La dette ne développe pas

« Le Consensus de Dakar » n’est pas une rupture vers le Développement

Communiqué CADTM Sénégal

16 décembre 2019 par CADTM Sénégal


(CC - https://www.eoi.es/blogs/laurenmusiello/files/2012/01/Millenium_goals_Toon.jpg)

Les chefs d’États de 6 pays africains ont plaidé, lors de la conférence sur « L’Endettement et le Développement Durable » qui s’est tenue à Dakar le 2 Décembre 2019, la nécessité de s’endetter pour se développer, mais à travers, selon eux, de nouvelles règles : ce qui a été appelé le consensus de DAKAR.
En effet, pour une fois, les dirigeants africains ont semblé mettre le doigt sur l’iniquité des règles auxquelles nos pays ont été longtemps assujetties, dans le cadre des relations internationales. Parmi les 7 axes soulevés comme fondement de ce consensus, trois au moins caractérisent la situation économique et sont, entre autres, des causes de l’endettement de nos pays depuis les indépendances.

La persistance de l’échange inégal qui empêche le développement de chaînes de valeurs par la transformation des matières premières, la production de plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
grâce à la transformation des matières premières dont les cours sont artificiellement maintenus bas contre des produits manufacturés fabriqués en Occident ou aux USA cédés au prix fort.

De même, l’absence d’une gouvernance financière mondiale plus équitable au sens où tous les États seraient traités de la même manière au sein des institutions de Bretton Woods.

Enfin le fait que nous n’utilisons pas nos moyens à cause d’une faible mobilisation de nos propres ressources internes fiscales et non fiscales pour financer le développement.

Nous serions tentés d’applaudir, cependant tout porte à croire que ce sont des déclarations de bonne intention qui cachent la soumission aux institutions de Bretton Woods et aux bailleurs de fonds bilatéraux notamment les pays européens.

Le « consensus de Dakar » ne rompt pas avec la dépendance de l’extérieur, car comme dit l’adage « celui qui te donne des yeux t’indique l’endroit à regarder »

En effet, nous sommes dubitatifs au sens où il n’est nullement prouvé que le développement passe par l’endettement, l’histoire récente des annulations de dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
avec les initiatives PPTE PPTE
Pays pauvres très endettés
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en plusieurs étapes particulièrement exigeantes et complexes.

Tout d’abord, le pays doit mener pendant trois ans des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement structurel. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire. À la fin de ces trois années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allégement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %. Si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allégements de son service de la dette et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période varie entre un et trois ans, selon la vitesse de mise en œuvre des réformes clés convenues au point de décision. À l’issue, arrive le point d’achèvement. L’allégement de la dette devient alors acquis pour le pays.

Le coût de cette initiative est estimé par le FMI en 2019 à 76,2 milliards de dollars, soit environ 2,54 % de la dette extérieure publique du Tiers Monde actuelle. Les PPTE sont au nombre de 39 seulement, dont 33 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter l’Afghanistan, la Bolivie, le Guyana, Haïti, le Honduras et le Nicaragua. Au 31 mars 2006, 29 pays avaient atteint le point de décision, et seulement 18 étaient parvenus au point d’achèvement. Au 30 juin 2020, 36 pays ont atteint le point d’achèvement. La Somalie a atteint le point de décision en 2020. L’Érythrée et le Soudan n’ont pas encore atteint le point de décision.

Alors qu’elle devait régler définitivement le problème de la dette de ces 39 pays, cette initiative a tourné au fiasco : leur dette extérieure publique est passée de 126 à 133 milliards de dollars, soit une augmentation de 5,5 % entre 1996 et 2003.

Devant ce constat, le sommet du G8 de 2005 a décidé un allégement supplémentaire, appelée IADM (Initiative d’allégement de la dette multilatérale), concernant une partie de la dette multilatérale des pays parvenus au point de décision, c’est-à-dire des pays ayant soumis leur économie aux volontés des créanciers. Les 43,3 milliards de dollars annulés via l’IADM pèsent bien peu au regard de la dette extérieure publique de 209,8 milliards de dollars ces 39 pays au 31 décembre 2018.
(Pays Pauvres Très Endettés) dans les années fin 2000 (2006 pour le Sénégal), montre que les pays éligibles qui ont connu des annulations partielles ou totales de leurs dettes ont reconstitué le stock de la dette Stock de la dette Montant total des dettes. dans des proportions plus importantes. Le Sénégal, dont la dette tourne autour (projection pour fin décembre 2019) de 51,5 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
soit 7364 milliards de francs CFA, a connu un ré-endettement dépassant le niveau qui lui avait valu d’être retenu dans l’initiative PPTE. Il faut rappeler que ce programme est né après les échecs des politiques d’ajustement structurel qui ont ruiné nos pays et les ont mis dans une récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres consécutifs. permanente.

Ainsi que faut-il attendre du consensus de Dakar ? D’abord, le dogme qui énonce que l’encours de la dette, pour être soutenable et solvable, ne doit pas dépasser 70 % du PIB, ne tient pas compte de la fluctuation des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
qui du jour au lendemain peuvent changer et ainsi renverser la soutenabilité d’une dette. Par ailleurs, cette limite ne prend pas en compte l’impact du service de la dette Service de la dette Remboursements des intérêts et du capital emprunté. qui, dans la loi de Finances de 2019, était estimé à 863,17 milliards contre des investissements et un budget de fonctionnement affectés aux politiques sociales de base : éducation, santé, accès à l’eau potable, assainissement… de 531 milliards. C’est dire que les ressources consacrées en 2019 au remboursement de la dette auraient permis une amélioration qualitative de la vie des populations notamment en termes d’accès aux soins de qualité, à plus d’hygiène avec l’assainissement, la fin des abris provisoires, le soutien des ménages pauvres, etc.

Ce qui explique que le « consensus de Dakar » ne rompt pas avec la dépendance de l’extérieur, car comme dit l’adage « celui qui te donne des yeux t’indique l’endroit à regarder ». Certes, il faut recourir aux ressources internes, mais il faut prendre en main notre destin avec une monnaie propre, privilégier une solidarité entre États africains, développer les échanges dans nos marchés intérieurs et rationaliser les dépenses publiques pour sortir de l’endettement. Par ailleurs, il faudrait mettre en œuvre un audit citoyen de la dette, car depuis les indépendances, il y a un processus d’endettement mais la destination et l’origine de ces emprunts, n’ont jamais fait l’objet d’investigations par des structures indépendantes déléguées par les populations.

Au total, la dette ne développe pas et le consensus de Dakar doit être le commencement d’une rupture avec les modalités d’octroi de ces prêts qui assujettissent et tuent les économies de nos pays. Ce consensus doit avoir comme préalable l’abandon des accords de partenariat économique (APE), le recours à une monnaie propre avec des taux de change utilisés comme levier pour l’Afrique de financement de son économie.

Le 12 Décembre 2019
CADTM SENEGAL




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