4 juin par Frank Prouhet

Crédit Photo Charmag
Les épidémies se multiplient dans un monde bouleversé par le changement climatique, le néocolonialisme et l’agrobusiness. Pourtant, les grandes puissances et les laboratoires continuent de sacrifier la santé mondiale aux logiques de profit.
La croisière s’amusait sur le MV Hondius, pendant que l’Argentine et le Chili connaissaient un record de cas de hantavirus. Pas de titres au 20 heures. Mais ce qui n’était qu’une épidémie de plus dans un pays pauvre monte à bord d’un bateau de croisière et trouve le chemin des pays riches.
Des cas contacts hospitalisés dans 23 pays, le spectre du Covid qui réapparaît et les gros titres de presse. Ainsi va le monde capitaliste, qui veut ignorer que sa mondialisation
Mondialisation
(voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.
Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».
La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
signe le retour des pandémies et ne songe à les regarder que lorsqu’elles menacent ses centres de profitabilité, en espérant que fermer les frontières suffira. Le changement climatique, la déforestation massive, la croissance de gigantesques mégalopoles, la construction de véritables fermes-usines, avec des animaux parqués et génétiquement uniformisés, favorisent l’expansion, les mutations et les franchissements de la barrière d’espèce des maladies infectieuses.
Tout nous dit que la santé des écosystèmes, des animaux et des humains est liée : One Health, une seule santé.
Le capital bouleverse les écosystèmes, fait circuler humains, marchandises et vecteurs à une vitesse inconnue jusque-là. Mais alors même que ces bouleversements signent le retour des pandémies, il abandonne des territoires entiers et détruit les systèmes de santé et de solidarité mondiale. Trump, principal bailleur, a quitté l’OMS, et l’Organisation mondiale de la santé animale est exsangue financièrement.
| Pour en savoir plus sur le Big Pharma, les vaccins antivirus : La destruction et l’accaparement des biens communs L’appropriation des connaissances et les bénéfices du Big Pharma au temps du coronavirus Coronavirus : Biens communs mondiaux contre Big Pharma Et la revue du CADTM AVP : Dette, coronavirus et alternatives |
Avec le changement climatique et le transport de vieux pneus recyclés d’Asie, le moustique tigre colonise l’Europe et la France, avec chaque été des cas autochtones de dengue ou de chikungunya. La grippe aviaire H5N1 circule massivement dans les élevages de vaches laitières et de poulets aux États-Unis, avec un potentiel d’adaptation aux humains de plus en plus inquiétant. Le mpox est sorti des radars, mais continue à circuler en Afrique centrale, sans déploiement vaccinal massif.
Sitôt rassurée sur le hantavirus — cas contacts à l’isolement, absence de mutation augmentant la transmissibilité —, l’OMS déclare « une urgence de santé publique » pour la fièvre hémorragique Ebola en République démocratique du Congo (RDC), dans la province de l’Ituri. La souche virale est particulièrement transmissible et mortelle, sans traitement ni vaccin à ce jour, dans une région minière transfrontalière minée par les groupes armés, la corruption d’État et des hôpitaux en ruine. L’aéroport fermé et le pont Nizi effondré rendent l’accès difficile.
Depuis des mois, Médecins sans frontières plaide pour la réhabilitation de cet aéroport, par lequel transite son aide aux 900 000 réfugiéEs sud-soudanaisEs vivant dans des camps qui manquent de tout. Les sociétés minières et le pillage néocolonial occupent une place centrale dans la crise en Ituri. Car si une grande partie des petites mines d’or est contrôlée par des groupes armés, ce sont bien les grandes sociétés minières, telles qu’AngloGold Ashanti, dénoncée par Human Rights Watch, qui bénéficient des millions de dollars tirés du pillage de l’or.
La déforestation massive liée au commerce international du bois et le réchauffement climatique détruisent les terres agricoles, favorisent les déplacements de populations et les violences, notamment contre les femmes, tout en détruisant les solidarités locales. Un État défaillant lié au pillage néocolonial, une crise des réfugiéEs, une société civile déstructurée : tout concourt à rendre cette épidémie d’Ebola explosive.
Ebola sévit depuis 1976 en RDC. On en est à la dix-septième épidémie. Il aura fallu quarante ans et des dizaines de milliers de mortEs pour qu’apparaisse en 2019 un premier vaccin, qui n’est pas efficace contre la souche actuelle. Cela n’intéressait pas les grands laboratoires. Alors il y a urgence à développer des tests et des vaccins. Mais le Covid et le mpox ont montré que même l’existence de vaccins ne suffit pas : ils sont trop souvent réservés d’abord aux pays riches, ou bien les conditions sociales rendent leur distribution extrêmement difficile dans des pays minés par le néocolonialisme !
À la tribune de l’ONU, la présidente de Médecins sans frontières dénonçait « la coalition mondiale de l’inaction » face à Ebola. C’était en 2014. Et Marie-Paule Kieny, sous-directrice générale de l’OMS, en avouait la raison : la fièvre Ebola est « typiquement une maladie de pauvres dans des pays pauvres, dans lesquels il n’y a pas de marché » pour les firmes pharmaceutiques. C’est toujours d’actualité. Les profits des trusts et l’austérité des États passent avant la santé du monde.
Source : L’anticapitaliste
, animateur du Collectif Brevets sur les vaccins anti-covid, stop ! Réquisition
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