Le lancement de l’appel pour l’annulation de la dette publique africaine est un événement majeur

26 juin par Gustave Massiah


Dans le cadre de la cérémonie de lancement de l’Appel pour l’annulation de la dette africaine dans le cadre de la Covid-19, qui avait lieu ce 23 juin 2020 à Dakar, voici le message de Gustave Massiah, représentant du CRID au Conseil International du Forum Social Mondial.

Le lancement de l’appel pour l’annulation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique africaine est un événement majeur et je suis heureux d’y apporter le salut de nombreux mouvements qui participent au Forum Social Mondial.

Cet appel répond à un double défi :

  • Le défi du vieux monde qui est toujours là
  • Le défi de la rupture ouverte par la crise pandémique.

La dette est un nœud, un des nœuds qui fait tenir le vieux monde. Celui qui résiste à la décolonisation, qui maintient la dépendance et qui renforce les discriminations.

En 1955, le programme de la décolonisation était défini, à Bandoeng : l’indépendance des états, la libération des nations, la révolution des peuples. La première phase de la décolonisation a été atteinte, celle de l’indépendance des Etats dont on a pu mesurer les limites. La deuxième phase de la décolonisation ne fait que commencer.

En 1973 et 1977, les non-alignés s’affirment et la crise de l’augmentation des prix du pétrole marque leur irruption sur la scène mondiale. La réponse est donnée dès 1975 par le G5 G5 Le G5 est né d’une initiative des États-Unis et du Royaume-Uni qui en 1967 ont réuni les ministres des Finances des cinq premiers pays industrialisés (Allemagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Japon). Le G5 donne le ton au niveau du G7. qui deviendra le G7 G7 Groupe réunissant les pays les plus puissants de la planète : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon. Leurs chefs d’État se réunissent chaque année généralement fin juin, début juillet. Le G7 s’est réuni la première fois en 1975 à l’initiative du président français, Valéry Giscard d’Estaing.  : endettez-les ! Endettez-les et ligotez-les !

Le néolibéralisme est la réponse à la décolonisation et aux luttes sociales qui se développent y compris dans les pays du Nord. La dette et l’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
vont s’opposer à l’indépendance des Etats et empêcher l’évolution vers la libération des peuples.

L’altermondialisme est le mouvement antisystémique du néolibéralisme. Il commence dès le début des années 1980, dans les pays du Sud, en Afrique, en Asie, en Amérique Latine dans les mouvements cotre la dette et contre les PAS.

En 1989, après la chute du mur de Berlin, le capitalisme néolibéral complète le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
avec l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
(l’Organisation Mondiale du Commerce). La dette est toujours l’arme première du capitalisme néolibéral.

Le mouvement altermondialiste répond par des manifestations internationales autour du mot d’ordre : le droit international ne doit pas être subordonné aux droits aux affaires.

Le recours au droit international pour traiter de la dette est mis en avant dans la session, sur le FMI et la Banque Mondiale, du Tribunal Permanent des Peuples, à Berlin en 1988. Et dans les manifestations à Madrid et Washington, en 1994, pour les 50 ans de Bretton Woods.

Après Jubilée 2000, la Banque Mondiale prétend se rallier à la réduction de la pauvreté et prétend consulter la « société civile ». Au Cameroun, elle publie un rapport affirmant que 90% de la société civile a été consultée et a donné son accord. Paul Samangassou, directeur de Caritas Cameroun publie un communiqué en expliquant que Caritas n’a jamais été consultée et ne fait donc peut-être pas partie de la société civile. Le rapport est retiré !

En 1989, à Paris, le mot d’ordre était : dette, colonies, apartheid, ça suffat comme ci ! Il reste actuel. Dette, c’est notamment la création du CADTM et le mot d’ordre d’annulation des dettes illégitimes et odieuses. Colonies, c’est le refus de la remise en cause de la décolonisation et la prise de conscience de l’actualité de la continuité entre l’esclavage et la colonisation. Apartheid, c’est la relation entre les inégalités et les discriminations, c’est le mouvement antiraciste magnifiquement mis en avant par le refus des assassinats de George Floyd, d’Adama Traoré et de tant d’autres.

Cette liaison entre l’esclavage, la colonisation et la dette est illustrée par la dette de Haïti que la France a imposé pour payer les indemnités versées aux esclavagistes après la libération de Haïti et que la France a encaissé, sans vergogne, de 1825 jusqu’en 1950.

Le mot d’ordre d’annulation de la dette publique africaine va encore plus loin. La pandémie et le climat démontrent que l’écologie remet en cause toutes les prétendues certitudes du FMI et de la Banque Mondiale sur le développement dont la dette est le verrou.

Dans la période qui s’ouvre, les contradictions vont s’approfondir. Nous serons confrontés à une tentative de reprise en main par une stratégie du choc et c’est sur le front de la dette pour imposer les politiques d’austérité que la bataille sera la plus dure. La crise financière de 2008 a montré comment la dette publique a servi à sauver les banques et a été remboursée par les politiques austéritaires qui combinent l’austérité à l’autoritarisme et aux guerres.

Mais dans les résistances à la stratégie du choc, la bataille pour l’hégémonie culturelle est engagée. L’idée de la primauté des droits et de l’égalité des droits s’impose et devient une évidence ; droit à la santé, droit au revenu et au travail, droit à l’éducation, … L’égalité des droits, le refus des discriminations et le respect des libertés individuelles et collectives fondent les mobilisations.

La crise pandémique a clairement montré la perte de résilience des empires états-unien et européen. Le système international doit être réinventé. C’est dans cette perspective que se situe la campagne pour l’annulation de la dette publique africaine.



Gustave Massiah

est une des personnalités centrales du mouvement altermondialiste. Ingénieur et économiste, né en 1938 au Caire, a présidé le CRID (Centre de recherche et d’information pour le développement), galaxie d’associations d’aide au développement et de soutien aux luttes des pays du Sud, et a été vice-président d’Attac-France de 2003 à 2006.