23 janvier 2025 par Maxime Perriot

Photo : Ministério da Indústria, Comércio Exterior e Serviços from Brasília, Brasil, CC, Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:World-economic-forum-annual-meeting-davos_%2831560999253%29.jpg
Du 20 au 24 janvier a lieu le Forum économique de Davos en Suisse. Cet évènement a longtemps été un rendez-vous très suivi médiatiquement où le libéralisme économique était roi. Comme expliqué dans un article de Dominique Berns pour Le Soir, dans lequel Éric Toussaint, porte-parole du CADTM International, et Sébastien Santander, professeur de sciences politiques et de relations internationales à l’Université de Liège sont interrogés, cet évènement déclinant reflète une fragmentation croissante entre puissances internationales.
Comme l’explique Sébastien Santander, le Forum social économique de Davos est un évènement où « aucune décision n’est prise ». Cependant, c’est un « lieu important où se rencontrent des décideurs clés au niveau mondial ». Sans surprise, Dominique Berns rappelle que les « représentantes de la société civile et des ONG y sont minoritaires – 170 personnes, pour plus de 1 600 cheffes d’entreprise, dont 900 des plus grandes PDG du monde, selon les organisateurices pour cette édition 2025 ». Il ajoute : « Davos est perçu, à juste titre, comme le rendez-vous des élites favorables à la mondialisation
Mondialisation
(voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.
Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».
La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
».
Seulement quelques jours après son investiture et la signature de décrets plus racistes et d’extrême droite les uns que les autres (voir plus loin), Donald Trump participera en visioconférence au Forum économique de Davos. Comme l’explique Éric Toussaint, il y promouvra probablement la mise en place de barrière douanière dans le cadre de la guerre commerciale entre les États-Unis et l’Union européenne d’un côté, et la Chine de l’autre. Sûre de sa force après des décennies de protectionnisme pour développer une économie puissante, et donc « de son avantage technologique dans certains secteurs clés », l’Empire du Milieu défend à présent le libre-échange.
| Pour en savoir plus : [Étude] Questions/réponses sur la Chine comme puissance créancière de premier ordre |
Cette guerre commerciale en puissance fragilise le Forum économique de Davos, dont « l’idéologie est aujourd’hui en crise ». En effet, selon Éric Toussaint, « le monde se fragmente en blocs concurrents ». Davos n’est qu’un miroir de cette fragmentation.
| Encadré : Les premiers décrets pris par Donald Trump Dès son arrivée à la Maison-Blanche, Donald Trump a montré toute l’étendue du danger qu’il représente pour la planète, les personnes racisées, précarisées, les migrantes, les réfugiées, et plus globalement, pour les personnes qui ne pensent pas comme lui. Voici une partie des décrets qu’il a signés [1], dont certains pourraint être cassés par la justice étasunienne :
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Dans un contexte de risque de plus en plus grand d’une nouvelle crise de la dette
Dette
Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
frappant les pays du Sud global, ces derniers ont besoin d’urgence d’une alternative au système de Bretton Woods qui ne fait que les enfoncer d’un cran néolibéral supplémentaire à chaque crise de la dette. Comme dans les années 80, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale
Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.
En 2022, 189 pays en sont membres.
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jouent les prêteurs de dernier ressort en échange de conditionnalités
Conditionnalités
Ensemble des mesures néolibérales imposées par le FMI et la Banque mondiale aux pays qui signent un accord, notamment pour obtenir un aménagement du remboursement de leur dette. Ces mesures sont censées favoriser l’« attractivité » du pays pour les investisseurs internationaux mais pénalisent durement les populations. Par extension, ce terme désigne toute condition imposée en vue de l’octroi d’une aide ou d’un prêt.
néolibérales que les gouvernements appliquent sans broncher (hausse de la TVA, baisse des budgets de la santé, de l’éducation, baisse des subventions sur les produits de première nécessité, libéralisation, privatisations…).
Malheureusement, la Chine et les BRICS BRICS Le terme de BRICS (acronyme anglais désignant Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) a été utilisé pour la première fois en 2001 par Jim O’Neill, alors économiste à la banque Goldman Sachs. La forte croissance économique de ces pays, combinée à leur position géopolitique importante (ces 5 pays rassemblent près de la moitié de la population mondiale sur 4 continents et près d’un quart du PIB mondial) font des BRICS des acteurs majeurs des activités économiques et financières internationales. ne constituent pas une alternative favorable pour les populations des Suds. Selon Éric Toussaint, « les pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers et parmi lesquels se trouvent les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Ils se caractérisent par un « accroissement significatif de leur revenu par habitant et, de ce fait, leur part dans le revenu mondial est en forte progression ». fonctionnent selon la même logique, celle du capitalisme triomphant, fut-ce avec des caractéristiques chinoises ». En d’autres termes, ces pays, et particulièrement la Chine, tissent des relations avec les pays des Suds pour servir leurs intérêts commerciaux, assurer leur approvisionnement en ressources et en matières premières. Ils ne le font pas dans l’intérêt des populations du Sud global, ni pour s’opposer au système capitaliste mondialisé. Ils le font dans le cadre de la concurrence entre puissances au sein de ce système.
Les BRICS ne cherchent pas l’intérêt des populations, ni à s’opposer au système capitaliste mondialisé, ils défendent leurs intérêts commerciaux dans le cadre de la concurrence entre puissances
Tout car les changements radicaux ne viendront pas des élites et des dirigeantes si ielles ne sont pas poussées par un puissant mouvement social. Les changements souhaitables pour l’avenir de la planète, des populations persécutées, victimes de racisme, des femmes ou encore des communautés indigènes, viendront de puissants mouvements sociaux. Nous l’avons vu avec le mouvement #MeToo, ou après l’assassinat de George Floyd par la police étasunienne, lorsqu’un large mouvement social antiraciste mondial s’est levé. Nous l’avons vu lors de l’année et demie écoulée avec un puissant mouvement de solidarité avec la population de Gaza, à contre-courant d’élites politiques et médiatiques complètement aveugles au génocide colonial en cours. Nous l’avons aussi vu avec le mouvement climat qui a mobilisé des millions de personnes en 2019 notamment.
Dans un monde en pleine fascisation, nous ne sommes pas à l’abri de résistances massives en réaction à un évènement déclencheur, qui pourraient faire tache d’huile à l’échelle mondiale (comme le fut Black lives matter). En revanche, dans l’article de Dominique Berns, Sébastien Santander montre bien que le mouvement altermondialiste, en tant qu’organisation de dizaines de milliers de personnes en lien pour des alternatives radicales « a perdu en visibilité et en dynamisme ». Si sa dernière édition au Népal a rassemblé 50 000 personnes, Éric Toussaint rappelle que « l’évènement n’a eu guère d’écho en dehors de l’Asie du Sud ».
Pour rappel, la première édition, qui s’est déroulée à Porto Alegre en 2001, et celles qui ont suivi à Porto Alegre, Nairobi ou encore à Mumbai, ont rassemblé plusieurs dizaines de milliers de participantes, avec un fort écho médiatique et politique international.
Comment donner un nouveau souffle à ce mouvement ? Selon le porte-parole du CADTM, une piste possible serait de « revoir la formule du Forum social mondial en prenant en compte la montée de l’extrême droite ». Revoir la formule en intégrant, par exemple, les partis politiques – historiquement exclu du rendez-vous – car l’urgence d’une résistance antifasciste mondiale face à une extrême droite organisée mondialement l’exige.
Dans cette volonté de résistance, le CADTM participera activement à la Contre COP 30 à Belém, au Brésil, et au Forum social mondial 2026, qui se déroulera à Cotonou au Bénin. Comme à Porto Alegre en 2001, nous défendrons « un autre monde ». C’est en continuant d’y croire, même dans une période défavorable comme celle que nous vivons, que des alternatives antiracistes, féministes, écologistes, sociales et populaires pourront exister un jour.
L’auteur remercie Pablo Laixhay pour sa relecture
[1] Florian Gouthière, Coppélia Piccolo, « Immigration, personnes transgenres, climat… Les 46 décrets du premier jour de Donald Trump passés au crible », Libération, Check News, 21 janvier 2025, https://www.liberation.fr/checknews/immigration-personnes-transgenres-climat-les-46-decrets-du-premier-jour-de-trump-passes-au-crible-20250121_DZYMUW3WZNBKTINESPN4U7TNUQ/.
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Ibid.
5 novembre 2025, par Eric Toussaint , Maxime Perriot
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