31 décembre 2024 par Romaric Godin

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La monnaie brésilienne a perdu près de 25 % de sa valeur depuis un an et l’ensemble des marchés brésiliens est déstabilisé. Le secteur financier exige une politique d’austérité alors que Lula a relancé la croissance par la dépense publique. Un bras de fer très politique.
LeLe 20 décembre 2024 au matin, il fallait 6,16 réaux pour un dollar des États-Unis, du jamais-vu depuis l’introduction de cette monnaie en 1994 à la parité avec la devise états-unienne. En un an, le réal a perdu près du quart de sa valeur, 23,9 % exactement.
Aucune monnaie émergente d’importance n’a subi une telle baisse cette année. La chute s’est par ailleurs accélérée depuis les dernières semaines : en un mois, le réal a perdu 5,7 % de sa valeur et a passé, pour la première fois, la barre des 6 réaux pour un dollar.
Le 18 décembre, le ministre des finances fédéral, Fernando Haddad, a affirmé que la monnaie brésilienne pourrait faire face à « une attaque spéculative ». Progressivement, le désaveu vis-à-vis du réal se transmet à l’ensemble des marchés financiers
Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
brésiliens. L’indice de la Bourse
Bourse
La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois).
de São Paulo, l’Ibovespa, a perdu 3,15 % lors de la séance du 18 décembre, tandis que le taux de l’obligation
Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. L’obligation est souvent l’objet de négociations sur le marché secondaire.
à dix ans du gouvernement brésilien est passé de 12 à 14,7 % en un mois.
La Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. du Brésil (BCB) n’est pas parvenue à stopper le mouvement. Pour tenter de soutenir le réal, elle a relevé mi-décembre ses taux d’un point de pourcentage à 14,25 %, puis a racheté sur les marchés de la monnaie brésilienne pour l’équivalent de 5,8 milliards de dollars. Une intervention assez massive qui n’a donc pas pu inverser la tendance. Comme souvent en pareil cas, beaucoup y ont même vu la preuve d’une perte de contrôle des autorités et la panique s’est emparée des marchés. « Le Brésil, c’est devenu “vends d’abord, interroge-toi ensuite" », explique ainsi à l’agence Bloomberg un opérateur du marché des changes Marché des changes Marché sur lequel s’échangent et sont cotées les devises. .
La situation est particulièrement préoccupante pour le gouvernement du président Luiz Inácio Lula da Silva, lui qui vient de subir une lourde opération chirurgicale après une chute dans sa salle de bains et une blessure à la tête. L’affaiblissement du réal et la hausse des taux menacent de faire accélérer l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donnée. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. et de rendre plus difficile le financement de l’État. Ce serait la remise en cause complète de la politique menée depuis deux ans par l’exécutif brésilien.
Officiellement, les opérateurs de marché donnent tous la même raison à cette panique : l’incapacité du gouvernement à réduire le déficit public. Selon les chiffres de laBCB, ce déficit atteint 9,52 % du PIB
PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
en octobre sur douze mois. En 2022, ce déficit était de 5,4 % du PIB, et il était de 8,8 % du PIB en 2023. En parallèle, la dette
Dette
Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique a atteint 79 % du PIB.
Du point de vue des marchés, ces chiffres traduisent un risque de non-soutenabilité de la dette brésilienne : le pays emprunte trop et le coût de cet emprunt vient encore alourdir la dette et son coût. C’est ce qu’on appelle l’effet « boule de neige », où le coût des intérêts vient alourdir le stock de dettes et donc le coût des intérêts. Jusqu’au point où le pays ne peut plus faire face à ses engagements.
L’administration Lula a pourtant tenté de rassurer les marchés. Sous la pression de la baisse du réal, le gouvernement a ainsi annoncé au début du mois de novembre une baisse de 70 milliards de réaux, soit environ 10,5 milliards d’euros, de la dépense publique. Pour satisfaire entièrement les marchés, les coupes étaient centrées sur les transferts sociaux vers les plus pauvres. À cela s’ajoutait une proposition de limiter la hausse du salaire minimum. Mais cette annonce n’a guère satisfait les marchés.
Au Congrès, les députés ont contesté ces coupes massives. Le gouvernement a dû compenser une partie de ces dernières par une baisse d’impôt pour les plus pauvres. Mais les négociations avec le Congrès, dont la session se termine le 20 décembre, n’avaient guère avancé, d’autant que les problèmes de santé de Lula ont encore ralenti le processus. Dès lors, la pression des marchés s’est encore accrue.
Pour Lula, ces événements représentent un échec cuisant et démontrent les limites de sa stratégie. À son arrivée au pouvoir en 2022, l’économie brésilienne est stagnante depuis 2014 et le retournement du marché des matières premières. Sa stratégie reprend alors celle de ses précédents mandats entre 2003 et 2011 : soutenir la redistribution vers les plus pauvres et des programmes d’investissements massifs.
Sans soutien de l’État, la croissance s’effondre, mais ce soutien de l’État ne peut se faire qu’au prix d’un déficit élevé
Dans un ouvrage de 2018, Brazil : Neoliberalism vs Democracy (Verso, non traduit), Alfredo Saad-Filho et Lecio Morais soulignent que Lula a mis en place un « néolibéralisme développemental », où l’État s’efforçait de développer un marché intérieur prospère et fonctionnel pour le capital brésilien. Mais cette logique se faisait dans le cadre néolibéral de la mondialisation
Mondialisation
(voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.
Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».
La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
et de la financiarisation de l’économie. Le soutien de l’État s’appuyait donc sur les entrées de capitaux et sur la manne des exportations agricoles et de matières premières. « Jamais le Parti des travailleurs n’a réellement rompu avec le système néolibéral d’accumulation, […] ni n’a essayé de construire une alternative », concluent les auteurs.
Lorsque le marché des matières premières s’est retourné et que les flux financiers se sont taris, le Brésil a stagné et le Parti des travailleurs, la formation de Lula, a été chassé du pouvoir dans des conditions plus que discutables en 2016, avant de laisser place à l’extrême droite de Jair Bolsonaro. À son retour au pouvoir en 2023, Lula trouve une situation qui ressemble un peu à celle vingt ans plus tôt : les prix agricoles sont en hausse après le début de la guerre en Ukraine. Lula en profite pour reprendre la même stratégie de relance.
L’économie brésilienne est alors soutenue fortement par la dépense publique. Le programme social Bolsa Família est élargi et concerne 19 % des ménages brésiliens en 2023, contre 16,9 % en 2022. Les salaires réels progressent à nouveau et dépassent de 6 % le niveau de 2019. La croissance a accéléré en 2023 à 3,3 %, contre 3 % en 2022, soutenue principalement par la consommation des ménages (+ 3,5 %) et la dépense publique (+ 3,8 %). Et la dynamique semble s’être poursuivie en 2024 puisqu’au troisième trimestre, le PIB brésilien affiche une croissance annuelle de 3,1 % sur les douze derniers mois. Sur l’année, le gouvernement table sur une croissance de 3,2 %.
Dans un contexte mondial morose et un contexte régional encore plus difficile, la performance brésilienne est donc remarquable. En juillet, le Fonds monétaire international
FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.
À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).
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(FMI) avait d’ailleurs applaudi le Brésil pour sa « remarquable résilience ». D’où vient donc cette panique des marchés ? On pourrait s’attendre à ce qu’avec une telle croissance et un excédent primaire, le Brésil doive attirer les capitaux étrangers et non les faire fuir. Mais la croissance retrouvée du Brésil cache bien des faiblesses.
| Les contradictions environnementales de Lula Sur le plan environnemental, la politique de Lula a rompu ouvertement avec le déni de Jair Bolsonaro. En 2023, la déforestation de l’Amazonie a été freinée de moitié et le gouvernement affiche la volonté de la stopper entièrement en 2030. Brasília a aussi développé un agenda de « croissance verte » : nouveau marché du carbone, émission d’une obligation « soutenable », nouvelle taxonomie. Mais ici comme ailleurs, l’action Action Actions Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales. de Lula n’est pas sans contradictions. Et ces mesures sont souvent des mesures de façade. Dépendant de la croissance, le gouvernement du Parti des travailleurs continue des politiques qui détruisent concrètement l’environnement. Ainsi, la destruction du massif forestier du Cerrado continue de s’accélérer pour laisser place aux plantations de soja. De même, la route BR-319, décidée l’an dernier, qui vise à désenclaver la métropole amazonienne de Manaus, va détruire des écosystèmes amazoniens considérables. Enfin, Lula a relancé l’exploitation pétrolière. |
C’est en effet une croissance très dépendante des transferts de l’État, alors qu’au début du siècle, les transferts sociaux étaient financés en grande partie par la croissance, notamment des exportations. Désormais, la logique est inversée. Or cette stratégie ne peut fonctionner que si les dépenses engagées finissent par revenir dans les caisses de l’État.
Mais les revenus fiscaux sont insuffisants et ont un dynamisme limité, malgré la hausse du PIB. Le gouvernement a lancé une réforme de la TVA, très complexe jusqu’ici, mais ses effets ne se feront pas sentir avant des années. Logiquement, le déficit primaire, celui qui exclut le service de la dette Service de la dette Remboursements des intérêts et du capital emprunté. , s’est donc fortement creusé en 2023 et persistera en 2024.
Autrement dit : sans soutien de l’État, la croissance s’effondre, mais ce soutien de l’État ne peut se faire qu’au prix d’un déficit élevé. Ce déficit place logiquement le pays dans une dépendance au regard des marchés financiers puisque le gouvernement Lula est resté dans la logique néolibérale. Une dépendance qui ne cesse de croître au regard de l’effet boule de neige.
Le Brésil de Lula représente l’anti-Milei. Il est donc logique que le secteur financier, qui désormais défend des positions libertariennes, profite des failles du modèle brésilien pour affaiblir Lula
En parallèle, la hausse de la consommation des ménages et celle des investissements publics alimentent une demande intérieure à laquelle l’offre productive brésilienne peine à satisfaire. Lorsque les exportations sont en forte hausse, elles peuvent couvrir ces besoins : cela a été le cas au début du siècle. Mais en 2024, la hausse des exportations a ralenti. En comparaison annuelle, elles sont passées de + 6,1 % au premier trimestre à 2,1 % au troisième trimestre. En parallèle, la croissance des importations est passée de 10 à 17,7 % sur la même période.
C’est un élément classique de ce type de relance. La reprise de l’investissement (+ 3,7 % sur un an au troisième trimestre) n’est pas suffisante pour développer l’offre productive. L’économie entre alors en surchauffe avec deux conséquences : la reprise de l’inflation et le creusement du déficit courant. En août et novembre, l’inflation annuelle est passée de 4,2 à 4,9 %. Ce n’est pas encore un désastre, mais cela dénote des tensions alors qu’en juillet, le FMI dessinait la poursuite de la « désinflation ». La reprise de l’inflation pèse logiquement sur la valeur du réal. À cela s’ajoute le creusement du déficit courant, c’est-à-dire de la différence entre les devises entrantes et sortantes du pays. Pour financer sa croissance, le Brésil doit importer des devises, et ce besoin a augmenté en 2024 pour les raisons qu’on vient d’exposer.
La situation est donc très différente de celle des années 2000 : la relance de Lula dépend étroitement du financement extérieur et pousse rapidement la croissance brésilienne dans ses retranchements, traduisant l’affaiblissement du potentiel du pays. Dans ces conditions, les marges de manœuvre du gouvernement brésilien sont réduites.
Dès lors, la discipline de marché s’active d’autant plus volontiers contre le Brésil que le gouvernement Lula n’a guère les faveurs des investisseurs. Dans la structure actuelle du capitalisme mondial, le secteur financier tente d’obtenir des garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). des États. Cela est en grande partie lié au changement de paradigme en matière de politique monétaire. Le durcissement monétaire des grandes banques centrales, notamment de la Fed, incite les marchés financiers à se montrer plus exigeants sur les politiques budgétaires et à entrer en conflit avec les régimes considérés comme dépensiers.
Cette offensive sur le réal ressemble bel et bien à une offensive en faveur de l’opposition d’extrême droite brésilienne
En parallèle, le voisin du Brésil, l’Argentine de Javier Milei, mène une politique d’austérité violente qui est sur le point de devenir la référence pour les opérateurs de marché. Le Brésil de Lula représente l’anti-Milei. Il est donc logique que le secteur financier, qui désormais défend des positions libertariennes, profite des failles du modèle brésilien pour affaiblir Lula.
Certes, la situation budgétaire du Brésil n’est guère fameuse et la surchauffe de l’économie est préoccupante, mais il n’y a là rien de dramatique. Le pays a retrouvé un dynamisme perdu depuis dix ans et le niveau de dette du pays est « élevé, mais pas dangereux », pour reprendre les mots du directeur de l’investissement de la société de gestion de fonds GAM IM, Paul McNamara, à l’agence Bloomberg.
Le FMI, en juillet, estimait d’ailleurs que la soutenabilité de sa dette n’était pas menacée. L’offensive des marchés contre le réal et la dette brésilienne semble par conséquent disproportionnée et liée à une forme de rapport de force politique. Car, contrairement à ce que pensent les économistes mainstream, les marchés font, bien sûr, de la politique. Lorsqu’ils exigent une baisse « crédible » du déficit, le terme important est « crédible » : cela signifie une stratégie validée politiquement par les marchés, donc dans leur intérêt.
Or, ici, ce que les marchés veulent éviter, c’est la tentative de Lula de réduire le déficit en agissant sur la question centrale des revenus fiscaux : en taxant les revenus offshores et en envisageant l’augmentation du taux d’impôt sur les profits des banques et des assurances. Ces deux mesures, assez modestes, ciblent directement le secteur financier. D’ailleurs, le Congrès a fait une proposition pour restreindre les crédits d’impôts aux entreprises en cas de détérioration des finances publiques.
L’obsession des marchés pour la baisse des dépenses publiques et la forme de chantage qu’elle a entraînée répondent évidemment à ces essais de favoriser la croissance des revenus. Le secteur financier mène donc une offensive politique contre l’administration Lula, où la « crédibilité » est mesurée à du rapprochement avec la politique de Javier Milei.
À Bloomberg encore une fois, la cheffe de la recherche sur les émergents du Crédit agricole, Olga Yangol, vend en quelque sorte la mèche : « La perception est que, tant que l’actuel président sera en poste, il sera imperméable aux mouvements du marché. » L’enjeu est bien de soumettre ce gouvernement à la logique du secteur financier. Indirectement, cette offensive sur le réal ressemble bel et bien à une offensive en faveur de l’opposition d’extrême droite brésilienne.
Lula se retrouve donc dans une situation difficile. En 2002, la chute du réal avait provoqué celle de son prédécesseur Fernando Cardoso. Le risque est que, si la crise financière se poursuit, il se retrouve face à une accélération de l’inflation et à une explosion du coût de la dette. Au G20 de Rio en novembre, il avait critiqué fortement la différence de taux entre les pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers et parmi lesquels se trouvent les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Ils se caractérisent par un « accroissement significatif de leur revenu par habitant et, de ce fait, leur part dans le revenu mondial est en forte progression ». et les pays occidentaux. Mais cette attaque ne doit pas cacher sa responsabilité.
En menant une politique centrée d’abord sur la redistribution et s’insérant dans les cadres capitalistes existants, Lula a construit les conditions de sa position de faiblesse face aux marchés. Sa politique modérée paraît mal adaptée à la zone de fortes turbulences dans laquelle se situe le capitalisme contemporain.
Fernando Haddad tente donc d’apaiser les marchés avec quelques mesures symboliques, mais il ne comprend pas que le secteur financier veut beaucoup plus : il veut imposer un changement complet de politique. C’est, une fois de plus, la preuve que tout compromis avec le capital est de moins en moins possible.
Source : Mediapart
Journaliste à Mediapart. Ancien rédacteur en chef adjoint au quotidien financier français La tribune.fr
Romaric Godin suit les effets de la crise en Europe sous ses aspects économiques, monétaires et politiques.
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