Il n’a pas eu peur d’attaquer son propre pays, la Suisse et dénoncer les corruptions bancaires. Et surtout, le fait qu’en « lavant » l’or des nazis et en reversant des milliards de francs suisses à Hitler, ces banques ont prolongé le martyr des victimes du génocide, les Juifs en premier. C’était son livre « La Suisse, l’or et les morts » (Seuil). Pour cela, en 1998, il a été attaqué violemment et a été l’objet d’une plainte pour « trahison, atteinte à l’indépendance et à la sécurité de la Suisse. » Il avait déjà publié en 1976 son célèbre livre « Une Suisse au-dessus de tout soupçon » (Seuil)
Nous l’avions interviewé en août 1998, à l’occasion de la publication de son livre « Les seigneurs du crime », sous-titré « Les nouvelles mafias contre la démocratie » (voir photo ci-après). C’était l’époque de la toute puissance de la mafia italienne, de la traite des êtres humains avec mise en esclavage sexuel de milliers de femmes et même d’enfants en Europe. Chez nous. [1]
A notre question : « Pourquoi dites-vous que les mafias sont le stade ultime du capitalisme ? » Il répondit : « Le capitalisme de la jungle, celui qui est pratiqué dans les classes dirigeantes des sociétés démocratiques d’Occident, maximalise le profit, critique la loi : le marché devient l’instance suprême de toute vie sociale, politique. Il affaiblit les gouvernements et les forces immunitaires de la démocratie. C‘est dans ce contexte que s’installe le crime organisé, qui devient ainsi le stade ultime du capitalisme. On est proche d’une rupture de civilisation. La démocratie occidentale, elle aussi, peut mourir. Les seigneurs du crime sont parmi nous. Ils vivent des vies mondaines fastueuses puisqu’ils peuvent s’acheter les protections politiques nécessaires à leurs agissements. »
Tout Ziegler est ainsi condensé : sociologue à l’Université de Genève, conseiller national au parlement de la Confédération suisse, marxiste dans son analyse sociétale, profondément démocrate quand il s’agit de décrire les moyens de s’en sortir. Ses avertissements n’ont pas été entendus. Et nous voilà avec de graves corruptions bancaires et politiques au plus haut niveau, avec l’affaire Epstein mêlant espionnage, corruption, scandales sexuels y compris sur mineurs d’âge et un président US qui synthétise tout ce que Jean Ziegler et quantité de démocrates ont tenté de combattre.
A notre question sur le rôle attendu des partis progressistes, il répondit : « Il faut des lois vigoureuses contre la corruption, plus fortes encore que maintenant, des commissions de contrôle, mais surtout la revitalisation des valeurs fondatrices de la démocratie. Pour lutter contre la loi du marché, il faut renforcer la justice sociale. »
Jean Ziegler nous a fait l’honneur de préfacer notre livre « Juger les multinationales », écrit par Eric David et moi-même. Il décrivait ainsi l’exigence nouvelle des « citoyens du monde » : une justice internationale permettant de contraindre ces puissances économiques et financières à mettre fin à leurs pratiques criminelles et à réparer les torts causés aux populations. Une justice qui avait déjà été réclamée par des Tribunaux des peuples en Amérique latine notamment mais qui devrait aujourd’hui être portée par un tribunal pénal international trouvant sa légitimité parmi les instances mises en place par les Nations Unies. » [2] Il soulignait ensuite : « Car l’exigence de justice qui fait ainsi marcher des milliers d’humains, vise deux objectifs essentiels : le bien commun de l’humanité et la survie de notre écosystème. »
Dans son dernier livre, « Où est l’espoir », il déplore les échecs des institutions internationales comme l’ONU dont il fut un brillant serviteur puisqu’il a été le premier rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation avant d’être nommé vice-président du comité consultatif du Comité des droits de l’Homme de l’ONU. « Pourtant, l’espoir subsiste : il réside dans la capacité des individus et des communautés à dire « non » à ces injustices et à agir ensemble pour un changement radical. Il est la force motrice, la croyance en la possibilité de transformer les structures oppressives et de construire un monde plus équitable. Jean Ziegler appelle sans cesse à l’action
Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
et à la solidarité face aux défis globaux. » [3]
Il a parcouru le monde mais, tout en publiant de nombreux livres, il a sans cesse rencontré des jeunes, des étudiants pour leur transférer la flamme de ses indignations face aux injustices du monde. Nous l’avions revu en novembre 2016 à l’ULB où il raconta Sartre, Che Guevara, le Congo de Lumumba et celui de Kabila... « C’est bien cela « l’ordre cannibale du monde », titre de cette rencontre à l’ULB : un exemple de la prédation de quelques dirigeants de multinationales qui mettent le monde en coupe réglée, disposent d’un pouvoir jamais vu auparavant et échappent à tout contrôle. « Il s’agit d’un système de violence structurelle, explique-t-il. Ces grandes firmes doivent absolument faire du profit sinon elles sont éliminées. Et pendant ce temps, des enfants meurent de faim chaque seconde, s’indigne-t-il. Et de rappeler que, selon la FAO, l’agriculture mondiale pourrait aujourd’hui nourrir normalement 12 milliards d’humains, presque le double de l’humanité. Un enfant qui meurt de faim est assassiné. » , écrivions-nous. [4] Il disait : « ce que le tiers-monde a vécu, nous le vivons maintenant. L’ennemi est le même et contre lui, la solidarité internationale est indispensable. ».
« Le seul moyen, conclut Jean Ziegler, c’est l’insurrection des consciences, celle des sociétés civiles. Il n’y a pas d’impuissance. Les lois sont des armes et avec celles-ci, on peut mettre en œuvre la réforme du Conseil de sécurité. Che Guevara le disait : « Les murs les plus puissants s’effondrent par les fissures ». [5]
Source : Entre les lignes
[1] « Que faire contre les seigneurs du crime ? », interview de Jean Ziegler par Gabrielle Lefèvre. Le Soir illustré du mercredi 5 août 1998.
[2] « Juger les multinationales ». Eric David et Gabrielle Lefèvre. Ed. GRIP / Mardaga. Bruxelles. 2015.
28 avril 2025, par Gabrielle Lefèvre
17 novembre 2023, par Gabrielle Lefèvre
CADTM
COMITE POUR L'ABOLITION DES DETTES ILLÉGITIMES
8 rue Jonfosse
4000 - Liège- Belgique
+324 56 62 56 35
info@cadtm.org
Bulletin électronique
À propos du CADTM