17 décembre 2025 par CADTM France , Patrick Saurin , ATTAC

Crédit photos : Martin Wilhelm
Le 5 décembre 2025, à l’Auberge de Jeunesse de Mulhouse, une conférence-débat organisée par ATTAC 68 a réuni plus de 50 personnes pour explorer les origines et les bénéficiaires de la dette publique française. Animée par Patrick Saurin, ancien employé bancaire et militant du CADTM (Comité pour l’Abolition des Dettes Illégitimes), avec Vincent Picard en tant qu’animateur, la soirée a disséqué ce mécanisme économique souvent présenté comme une fatalité inévitable.
L’événement, enrichi d’une participation d’Aurélien Crifo et suivi d’échanges animés, a mis en lumière comment la dette
Dette
Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
ne constitue pas un emballement des dépenses publiques, mais se révèle le résultat de choix politiques, profitables aux élites.
S’appuyant sur des données sourcées de l’INSEE et de rapports sénatoriaux, Patrick Saurin s’est évertué à démystifier le discours dominant relayé par les médias comme BFM ou CNews.
Contrairement à l’idée d’une dette « emballée » due à des dépenses excessives, il a expliqué que l’augmentation – atteignant 3 300 milliards d’euros en 2025 – provient principalement de pertes de recettes fiscales.
Les cadeaux aux grandes entreprises et fortunes, via la baisse de l’impôt sur les sociétés de 50 % en 1985 à 25 % aujourd’hui, ou des niches fiscales injustifiées, représentent environ 177 milliards d’euros par an en moyenne.
Ajoutez à cela les intérêts excessifs payés aux banques – souvent supérieurs à 2 % alors qu’elles se refinancent à quasi-zéro auprès de la BCE
BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
–, et le tableau s’éclaire : la dette finance le capital privé, non l’intérêt général.
Infographie inspirée de l’analyse de Patrick Saurin
Saurin a illustré cela par des exemples concrets, comme les emprunts toxiques souscrits par les collectivités locales dans les années 2000. À Nîmes Métropole, un prêt de 12,5 millions d’euros a viré au cauchemar : indexé sur des devises spéculatives (euro/franc suisse), il a grimpé à 24 % d’intérêt post-crise des subprimes
Subprimes
Crédits hypothécaires spéciaux développés à partir du milieu des années 2000, principalement aux États-Unis. Spéciaux car, à l’inverse des crédits « primes », ils sont destinés à des ménages à faibles revenus déjà fortement endettés et étaient donc plus risqués ; ils étaient ainsi également potentiellement plus (« sub ») rentables, avec des taux d’intérêts variables augmentant avec le temps ; la seule garantie reposant généralement sur l’hypothèque, le prêteur se remboursant alors par la vente de la maison en cas de non-remboursement. Ces crédits ont été titrisés - leurs risques ont été « dispersés » dans des produits financiers - et achetés en masse par les grandes banques, qui se sont retrouvées avec une quantité énorme de titres qui ne valaient plus rien lorsque la bulle spéculative immobilière a éclaté fin 2007.
Voir l’outil pédagogique « Le puzzle des subprimes »
.
Lors du remboursement anticipé en 2016, les 10 millions restants ont coûté 58,6 millions d’indemnités supplémentaires aux contribuables – soit près de six fois le capital dû. Ces produits « structurés », vendus par des banques comme Dexia (née de la privatisation de la CAEC en 1987), ont été validés rétroactivement par une loi de François Hollande en 2012, protégeant les institutions privées au détriment des services publics.
Pour la Sécurité sociale et les collectivités, les exonérations de cotisations patronales non compensées aggravent le tableau, transformant la dette en outil de privatisation rampante des biens communs.
Au cœur de l’intervention, Saurin a plaidé pour l’audit citoyen de la dette, un outil participatif déjà testé en France (2014, révélant 59 % de dette illégitime) et en Grèce (2015, sous Zoé Konstantopoulou). Ce processus, impliquant citoyens, économistes et syndicats, permet de classer la dette en catégories annulables : illégale (violation des lois), illégitime (bénéficiant aux riches via cadeaux fiscaux), insoutenable (menace aux droits humains comme la santé ou l’éducation) et odieuse (au service d’intérêts privés connus du créancier).
En Équateur (2008), un tel audit a annulé 30 % de la dette, rachetée à bas prix sur le marché secondaire, démontrant que l’annulation n’est pas un tabou mais une réalité historique – de la Russie tsariste aux États-Unis du XIXe siècle.
Infographie inspirée de l’analyse de Patrick Saurin
Il a aussi évoqué la socialisation des banques, distincte de la simple nationalisation par son contrôle citoyen pluraliste (clients, associations, élus). Inspiré du programme du Conseil National de la Résistance (1944), qui nationalisa EDF, la SNCF et les grandes banques pour créer un « circuit du Trésor » à taux zéro, ce modèle éviterait les surcoûts actuels.
Saurin a critiqué la Banque Centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. Européenne, institution non démocratique imposée par l’Allemagne pour juguler l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donnée. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. sans égard aux droits sociaux, et les agences de notation Agences de notation Les agences de notation (Standard and Poor’s, Moody’s et Fitch en tête) sont des agences privées qui évaluent la solvabilité et la crédibilité d’un émetteur d’obligations (État, entreprise). Jusqu’aux années 1970 elle étaient payées par les acheteurs potentiels d’obligations, depuis la libéralisation financière la situation s’est inversée : ce sont les émetteurs d’obligations qui rémunèrent les agences pour qu’elles les évaluent... Reconnaissons leur qualité de travail : c’est ainsi que Lehman Brothers se voyait attribuer la meilleure note juste avant de faire faillite. nées dans les années 1970 pour amplifier les pressions spéculatives.
Devant une assistance engagée – militants d’ATTAC, syndicalistes et habitants locaux –, les échanges post-conférence ont vibré d’indignation. Plus de 50 participants, dont certains évoquant les 300 000 habitants impactés par les emprunts toxiques, ont questionné les moyens de pression de la BCE (fermeture de banques, amendes pour déficit excessif) et plaidé pour un rapport de forces via grèves générales reconductibles, à l’image des Gilets Jaunes (2018) ou du LKP en Guadeloupe (2009).
« Les milliardaires assument la lutte des classes, nous devons en faire autant », a lancé un intervenant, citant Warren Buffett, tandis qu’un autre soulignait l’urgence écologique : le capitalisme, via la dette, finance la déforestation et l’armement, menaçant des espèces et des territoires.
Les débats ont aussi porté sur les jubilés bibliques d’annulation des dettes tous les 50 ans, vus comme un modèle pour des actions concrètes comme refuser de rembourser les 25 % de dette détenus par la BCE. Des voix ont insisté sur la sortie des traités européens pour socialiser production et banques, rejetant les réformes « réformistes » au profit d’une prise en main populaire.
« C’est dans la rue qu’on renverse la table, avant que le climat ne nous y force », a conclu un participant, évoquant un horizon de 10-15 ans pour éviter des scénarios dystopiques. La soirée s’est achevée sur un appel à la vigilance : face à des banques mafieuses (finançant drogue ou crimes, comme HSBC), seul un service public bancaire protègera les précaires, du Livret A banalisé aux comptes Nickel comme pis-aller.
Cette conférence à Mulhouse, avec son bar à soupe et son village associatif, incarne une résistance locale à la doxa néolibérale. En dénonçant un système où les aides aux patrons (211 à 270 milliards d’euros annuels) excèdent les intérêts de la dette (166 milliards en 2024), Saurin et le public ont tracé une voie : audits citoyens pour annuler l’illégitime, socialisation pour démocratiser la finance.
L’événement, gratuit et inclusif, a souhaité rappeler que la dette n’est pas l’expression d’une culpabilité collective, mais un instrument de domination réversible par l’action collective. Dans une Alsace engagée, cette soirée préempte l’espoir d’une dette au service du bien commun, et non de l’actionnariat.
Source : L’alterpresse
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a été pendant plus de dix ans chargé de clientèle auprès des collectivités publiques au sein des Caisses d’Épargne. Il est porte-parole de Sud Solidaires BPCE, membre du CAC et du CADTM France. Il est l’auteur du livre « Les prêts toxiques : Une affaire d’état ».
Il était membre de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce, créée le 4 avril 2015.
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