9 juin par Olivier Berruyer
Le budget 2026 vient d’être adopté. Comme chaque année depuis 1977, il sera déficitaire. Comme chaque année depuis huit ans, il dépassera les 100 milliards d’euros. Et comme chaque année, on nous expliquera que l’État dépense trop... C’est faux. Le déficit français ne vient pas d’un excès de dépenses, mais d’un effondrement organisé des recettes au bénéfice d’une catégorie très précise de bénéficiaires. Cet article retrace, chiffres à l’appui, comment Bercy a méthodiquement désarmé l’État depuis 1985, pourquoi nos services publics se dégradent malgré une dépense publique élevée, et ce que va imposer Bruxelles maintenant que le pays est sous surveillance.
Cette analyse graphique originale d’Olivier Berruyer pour Élucid est une mise à jour de notre suivi régulier et actualisé des grands indicateurs économiques.
Nous avons analysé dans de précédents articles l’évolution de l’ensemble des dépenses publiques en France ainsi que l’évolution des prélèvements obligatoires, afin de déconstruire la propagande néolibérale habituelle selon laquelle il y aurait une anomalie française dans la gestion de son État. En réalité, la différence avec les pays voisins vient surtout du fait que la France a choisi de mutualiser via la Sécurité sociale des dépenses qui existent aussi ailleurs, mais qui relèvent dans ces pays des assurances privées. Et comme la population vieillit de plus en plus, ces dépenses publiques ici, privées ailleurs, augmentent mécaniquement.
Aujourd’hui, nous nous intéressons plus spécifiquement aux finances de l’État. Étonnamment, il n’existe aucune série publique détaillée et homogène sur très longue période du budget de l’État français. Nous les avons donc reconstituées à partir de différentes archives, sans prétendre obtenir un résultat parfait, mais avec un niveau de précision largement suffisant pour comprendre l’essentiel.
Commençons par le commencement : à quoi ressemble le budget 2026, adopté en février 2026 ? Il se résume à trois chiffres : 319 milliards d’euros de recettes, 454 milliards d’euros de dépenses, donc 135 milliards d’euros de déficit prévisionnel.
Pour bien apprécier la gestion calamiteuse de l’État, il est beaucoup plus logique de rapporter le déficit aux recettes de l’État. Et là, le verdict tombe : depuis vingt ans, l’État dépense entre 1 200 et 1 450 € à chaque fois qu’il encaisse 1 000 € d’impôts. En 2026, le déficit représente 42 % des recettes.
Cela signifie que l’État doit emprunter chaque année entre 200 et 450 € pour 1 000 € d’impôts levés. Ces emprunts génèrent ensuite des intérêts, puis appellent tôt ou tard de nouveaux impôts ou de nouveaux emprunts pour être remboursés. Dit autrement, l’État s’engage à lever un jour les 200 à 450 € d’impôts qu’il n’a pas voulu ou pas pu lever aujourd’hui. Ce qui est évidemment impossible. Les prêteurs devraient donc avoir de moins en moins confiance, mais ils ne veulent pas voir la gravité de la situation.
Le plus fort est que ces déficits génèrent entre 6 et 14 € de plus à payer tous les ans en intérêts, soit 210 à 470 € cumulés rien qu’au bout de 35 ans au taux d’intérêt
Taux d'intérêt
Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
actuel ; le « trou » du budget est donc payé en intérêts en à peine 35 ans, et il faut encore rembourser le trou ! On comprend l’arnaque publique de cette mécanique, comme nous l’avons expliqué dans notre article sur les intérêts de la dette publique.
Par ailleurs, la Cour des comptes vient de clôturer l’exécution du budget 2025. Une fois n’est pas coutume, le résultat a été meilleur qu’escompté. Pour mémoire, le budget initial 2025, voté donc fin 2025, aboutissait à un déficit prévu à 139 Md€ (niveau gargantuesque que plus rien ne justifiait). Il a été au final de 124 Md€, soit 15 Md€ de mieux que prévu.
Ces 15 Md€ ont été obtenus par 10 Md€ d’impôts en plus que prévu (qui dépendent de l’activité économique), et 5 Md€ de dépenses en moins. Ces 10 Md€ de recettes « surprise » viennent essentiellement de l’impôt sur les sociétés, qui a fait plus de bénéfices qu’attendu, et d’autres recettes fiscales (dont de nouveaux impôts tels que la contribution exceptionnelle sur les grandes entreprises ou la contribution différentielle sur les très hauts patrimoines).
L’État a donc énormément de mal à sortir de son addiction à la dépense créée en 2020.
Il faut enfin rappeler que la politique menée depuis 2017 par Emmanuel Macron vise à accroître les profits des grandes entreprises ; ceci augmente en retour les recettes de l’impôt sur les sociétés, même si son taux a régulièrement diminué. Les 62 Md€ d’impôt sur les sociétés espérés en 2026 sont à comparer aux 28 Md€ de 2018 et aux 32 Md€ de 2019. L’évolution du bénéfice taxable des entreprises françaises le montre clairement : les profits atteignent des niveaux inconnus depuis plusieurs décennies.
On voit bien à qui profite la politique macroniste. Et ce n’est clairement pas au pouvoir d’achat des salariés.
Le budget 2026 est certes d’actualité, mais son intérêt est plus profond : il montre que la France n’est plus face à un accident conjoncturel, mais face à un mode de fonctionnement déficitaire devenu permanent. Le budget de l’État n’est plus en équilibre depuis 1977.
Depuis lors, chaque grande crise a aggravé la situation. La crise financière de 2008, la crise sanitaire de 2020, puis la crise énergétique ont successivement propulsé les dépenses et le déficit à des niveaux historiques. Mais le plus inquiétant est ailleurs : lorsque les crises passent, le déficit ne revient jamais réellement à son niveau antérieur. Les dépenses exceptionnelles deviennent normales, les recettes diminuées restent diminuées, et la dette
Dette
Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
continue d’augmenter.
Le déficit de l’État se maintient désormais autour de 150 Md€ depuis 2024, après avoir frôlé les 200 Md€ en 2020. Pour situer l’ordre de grandeur, 150 Md€, c’est le prix d’une dizaine de porte-avions. On peut aussi le comparer au fameux « scandale du Crédit lyonnais » dans les années 1990 : les pertes avaient alors atteint environ 15 Md€ ; c’est désormais le déficit de l’État pour un peu plus d’un mois en 2026.
Il faut donc cesser de parler de simple « dérapage ». Un dérapage suppose que l’on sorte accidentellement de la route. Ici, l’État roule depuis des années dans le fossé, tout en expliquant chaque année qu’il maîtrise parfaitement le véhicule.
Contrairement au discours officiel, cette situation aggravée n’est pas due au fait que l’État dépenserait toujours plus pour administrer le pays. Le niveau de ses dépenses est aujourd’hui dans la moyenne historique, autour de 17 % du PIB
PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
; c’est moins que dans les années 1960, 1980 ou 1990. Au contraire, le problème est surtout que l’État s’est méthodiquement privé de recettes.
C’est bien au niveau des recettes que l’inconséquence de la gestion macroniste apparaît le plus crûment. Alors que le déficit ne cessait d’augmenter, alors que la dette devenait un problème de plus en plus inquiétant, les recettes de l’État ont continué de diminuer : en premier lieu, les impôts sur la production payés par les entreprises. C’est l’un des cœurs de la politique d’Emmanuel Macron : baisser les impôts des plus riches, baisser les impôts des grandes entreprises, donc in fine ceux des actionnaires.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. L’État levait encore l’équivalent de 18 % du PIB en impôts en 1985. Il n’en lève plus qu’environ 12 % en 2025. Et ce alors que les dépenses de l’État se situent toujours autour de 17 % du PIB, d’où le déficit de 5 %, devenu permanent.
Rappelons cependant un point important : ces fortes baisses d’impôts ne concernent que l’État. Au global, les impôts et cotisations ont bel et bien augmenté en raison des besoins croissants de la Sécurité sociale, liés en particulier au vieillissement de la population et aux retraites. Mais pour éviter d’augmenter les prélèvements au rythme des besoins liés à la formidable hausse de l’espérance de vie, les dirigeants politiques ont choisi de déshabiller l’État pour habiller la Sécu. D’où les problèmes actuels des services publics, comme nous l’avons expliqué dans nos articles sur les dépenses publiques en France et sur les prélèvements obligatoires.
Ce choix budgétaire a produit un déséquilibre durable. L’État conserve des obligations
Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. L’obligation est souvent l’objet de négociations sur le marché secondaire.
nombreuses, mais il dispose de moins de recettes pour les financer. Il promet de réduire ses dépenses, mais il multiplie dans le même temps les transferts et les aides. Il prétend défendre les services publics, mais il coupe dans les moyens de fonctionnement et d’investissement. Il promet la rigueur, mais il organise le déficit.
Les cinq principales missions de l’État en 2024 concernaient la protection sociale (essentiellement sous la forme des pensions de retraite), l’enseignement, les interventions de soutien à l’économie et à l’emploi, les armées et enfin les Affaires étrangères (et autres administrations publiques). On comprend donc que les marges de manœuvre pour les baisser soient assez réduites, ce qui explique pourquoi les promesses tonitruantes de réduction depuis 30 ans n’ont jamais été suivies d’effets.
Depuis 2009, les budgets de la plupart des missions apparaissent relativement stables. Seuls les intérêts de la dette publique ont nettement baissé pendant la longue période de baisse des taux, mais ils suivent depuis 2022 une tendance opposée. Cette baisse des intérêts aurait pu donner des marges de manœuvre, mais elle a surtout servi à financer de nouvelles aides aux entreprises.
Au final, nous sommes donc clairement face à un déficit structurel, et non face à une succession de malchances. Les recettes ont été volontairement affaiblies, certaines dépenses ont été renforcées, et les crises ont simplement rendu plus visible une fragilité déjà ancienne.
À ce stade, le lecteur attentif se demande forcément : et le fameux « critère des 3 % » dont on nous rebat les oreilles depuis le traité de Maastricht ? Parlons-en.
On évoque souvent le « critère de Maastricht » limitant le déficit public à 3 % du PIB. C’est en effet l’une des conditions associées à l’euro. Cette condition n’a pourtant presque jamais été respectée depuis vingt ans : quatre fois seulement, dont trois dans les années 2000. Le « record » français de « bonne gestion » est un déficit de 2,1 % de déficit, ce qui ne permet évidemment pas de réduire notablement l’endettement.
Mais le plus important est ailleurs. Cette notion de « 3 % » est d’abord un outil de communication visant à dissimuler les sommes énormes en jeu. « 3 % », c’est un petit chiffre, presque rassurant. Le souci, c’est qu’il rapporte le déficit de l’État au PIB du pays, et non aux recettes de l’État. C’est donc un ratio trompeur pour apprécier la qualité de gestion budgétaire. Un peu comme si vous vouliez rassurer votre banquier en lui expliquant que votre découvert du mois ne représente que 0,000 000 01 % du PIB…
Comme le rappelle le haut fonctionnaire Guy Abeille, c’est lui-même, et donc la France, qui a « inventé » ce critère de 3 % en 1982. Il ne répondait alors à aucune logique économique sophistiquée : c’était un moyen de communication destiné à ne plus discuter du montant du déficit en francs, car celui-ci allait dépasser pour la première fois les 100 milliards. Cette somme était alors considérée comme « la dernière frontière que nous sommes capables de concevoir (autre qu’en temps de guerre) à l’aune des déficits d’où nous venons et qui ont forgé notre horizon ». 100 milliards de francs en 1982 représentent moins de 40 Md€ en 2023. Le déficit actuel est donc bien plus important que le déficit inimaginable « hors temps de guerre » de 1982…
Cela étant, le critère de 3 % n’est pas nécessairement une mauvaise cible en soi. Son objectif théorique était simplement de garder le ratio Dette/PIB constant. Pour cela, il faut que le niveau de déficit fasse que la dette augmente à peu près au même rythme que le PIB en valeur (pour plus de détails mathématiques, cliquez ici).
On objectera que, comme la dette atteint aujourd’hui 110 % du PIB, l’objectif des 3 % de déficit a lamentablement échoué. C’est vrai, mais pour une raison simple : pour être efficace, ce critère doit être respecté en moyenne, sur longue période donc avec des bonnes et de mauvaises années. Or, le problème est que ce niveau de déficit « cible en moyenne » a été immédiatement transformé par les gouvernements en une autorisation de déficit chaque année. Mais si l’État est déjà à 3 % de déficit quand tout va bien, il sera logiquement à 5 ou 6 % quand tout ira mal. La moyenne sera alors largement supérieure à 3 %, ce qui ne stabilisera pas la dette.
Et c’est exactement ce qui s’est passé. Depuis 2017, la moyenne du déficit de l’État est de -4,6 %. Depuis 2010, elle est de -4,4 %. Et depuis 2000, elle est encore de -3,9 %. C’est mathématiquement la raison de la perte de contrôle de la dette publique. Il n’y a donc rien de bien compliqué ; c’est même un grand classique de la (mauvaise) gestion des finances publiques.
Actuellement, avec un ratio Dette/PIB d’environ 110 %, une croissance de 1 % et une inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donnée. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. de 2 %, on peut calculer que le déficit de stabilisation reste proche de 3 %. Mais pour diminuer réellement la dette, il faudrait viser un déficit moyen d’environ 2 %, donc plutôt 0 à 1 % les années sans crise majeure (comme actuellement). Or, les prévisions font état de déficits de l’ordre de 5 % du PIB en 2026. On en est loin. Très loin.
Les « 3 % » sont donc un mauvais débat lorsqu’ils servent à minimiser la situation. Le vrai débat est beaucoup plus simple : combien l’État encaisse-t-il, combien dépense-t-il, et combien doit-il emprunter chaque année pour combler l’écart ? À cette question, le budget 2026 apporte une réponse catastrophique, et il montre que les finances de l’État ne sont donc plus maîtrisées.
Reste alors une question centrale. Si l’État dépense autant, pourquoi les services publics se dégradent-ils ? Pourquoi les hôpitaux manquent-ils de moyens, pourquoi l’école semble-t-elle s’enfoncer, pourquoi la justice est-elle asphyxiée et pourquoi l’administration se délite-t-elle ?
La réponse tient à une distinction trop rarement faite. La comptabilité publique permet de distinguer deux grands types de dépenses :
Les dépenses de l’État sont constituées aux deux tiers de transferts financiers, qui n’ont eu de cesse d’augmenter, essentiellement sous la forme de prestations sociales et de subventions : l’argent payé est reversé aux contribuables, qui en bénéficient soit immédiatement (remboursements médicaux, subventions aux entreprises, aides au logement, bouclier énergie…), soit de manière différée (retraite, chômage, invalidité…). Les dépenses d’administration, elles, ne cessent de diminuer depuis 35 ans : il ne faut pas chercher plus loin les raisons de la clochardisation de plus en plus avancée des services publics.
Cela explique le paradoxe apparent. Oui, l’État dépense beaucoup. Mais en réalité, il redistribue et subventionne de plus en plus, et en même temps il investit et fonctionne de moins en moins correctement. C’est ainsi que l’on peut avoir simultanément des dépenses élevées et des services publics à bout de souffle.
Cette mécanique est essentielle à comprendre. Le néolibéralisme a produit une situation absurde : il dénonce sans cesse le « poids de l’État » et promet une baisse de la dépense publique, mais il augmente massivement les aides distribuées aux acteurs privés. Et quand les services publics mis à la diète sévère s’effondrent, il accuse leur prétendue inefficacité pour justifier de nouvelles coupes.
Une fois ce diagnostic posé, la question devient évidente : si les services publics ne sont pas les grands gagnants de cette dépense, où va l’argent ? Une partie majeure de la réponse se trouve dans le poids croissant des transferts et des aides publiques aux entreprises.
Le néolibéralisme a transformé l’État en une vaste pompe aspirante et refoulante, accordant de plus en plus de soutien financier aux entreprises (lire notre article dédié à ce scandale de la hausse des subventions aux entreprises) et aux ménages les plus aisés, tout en expliquant dans le même temps que l’État dépense trop. Cette contradiction n’est qu’apparente : ce qui est attaqué, ce n’est pas la dépense publique en tant que telle, c’est la dépense publique qui finance l’intérêt général. C’est particulièrement manifeste quand on observe la diminution continue des dépenses de personnel et d’investissement depuis trois décennies.
Le poste des subventions a littéralement explosé depuis qu’Emmanuel Macron a été nommé ministre de l’Économie en 2014. Ces subventions, essentiellement destinées aux entreprises, frôlent actuellement les 60 Md€ par an. Cela représente environ quatre fois leur niveau de 2013. Cela représente aussi près de 45 % du total des salaires de tous les fonctionnaires d’État.
Ces hausses massives n’ont généralement eu qu’une efficacité économique limitée. Elles ont certes joué un rôle important dans la baisse du chômage, mais si le chômage a baissé quand les subventions sont arrivées, il risque fort de repartir à la hausse quand ces subventions cesseront, faute de marges de manœuvre budgétaires. On n’a pas nécessairement créé une économie plus solide. On a surtout mis l’économie et les entreprises sous perfusion publique.
Et encore, ces 60 Md€ ne constituent que la partie visible de l’iceberg. Les subventions bien identifiées dans le budget par la comptabilité nationale ne correspondent qu’à une fraction des aides publiques versées aux entreprises. Il faut y ajouter les réductions de charges sociales, les crédits d’impôt, les exonérations et divers dispositifs de soutien. France Stratégie a chiffré cet ensemble à près de 153 Md€ en 2019, sans même compter 11 Md€ de participations et de prêts divers.
Une étude de l’université de Lille a retracé leur évolution dans le temps. Ces aides représentaient environ 2,5 % du PIB en 1980 et ont peu augmenté jusqu’en 2005. La crise de 2008 les a évidemment fait grimper, avant un reflux autour de 4,5 % du PIB. Mais depuis 2014, les politiques appliquées par Emmanuel Macron, d’abord à Bercy puis à l’Élysée, les ont propulsées au montant presque inimaginable de 160 Md€ chaque année, soit environ 6,5 % du PIB.
Il faut bien mesurer ce que signifie cette hausse phénoménale de 4 points de PIB supplémentaires d’aides aux entreprises chaque année depuis l’an 2000. C’est un soutien massif, qui n’a pas été financé par des impôts, mais essentiellement par de la dette. Et pour quelle utilisation ? Non pas pour améliorer structurellement notre économie, mais pour l’empêcher de passer en récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres consécutifs. .
La situation est donc intenable. Mais la manière de la corriger peut encore l’aggraver.
Les néolibéraux appellent sans cesse à des réductions massives de dépenses publiques pour réduire le déficit. Leur raisonnement, repris par les gestionnaires actuels de Bercy, ressemble à celui des consultants qui sévissent dans les grandes entreprises. On connaît la figure du dirigeant « cost-killer », qui coupe dans toutes les dépenses possibles pour améliorer rapidement le résultat. C’est mauvais à long terme pour l’entreprise, car cela détruit l’investissement, les outils de travail et la qualité de production. Mais, à court terme, cela peut augmenter le résultat, car le fait qu’une entreprise compresse ses dépenses n’a alors pratiquement aucun impact sur ses ventes – cela n’assèche évidemment pas la demande du pays entier.
Il n’en va pas de même pour l’État, qui est un acteur majeur de l’économie française. Il y a un net lien de dépense entre l’évolution du PIB et celle du budget de l’État. Quand il dépense moins, il ralentit l’économie. C’est d’ailleurs exactement pour cela qu’il augmente ses dépenses en période de crise : pour soutenir l’activité. Mais l’effet inverse existe tout autant. Quand il coupe fortement dans ses dépenses (sans réduire les impôts), il réduit le PIB, ce qui réduit ensuite les recettes fiscales et peut rendre la trajectoire budgétaire encore plus difficile à tenir.
On le voit déjà dans les prévisions de croissance. Le gouvernement a retenu pour le budget une prévision de croissance de 1,0 % pour 2026. Elle est actuellement attendue autour de 0,9 %. Et cela ne tient pas encore pleinement compte des économies que le gouvernement a annoncées. Autrement dit, une partie de la faible croissance attendue pourrait être encore retirée par la politique budgétaire elle-même.
En général, lorsque le gouvernement dispose d’estimations de croissance allant de 0,6 % à 1,0 %, il retient 1,0 %. C’est une politique constante en France : bâtir les budgets sur les hypothèses les plus optimistes. Ces hypothèses sont très rarement confirmées. On observe sur le graphe suivant que, année après année, la croissance réelle (en rouge) est quasiment toujours inférieure aux prévisions du gouvernement (sans même parler des périodes de crise).
La conséquence est simple : les recettes sont presque toujours inférieures aux prévisions, et le déficit public est presque toujours supérieur à ce qui avait été annoncé.
La mauvaise prévision devient alors un instrument politique : elle permet de présenter un budget moins dégradé qu’il ne l’est réellement, puis d’expliquer ensuite que les circonstances ont été moins favorables que prévu.
Qui veut tuer son État l’accuse d’avoir la rage. Les pyromanes qui ont organisé le déficit se présenteront bientôt en pompiers budgétaires. Il faudra donc regarder très précisément où porteront les coupes, et qui sera une nouvelle fois épargné.
Comme Emmanuel Macron est un adorateur de l’Union européenne, il est assez logique de le juger aussi à l’aune d’une simple comparaison européenne. Le verdict est sans appel : en 2025, la France se classe royalement à la 23e place sur 27 pour son déficit, juste devant la Hongrie, la Slovaquie, la Pologne et la Roumanie. Soit quatre pays qui subissent beaucoup plus fortement le choc énergétique lié à la guerre d’Ukraine.
Si l’on analyse depuis 2010 les finances de l’État des grands pays européens, la France fait pâle figure. L’Allemagne et les Pays-Bas affichent une gestion beaucoup plus saine, même si ces pays profitent largement de l’euro au détriment des pays du sud. La France est nettement derrière l’Espagne ou la Belgique, et remporte certainement le bonnet d’âne de la gestion publique en Europe occidentale.
L’Italie a certes fait un peu moins bien que la France depuis 2019, mais elle dispose de circonstances atténuantes : une économie pénalisée par l’euro, une dette plus lourde, et une situation politique complexe. La France, elle, a bénéficié de marges de manœuvre importantes, notamment grâce à la baisse des taux, mais elle les a dilapidées.
C’est ce résultat calamiteux de la gestion des finances publiques par Emmanuel Macron (dont il faut reconnaître qu’il a géré le pays comme il a géré son propre patrimoine) qui explique que la Commission européenne surveille désormais la France de très près. Bruxelles fait pression pour une diminution du déficit, et cette pression va probablement s’accroître.
Hélas, ces pressions iront vraisemblablement dans le sens d’une résolution néolibérale du problème : démantèlement des services publics, politique antisociale, réduction de l’investissement public. Elles n’iront probablement pas dans le sens d’une résolution d’intérêt général : diminution des aides indues aux entreprises, désormais dénoncées par les sénateurs eux-mêmes, hausse des impôts des multinationales et des plus riches, reconstruction des recettes de l’État.
Trois chiffres, d’abord, à graver dans la mémoire de chaque contribuable français :
- 42 % : c’est la part du déficit dans les recettes du budget 2026. Pour 100 € levés, l’État en dépense 142 ;
- 6 points de PIB : c’est ce que l’État a perdu en recettes depuis 1985. Pas par accident : par décision politique ;
- 160 Md€ : c’est le total des aides publiques aux entreprises chaque année. Soit l’équivalent du déficit annuel.
Un mécanisme, ensuite : le macronisme, stade ultime du néolibéralisme, a méthodiquement désarmé l’État. D’un côté, il a baissé les impôts des entreprises et des plus riches (suppression de l’ISF, baisse de l’IS). De l’autre, il a explosé les aides aux entreprises. Pour que le total reste tenable, il a sacrifié le fonctionnement et l’investissement public, d’où la clochardisation des services publics. Et le tout a été financé par la dette, qui approche désormais 120 % du PIB.
Un horizon politique, enfin. La situation est intenable, et l’Union européenne s’en mêle. L’austérité est devant nous. Mais pas n’importe quelle austérité : celle qui prolongera la même logique, en démantelant un peu plus les services publics et en épargnant les patrimoines. La gestion de l’État, et donc de l’économie du pays, va s’avérer périlleuse dans les 15 ans à venir. Nous la surveillerons de très près sur Élucid.
Cette analyse graphique originale d’Olivier Berruyer pour Élucid est une mise à jour de notre suivi régulier et actualisé des grands indicateurs économiques.
Source : Elucid
8 juin, par Eric Toussaint , Olivier Berruyer
15 juillet 2014, par Olivier Berruyer
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