Le Pakistan tombe-t-il dans le piège de la dette chinoise ?

27 décembre 2019 par Abdul Khaliq


« Les nouvelles routes de la soie »

Avec le lancement du couloir économique Chine-Pakistan (CECP) [1] en 2013, la majeure partie des prêts chinois au Pakistan a augmenté de façon considérable. Bien qu’il n’y ait pas d’estimation claire, les économistes estiment qu’environ 19 milliards de dollars de la dette extérieure totale du Pakistan (sur un total de 90 milliards de dollars) sont dus à la Chine.

En d’autres termes, la Chine est maintenant devenue le principal créancier bilatéral du Pakistan, remplaçant le Japon. Selon la Banque d’État du Pakistan (la banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. du pays), en juin 2017 la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
bilatérale du Pakistan envers la Chine s’élevait à 7,2 milliards de dollars [2], montant qui a augmenté de plus de 3 milliards en quatre ans (elle s’élevait à 4 milliards de dollars le 13 juin). Outre la dette bilatérale, les swaps Swap
Swaps
Vient d’un mot anglais qui signifie « échange ». Un swap est donc un échange entre deux parties. Dans le domaine financier, il s’agit d’un échange de flux financiers : par exemple, j’échange un taux d’intérêt à court terme contre un taux à long terme moyennant une rémunération. Les swaps permettent de transférer certains risques afin de les sortir du bilan de la banque ou des autres sociétés financières qui les utilisent. Ces produits dérivés sont très utilisés dans le montage de produits dits structurés.
de devises du Pakistan au même moment s’élevaient à 1,5 milliard de dollars [3], élevant donc le montant total à 8,7 milliards de dollars.

Les données montrent qu’en juin 2017, la succursale pakistanaise de l’Industrial & Commercial Bank of China (ICBC) [4] avait obtenu un prêt de 2,7 milliards de dollars de sa société mère et échangé des roupies pakistanaises contre des dollars, portant la dette à 12,1 milliards. De même, le total des prêts extérieurs détenu par le secteur privé chinois est passé de 3 milliards de dollars en juin 2015 à 7,2 milliards de dollars en décembre 2017, principalement sous la forme de financement de PPP (partenariat public-privé) dans le cadre du CECP et d’autres projets.

S’ajoute à cela la dette d’entreprises privées envers la Chine, qui s’élevait à environ 3,5 milliards de dollars en juin 2017. Ce montant est prêté à des investisseurs étrangers opérant au Pakistan.

Par ailleurs, l’investissement le plus important provient de China Mobile (1,5 milliard de dollars), ce qui porte le total à quelque 17,1 milliards de dollars.

Depuis juin 2017, la dette extérieure totale du Pakistan n’a pas cessé d’augmenter, passant de 83,1 milliards de dollars à 88,9 milliards de dollars en décembre 2017, et continue de croître.

À la date d’avril 2018, il fallait ajouter 1,6 milliard de dollars de dette accumulée auprès de la Chine, élevant la dette totale du Pakistan envers la Chine à environ 19 milliards de dollars.

Malgré les potentiels profits découlant du CECP, cette situation ne présage rien de bon pour l’économie pakistanaise, qui place énormément d’espoirs dans ce « partenariat » économique. Face à l’accumulation des prêts chinois, le projet s’assimile de plus en plus à un pari très risqué.

Les partisans du projet affirment à juste titre que le CECP permet une augmentation des investissements directs étrangers (IDE Investissements directs à l’étranger
IDE
(extrait de CHESNAIS, 1994, p. 40)
Les investissements étrangers peuvent s’effectuer sous forme d’investissements directs ou sous forme d’investissements de portefeuille. Même s’il est parfois difficile de faire la distinction pour des raisons comptables, juridiques ou statistiques, on considère qu’un investissement étranger est un investissement direct si l’investisseur étranger possède 10% ou plus des actions ordinaires ou de droits de vote dans une entreprise. Bien qu’arbitraire, ce critère a été retenu car on estime qu’une telle participation est un investissement à long terme qui permet à son propriétaire d’exercer une influence sur les décisions de gestion de l’entreprise.
En revanche, un investissement étranger qui est inférieur à 10% sera comptabilisé comme un investissement de portefeuille. On considère que les investisseurs de portefeuille n’exercent aucune influence sur la gestion d’une société dont ils possèdent des actions. Les investissements en portefeuille désignent l’ensemble des dépôts bancaires et des placements financiers sous forme de titres publics ou privés.
Les flux d’investissement directs, quelle que soit leur destination, représentent la somme des éléments suivants : - apports nets en capital accordés par l’investisseur direct sous forme d’achat d’actions ou de parts, d’augmentation de capital ou créations d’entreprise ; - prêts nets, y compris les prêts à court terme et avances consenties par la maison mère à sa filiale ; - bénéfices non distribués (réinvestis).
) au Pakistan, et qu’il fera bénéficier le pays d’autres apports de fonds extérieurs, mais ne prennent pas en considération les revers qui les accompagnent. Le véritable défi sera de savoir comment gérer l’augmentation des sorties de capitaux liées au CECP une fois que les investisseurs chinois auront commencé à rapatrier leurs profits.

Même si le CECP a le potentiel de transformer l’économie pakistanaise, les experts craignent que cette transformation fasse du Pakistan une colonie de la Chine. D’éminents économistes locaux ont également exprimé de sérieuses inquiétudes quant à la capacité du Pakistan à assurer le service d’une dette croissante. Hafiz Pasha, ancien ministre des Finances, et Ashfaq Hassan, ancien conseiller du ministère des Finances, ont estimé que les prêts du CECP ajouteront 14 milliards de dollars à la dette publique totale du Pakistan, la portant à 90 milliards à la fin juin 2019 [5].

C’est un scénario catastrophe pour la dette publique pakistanaise, qui atteint déjà un niveau alarmant, avec un ratio dette/PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
galopant à 70 %, et qui pèse 982 $ sur chaque citoyen pakistanais. Le Pakistan a récemment dû demander des prêts auprès de diverses institutions financières internationales (IFI) en hypothéquant ses actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
nationaux : autoroutes, aéroports, stations de radio et de télévision à un taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
de 8,75 %.

 Impact du CECP sur l’économie locale

Le gouvernement du Pakistan et l’élite dirigeante considèrent que le CECP change la donne pour le pays et la région, mais les experts et les économistes locaux voient les choses différemment. Ils estiment que du point de vue commercial le pays est perdant.

C’est un scénario catastrophe pour la dette publique pakistanaise, qui atteint déjà un niveau alarmant

L’approche chinoise, qui consiste à ne pas établir de partenariats avec des entreprises locales, ne contribue pas à créer de nouvelles possibilités d’emploi pour des millions de jeunes Pakistanais.

D’autre part, le gouvernement pakistanais, en accordant des exonérations fiscales considérables aux entreprises chinoises, crée des conditions de concurrence préjudiciables et discriminatoires à l’encontre des entreprises pakistanaises, détruisant le secteur manufacturier local du pays. En conséquence, les marchés locaux sont inondés de marchandises chinoises.

Il y a également des exemples de mauvaises pratiques dans les projets du CECP. Par exemple, la violation des règles d’attribution des marchés publics est largement rapportée dans les médias. Des responsables pakistanais ont déclaré que des entreprises chinoises avaient refusé de participer à des appels d’offres internationaux pour obtenir des contrats dans le secteur de l’électricité, exigeant que, si le Pakistan souhaitait le financement de Beijing sur d’autres projets, les contrats devraient être accordés d’office aux entreprises chinoises.

 L’impérialisme chinois émergent en Asie du Sud

Selon une étude du Center for Global Development, le projet des Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative – BRI – en anglais) accroît les risques de surendettement non seulement au Pakistan, mais aussi dans d’autres pays d’Asie du Sud, au Bangladesh, au Sri Lanka et au Népal [6]. Si l’on examine les tendances des investissements chinois au cours des dernières années dans ces pays, on constate que la Chine tend à prendre le contrôle des marchés intérieurs et des ressources naturelles dans cette région.

En les examinant attentivement depuis la crise financière mondiale de 2008 jusqu’en 2016, les investissements chinois en Asie du Sud se sont concentrés principalement dans deux secteurs : l’énergie et les transports. Si 53 % de ces investissements ont été réalisés dans des projets énergétiques, environ 30 % l’ont été dans des projets de transport. En effet, à l’exception du Sri Lanka, où la majorité des investissements chinois ont été dans les transports, ceux au Pakistan, au Bangladesh et au Népal ont été massivement consacrés à l’énergie. La part des projets énergétiques dans le total des investissements chinois dans ces trois pays au cours de la période 2008-2016 est respectivement de 68 %, 55 % et 68 % [7]. Les transports représentent 27 %, 36 % et 8 % du total des investissements chinois dans ces pays.

Les entreprises chinoises investissent massivement dans des projets gaziers et des installations portuaires au Bangladesh et dans des projets charbonniers et routiers au Népal. Au Sri Lanka, les investissements chinois dans des projets de transport et d’énergie représentent respectivement 58 % et 9 % des investissements totaux sur la période 2008-2016. On observe une tendance similaire au Pakistan, où les entreprises chinoises prennent peu à peu le contrôle des centrales thermiques au charbon.

 Principaux investissements chinois au Pakistan

La Chine tend à prendre le contrôle des marchés intérieurs et des ressources naturelles dans cette région

La deuxième phase du Couloir économique Chine-Pakistan (CECP) – un plan ambitieux visant à intégrer les routes maritimes et terrestres à travers l’Eurasie dans le cadre de l’initiative chinoise Belt and Road – comprend plusieurs grands projets d’une valeur de 57 milliards de dollars au Pakistan, parmi lesquels on trouve [8] :

  • le port de Gwadar : Le port de Gwadar est un élément central du CECP. Il s’agit d’une voie maritime alternative pour le transport du pétrole vers la Chine. Un accord autorise l’entreprise d’État chinoise Chinese Overseas Port Holding Company à exploiter la zone de libre-échange de Gwadar sur la base d’un bail de 43 ans, incluant toutes les activités commerciales du port.
  • la centrale électrique de Karot : Ce projet hydroélectrique de 720 mégawatts d’une valeur de 1,42 milliard de dollars est situé à Azad Kshmir et devrait être achevé d’ici décembre 2021.
  • la ligne à haute tension de Lahore à Matiari : Le projet d’une valeur de 2 milliards de dollars vise à produire 4 000 MW d’électricité à partir de centrales au charbon. Selon les médias, l’entreprise chinoise impliquée dans le projet a suspendu celui-ci après seulement neuf mois en raison de divers problèmes, dont un litige avec le gouvernement concernant un crédit permanent.
  • le réseau ferroviaire périphérique de Karachi : Ce projet, d’une valeur de 2,07 milliards de dollars, serait achevé d’ici 2020. Il s’est heurté à une forte résistance de la population locale, qui a refusé de quitter les bidonvilles construits à proximité de la voie ferrée suite à la destruction de leurs maisons par la police.
  • l’autoroute Karakoram : Beijing finance l’autoroute du Karakoram, d’une longueur de 1 300 kilomètres, qui est actuellement la seule liaison transfrontalière terrestre entre la Chine et le Pakistan.
  • la ligne de métro Orange à Lahore : Le projet de métro de 27 kilomètres a coûté 1,6 milliard de dollars, dont 300 millions de dollars proviendraient du gouvernement fédéral du Pakistan, le reste étant financé par un prêt de Beijing. Le gouvernement pakistanais a approuvé des exonérations fiscales de 20 milliards de roupies pour ce projet.

La viabilité de ces projets doit faire l’objet d’un examen attentif, en particulier les taux d’intérêt pratiqués par la Banque de développement de Chine et la China EXIM Bank. Des documents officiels ont révélé qu’avec un ratio dette-capitaux propres de 80-20, ces investissements garantissent un taux de rendement de 17 à 20 % [9] en dollars sur leurs capitaux propres. Selon les analystes, la Chine récupérera son investissement en moins de 26 mois et saignera le Pakistan pour le reste de la durée du contrat de 25 ans.

 Quels sont les impacts des politiques de prêts de la Chine sur les pays en développement ?

Le Pakistan devrait évaluer les retombées des projets au Sri Lanka, au Tadjikistan et dans plusieurs pays d’Afrique, tous confrontés à d’énormes risques de surendettement liés aux investissements chinois. Les données récentes du Center for Global Development (CGD) [10] suggèrent que le projet des Nouvelles routes de la soie a déjà conduit plusieurs pays en développement à être asphyxiés par leurs dettes [11].

Tadjikistan : En 2011, le Tadjikistan a effacé un montant inconnu de sa dette due à Beijing en échange de la cession de 1 158 kilomètres carrés de terres à la Chine, soit 5 % des terres exigées originellement par Beijing.

Kirghizistan : La dette du Kirghizistan pour des projets d’infrastructure est passée de 62 % du PIB à 78 %, tandis que la part des prêts chinois dans cette dette est passée de 37 % à 71 %.

Sri Lanka : Au Sri Lanka, la Chine a procédé à un échange de dette sur un prêt de 8 milliards de dollars au taux de 6 % accordé pour la construction du port de Hambantota contre un bail de 99 ans pour la gestion du port.

Venezuela : La Chine a investi plus de 52 milliards de dollars au Venezuela de 2008 à 2014. Tous les prêts chinois au Venezuela étaient garantis par des produits de base, ce qui a obligé le Venezuela à fournir à la Chine des millions de barils de pétrole.

Népal : En novembre 2017, le Népal a annulé un accord de 2,5 milliards de dollars avec la Chine pour la construction d’un barrage hydroélectrique dont le pays avait besoin, les responsables népalais craignant que l’accord ne rende le pays trop dépendant de Beijing.


Cet article est tiré du n° 77 de l’AVP (Les autres voix de la planète), « Dettes aux Suds » disponible à : https://www.cadtm.org/Dettes-aux-Suds



Notes

[1L’accord clé pour les projets énumérés dans le CECP a été signé en 2013. Le couloir économique Chine-Pakistan est constitué d’une série de projets visant à moderniser l’infrastructure pakistanaise et à renforcer son économie par la construction de réseaux de transport, de projets énergétiques et de zones économiques spéciales dont le coût est progressivement monté jusqu’à 62 milliards de dollars. La période globale de lancement du CECP s’étend de 2014 à 2030. La mise en œuvre des projets comporte trois phases. Les projets à court terme, à moyen terme et à long terme devraient être achevés d’ici 2017, 2025 et 203 respectivement. Il s’agit notamment de réseaux d’autoroutes, de chemins de fer, de pipelines, de transport, de pétrole, de gaz et d’énergie.

[3Ibid.

[4L’ICBC a plus de trois succursales au Pakistan en activité depuis 2011, outre la Banque de Chine (BdC) qui a commencé ses activités dans le pays en septembre 2017.

[7http://www.financialexpress.com/opinion/ belt-and-road-initiative-ominously-chinese-investment-in-south-asia-target-control-of-natural-resources/1062415/

Traduction(s)