Le manifeste de Palantir prône un monde dominé par les capitalistes technologiques, la discrimination et la guerre

1er juin par Romaric Godin


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Le texte publié sur X confirme la volonté du capital technologique de prendre le contrôle de l’État. Avec pour ambition de construire un monde violent et répressif qui lui sera profitable, où la démocratie sera vidée de son sens.



Le manifeste de Palantir en 22 points, publié sur le réseau social X le 18 avril (lire les annexes) et mis en avant par les algorithmes de l’entreprise d’Elon Musk, peut ne pas apparaître comme une nouveauté. Il concentre les positions défendues depuis quinze ans par l’un de ses fondateurs, Peter Thiel, et résume en grande partie le livre The Technological Republic, paru en février 2025 et coécrit par le président de l’entreprise Alex Karp et par Nicholas Zamiska, son conseiller juridique.

Mais ce n’est pas tout à fait la même chose de publier un livre sous un nom d’auteur et de produire un manifeste, c’est-à-dire un programme simplifié sous forme de feuille de route politique, depuis le compte officiel d’une entreprise.

La société technologique spécialisée dans le maintien de l’ordre, le renseignement et la sécurité, grande gagnante de la guerre en Iran, a en fait publié un texte important du crépuscule du néolibéralisme. Il montre que le capitalisme de rente, pour survivre, doit prendre le contrôle sur la rente suprême, l’État. Et, pour ce faire, il lui faut à la fois discréditer la légitimité démocratique de ce dernier et remplacer la servitude volontaire de la démocratie par une obéissance craintive.

La politique est le terrain de jeu des entreprises et en particulier des entreprises technologiques

Le premier message envoyé par son manifeste est que Palantir est devenu un acteur politique, avec des ambitions et des objectifs. Tout le reste en découle : la politique n’est plus l’apanage d’une classe de citoyens à part ou des citoyens eux-mêmes, elle est le terrain de jeu des entreprises et en particulier des entreprises technologiques.

Et si la politique est un secteur dans lequel un groupe technologique peut évoluer à visage découvert, c’est que la fonction même du capital technologique change. Désormais, il a pour vocation à viser le contrôle de l’État, ce qui est l’objectif premier de l’action politique. Ce n’est pas Alex Karp ou Peter Thiel qui veulent s’emparer de la Maison-Blanche à l’image d’un Donald Trump.

Non, c’est bien le capital technologique lui-même qui veut contrôler l’État, pour en faire un outil entre ses mains. Il se veut à la pointe d’un nouveau capitalisme d’État. Non pas celui où l’État venait aider le capital ou s’y substituer, mais celui où le capital même devient l’État, où les fonctions de l’État deviennent des moyens d’action en vue de l’accumulation de ce capital propre.

Le détail de ce manifeste doit être lu dans cette optique : un changement majeur de régime dans lequel l’État doit être mis à la disposition d’un groupe capitaliste. Une telle bascule suppose évidemment un changement radical de légitimation du pouvoir. Le manifeste de Palantir tente de construire cette nouvelle légitimité.

 La légitimité politique du capital technologique

Cette légitimité se construit doublement, de façon affirmative et de façon négative. Dans le point 3 du manifeste, Palantir, paraphrasant le philosophe Jürgen Habermas (ancien professeur d’Alex Karp, lequel a avoué avoir fondé Palantir après avoir été rejeté par lui), proclame : « La décadence d’une culture ou d’une civilisation […] ne sera pardonnée que si cette culture est capable de produire de la croissance économique et de la sécurité pour le public. »

C’est le point de départ de la pensée de Palantir. La légitimation du pouvoir est désormais issue de cette double source : l’accumulation et la sécurité. Deux piliers qui, selon le manifeste, ne peuvent être fournis que par le capital technologique fondé sur l’IA.

C’est lui qui est capable de produire des armes destinées à remplacer la dissuasion nucléaire par la dissuasion par l’IA (point 12), c’est lui qui peut assurer la course à l’armement de l’IA sans en passer par des débats éthiques et politiques interminables (points 5 et 7), c’est lui enfin qui peut mettre l’IA au service de la sécurité publique (point 17).

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Enfin, c’est ce capital incarné par Palantir qui est capable de produire de la vraie technologie, celle qui est capable d’agir sur la société, en sortant de la « tyrannie des applications » critiquée dans le point 2, c’est-à-dire d’une recherche technologique à bas coût, mais aussi à bas rendement, devenue une sorte de routine.

Dans l’esprit d’Alex Karp, le capital technologique peut fonder une nouvelle croissance en promouvant de nouveaux gains de productivité massifs, inaccessibles à la logique des applications. Mais ce bond économique ne peut pas se faire dans le cadre ancien du marché concurrentiel mondialisé.

 La critique du capitalisme démocratique

La société démocratique est un obstacle au développement du capital technocratique

C’est l’autre face de la légitimité revendiquée par Palantir : elle se fonde sur la crise de légitimité du capitalisme démocratique. Depuis longtemps, Peter Thiel souligne lui-même que la société démocratique est un obstacle au développement du capital technocratique.

Les exigences démocratiques freinent en permanence les possibilités qui sont offertes par le capital technologique. La « société de la délibération » chère à Jürgen Habermas est ici présentée comme le mal absolu : elle construit de faux débats comme celui de s’interroger sur l’usage militaire de l’IA (point 5), elle « psychologise » la politique en obligeant à intérioriser des visions de « personnes » que l’on « ne pourrait jamais rencontrer » (point 10), elle méprise les milliardaires (point 16), elle favorise la « prudence » en politique au détriment de la détermination (point 19), elle relativise la supériorité des cultures où règne l’accumulation et qui ont produit « des merveilles » (point 21).

« Nous devons résister à la tentation d’un pluralisme vide et creux », résume le point 22 en guise de conclusion.

En corollaire, la critique porte jusqu’au capitalisme néolibéral qui a accompagné cette société démocratique, et dont Palantir rejette la forme nucléaire : la multinationale mondialisée soumise à la concurrence internationale. Le capital qui prétend à la politique est ici national : dans le point 1, Palantir présente son engagement comme le paiement d’une « dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
morale »
envers le pays qui a permis au secteur technologique d’émerger. La Silicon Valley a une « obligation positive de participer à la défense de la nation », et le capital technologique doit prendre le pouvoir pour lutter contre un « ennemi », jamais nommé mais omniprésent.

L’ère de la multinationale est donc terminée. Le capital doit s’assumer états-unien parce qu’il doit devenir les États-Unis. Et en cela, il ne lui est pas permis de se laisser divertir de son ambition politique par la concurrence ou le marché. « Nous devrions applaudir ceux qui tentent de bâtir là où le marché n’a pas su agir », résume le point 16 : pour bâtir, il faut contourner le marché. Et la meilleure façon de le contourner est de fusionner avec l’État.

C’est bien pour cela que l’État démocratique, classiquement jugé obèse, doit disparaître (point 8). Car il doit surtout cesser d’encadrer l’action du capital : « Les fonctionnaires n’ont pas besoin d’être nos prêtres. » Derrière cette phrase, il y a évidemment d’abord la critique de l’aspect moralisateur de l’État démocratique, qui est un élément central de la critique nietzschéenne de la modernité par Palantir.

La démocratie est jugée comme le régime des faibles qui utilisent la morale et la transparence pour dominer les forts. C’est dans cette lecture de La Généalogie de la morale, de Friedrich Nietzsche, qu’il faut comprendre le point 9 sur l’absence d’indulgence envers les puissants, qui « pourrait nous laisser une galerie de personnages à la barre que nous regretterons » ou encore des dégâts de la transparence de la vie publique (point 17).

Mais derrière cette dénonciation des « fonctionnaires-prêtres », il y a aussi la reprise de la critique libertarienne de l’État néolibéral qui voulait encadrer les marchés et leur donner des normes. Pour Palantir, cet encadrement est impossible parce que l’État n’est pas économiquement viable (« Toute entreprise qui rémunérerait ses employés comme le gouvernement fédéral rémunère les fonctionnaires aurait du mal à survivre », point 8).

 Le monde de la nuit, de la violence et de la mort

La guerre, seule activité aujourd’hui clairement rentable de l’IA

Une fois cette légitimité proclamée, Palantir déroule son programme. Le capital technologique au pouvoir va construire un monde à son service. La guerre, seule activité aujourd’hui clairement rentable de l’IA, est donc remise à l’ordre du jour. Le « soft power » est rejeté comme une faiblesse : place au « hard power » (point 4), tant à l’étranger qu’au sein même de la société états-unienne, où « la Silicon Valley doit jouer un rôle dans la lutte contre la criminalité violente » (point 17).

Pour assurer un tel ordre, Palantir passe par de vieilles ficelles : la défense de la civilisation. Il est ainsi piquant de voir que dans un texte qui appelle à la destruction de tous les contre-pouvoirs démocratiques, les points 13 et 14 justifient ce durcissement du pouvoir au nom de la défense des « valeurs progressistes » et de la « paix extraordinairement longue » basée sur la « puissance états-unienne ».

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Ce paravent n’est que le faux nez d’un nationalisme radical. En tant que pointe prétendument avancée de la culture occidentale ayant produit des « avancées vitales », les États-Unis devraient engager le combat contre les cultures externes « régressives et dysfonctionnelles » (point 21). Et c’est au capital technologique d’assumer la direction des opérations. Le retour du capital à la nation se traduit par un retour à la hiérarchie des cultures.

C’est aussi dans ce suprémacisme qu’il faut comprendre la volonté de réarmer l’Allemagne et le Japon (point 15) : il s’agit d’effacer une « surcorrection » héritée de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et ce n’est pas le fruit du hasard. L’Allemagne nazie comme l’Empire japonais justifiaient leur militarisme par la défense de la civilisation. Palantir s’inscrit ouvertement, quoique de façon oblique, dans cette continuité.

On pourrait discuter longuement de l’aspect fasciste ou non de ce texte. Mais ce qui est certain, c’est qu’il défend un monde où la démocratie est vidée de son sens et n’est qu’un étendard justifiant une politique de domination et de prédation. Le discours de salut de la civilisation est un classique de l’extrême droite qui permet de refaire une unité politique autour de la nation, de la religion (point 20) et d’une élite combattante.

Alex Karp et les siens veulent faire du monde un lieu détestable, basé sur la supériorité des capitalistes technologiques, la discrimination et la guerre. Ils veulent une société militarisée où la joie est exclue, et la menace constante. C’est le monde de la nuit, de la violence et de la mort.

 Contre quoi lutter ?

Les néolibéraux et les centristes s’émeuvent à juste titre de ce manifeste qui les cible directement. Mais, face à un tel horizon, leur projet de société est impuissant. Bien sûr, on peut toujours considérer que, devant un tel plan, le néolibéralisme d’un Emmanuel Macron est un moindre mal. C’est un argument qui sera sans doute utilisé massivement dans les prochains mois et les prochaines années.

Mais cette résistance est un piètre rempart. Car c’est oublier que ces monstres ne viennent pas de nulle part. Ils sont le produit même du néolibéralisme et de son échec. Ce sont les politiques mises en place dans les années 1980 qui ont permis de donner naissance à ces groupes technologiques ayant échappé à leurs créateurs et entendant s’en débarrasser. 

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C’est aussi oublier que de telles monstruosités prospèrent bel et bien sur l’échec du capitalisme démocratique et de la promesse néolibérale de prospérité. Le seul élément vrai dans ce manifeste, c’est que la société issue de la contre-révolution néolibérale n’a plus grand-chose à offrir aux populations – c’est pourquoi ce type de texte peut avoir un tel impact politique.

Pour contrer Palantir, il faut s’attaquer aux racines du problème

Enfin, c’est oublier que les néolibéraux eux-mêmes sont engagés activement dans un glissement vers des logiques autoritaires, discriminatoires et répressives. Le double quinquennat qui s’achève l’a assez prouvé en ce qui concerne la France. Ceux qui se présentent comme des résistants aux délires de Palantir pourraient bien n’en être qu’une version édulcorée, ne serait-ce que parce qu’ils ne remettent jamais en question la logique du capitalisme, pourtant en cause ici.

Pour contrer Palantir, il faut non seulement prendre au sérieux le danger que représente cet acteur, mais aussi s’attaquer aux racines du problème : le caractère profondément destructeur de la logique capitaliste. Pour sauver la démocratie, l’environnement et la société, il est nécessaire de combattre le principe fondamental qui l’attaque désormais de front.


Romaric Godin

Journaliste à Mediapart. Ancien rédacteur en chef adjoint au quotidien financier français La tribune.fr
Romaric Godin suit les effets de la crise en Europe sous ses aspects économiques, monétaires et politiques.