainable-governance-rio-de-janeiro-brazil-6-july-2025/
Esp. : 11. “FMI debe permanecer con recursos adecuados y ágil, en el centro de la Red de Seguridad Financiera Global (RSFG), para apoyar efectivamente a sus miembros, particularmente los países más vulnerables » https://noticiaspia.com/declaracion-final-de-la-cumbre-del-brics-en-brasil/
Pt. : 11. « o FMI deve permanecer com recursos adequados e ágil, no centro da Rede de Segurança Financeira Global (RSFG), para apoiar efetivamente seus membros, particularmente os países mais vulneráveis. » https://www.gov.br/mre/pt-br/canais_atendimento/imprensa/notas-a-imprensa/declaracao-de-lideres-do-brics-2014-rio-de-janeiro-06-de-julho-de-2025
Docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Banque mondiale - Une histoire critique, Syllepse, 2022, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.
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20 janvier, par CADTM , Eric Toussaint , Collectif , Jean Ziegler , Joao Pedro Stedile , Denis Robert , Yanis Varoufakis , Rafael Bernabe , Zoe Konstantopoulou , Jean-Luc Mélenchon , Gilbert Achcar , Tithi Bhattacharya , Nancy Fraser , Françoise Vergès , Manon Aubry , Leïla Chaibi , Annie Ernaux , Ada Colau
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