Forum social mondial (FSM) Dakar 2011

Le mouvement hip hop monte au créneau pour l’annulation de la dette du tiers monde

2 février 2011 par Olivier Bonfond


Un concert de mobilisation dans la banlieue de Dakar

Le samedi 29 janvier 2011, la Coalition pour l’Annulation de la Dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du Tiers Monde (CADTM Sénégal), et le collectif G HIP HOP ont organisé un concert (gratuit) en faveur de l’annulation de la dette du Tiers Monde. Réalisé à Guediawaye, grande banlieue populaire de Dakar, ce concert a rassemblé environ 5000 personnes. Au total, ce sont plusieurs dizaines d’artistes qui sont montés (bénévolement) sur scène pendant 6 heures pour fournir un spectacle culturel de grande qualité, mais aussi pour inviter les populations à se battre collectivement contre toutes les injustices que les populations du Sénégal et d’Afrique subissent au quotidien.

Un album hip hop pour un monde sans dette et sans oppression

Ce concert constituait également le moment du lancement officiel du nouvel album « Prise de conscience collective ». Cet album, co-produit par le CADTM et YOUKOUNGKOUNG Productions, réunit 19 groupes de rap sénégalais qui proposent des chansons visant à sensibiliser les populations sur les grandes thématiques portées par le mouvement altermondialiste.

La problématique de la dette du tiers-monde constitue le fil rouge de cet album. Interprété par le groupe Keurgui, le premier titre « Quelle dette ? » est on ne peut plus clair : si une dette existe effectivement, les créanciers ne sont pas ceux que l’on croit. L’esclavage, le colonialisme et le néocolonialisme constituent une « dette de sang » que les puissances du Nord ne pourront jamais rembourser. Tandis qu’avec un « Refuse to pay », le dernier titre montre l’alternative, la voie à suivre.

Tout au long de l’album, les rappeurs s’expriment en tant que porte-parole, témoins, voix des sans voix,… afin de sensibiliser le monde sur les dures réalités vécues par les populations africaines. Avec le titre « Jigeen », le groupe (de femmes) « Gotal » parle de la question centrale de la lutte des femmes africaines contre l’oppression patriarcale. Notons que cet album donne une place importante aux artistes « underground » [1]. Ces artistes, pour qui la précarité et les difficultés à se déplacer, se loger, communiquer -sans parler d’enregistrer une composition - font partie du quotidien, sont sans aucun doute les mieux placés pour exprimer ce que vit la grande majorité des populations.

Cet album est également un album anti-systémique qui dénonce l’impérialisme et le système capitaliste (titre n° 8 : DRK : « Fuck da system »). Si cet album ne manque évidemment pas de dénoncer puissamment les injustices sociales, il ne se situe pas uniquement dans le registre de la résistance ou la dénonciation. Il veut à la fois porter un message d’espoir (écoutez l’excellente chanson « Keep you head up » de Bat’haillon Blin D) tout en proposant des alternatives concrètes, comme par exemple avec le titre n° 6 « Konsommé sénégalais », interprété par le rappeur Gnagass.

L’album « Prise de conscience collective » affirme également, comme le CADTM le fait depuis 20 ans, que la construction d’un monde socialement juste est possible mais que pour ce faire, il est nécessaire de faire converger les luttes. Le sous-titre de l’album est là pour le rappeler : « Pour un monde sans dette et sans oppression : globaliser les luttes contre le capitalisme. »


« Fou malade » du groupe Bat’haillons Blin D


« Keurgui »

Articuler les combats sociaux pour remporter des victoires

En réalisant cet album et ce concert, le CADTM participe activement à la réussite du prochain Forum social mondial qui se déroule du 6 au 11 février 2011 à Dakar.

Cependant, au-delà de l’événement FSM, aussi important soit-il, il s’agit de créer les conditions pour remporter des victoires concrètes contre la logique capitaliste. Mais pour changer les rapports de forces et remporter ces victoires, que ce soit sur le plan d’une répudiation de la dette ou d’une autre revendication sociale, nous savons toutes et tous ce qu’il faut faire : il faut construire un mouvement social conscient, critique, solidaire et capable d’organiser de puissantes mobilisations populaires.

C’est dans cette perspective que le CADTM et le mouvement hip hop ont travaillé activement ces derniers mois. Afin de construire une collaboration solide et durable, de nombreuses activités ont été réalisées en commun : journée de formation sur la dette, élaboration collective du projet d’album, conférence de presse, organisation du concert, préparation d’activités co-organisées pendant le FSM, mais aussi réunions larges visant à échanger les connaissances, les visions, les expériences de luttes, et définir les actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
collectives à mener dans l’avenir. Ces différentes activités ont logiquement renforcé la conscience critique des deux mouvements et leur envie d’agir ensemble.

En s’engageant de manière militante bénévole dans cet album et ce concert, le mouvement hip hop, avec toute sa puissance poétique, s’est mis au service de la répudiation de la dette des pays du Sud, et donc indirectement au service de la CADTM Sénégal. D’un autre côté, la CADTM Sénégal s’est engagée à soutenir activement le mouvement hip hop, qui, ne l’oublions pas, est également un mouvement social qui joue un rôle important dans le combat pour la justice sociale et le respect de la nature. Très concrètement et dans un premier temps, la CADTM Sénégal va se solidariser dans les mois qui viennent avec le mouvement « Y en a marre ! », créé il y a quelques semaines par le chanteur Thiat du groupe Keurgui. Ce mouvement veut rassembler et mobiliser tous les citoyens et les citoyennes du Sénégal qui en ont marre de subir depuis plusieurs années les incessantes, intempestives et frustrantes coupures d’électricité. Ces coupures ont déjà provoqué de nombreuses manifestations et actions spontanées de la part de la jeunesse. La CADTM Sénégal fera de son mieux pour renforcer et consolider ce mouvement.

Pour le CADTM International, un des grands défis est de sortir du FSM avec une CADTM Sénégal plus forte, renforcée par l’intégration de nouveaux militants et la création de nouvelles collaborations avec d’autres mouvements sociaux. C’est ainsi que la question de la répudiation de la dette au Sénégal deviendra une évidence pour les populations et une obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
sociale pour les dirigeants.

Les peuples de Tunisie et d’Egypte montrent la voie aux peuples africains et du monde pour nous aider à rompre avec la logique de fatalité, ce qui est fondamental dans la difficile et âpre lutte contre le grand capital, qui n’a d’autre soif que celle du profit, encore et toujours. Espérons que le Forum social mondial de Dakar 2011 constituera un moment fort de contrepoids de cette logique mortifère, où tous les mouvements sociaux présents consolideront leurs liens de solidarités, en les faisant passer du stade des principes à la réalité concrète.




Notes

[1Par artistes underground, on entend des artistes pas ou peu connus sur la scène publique.

Olivier Bonfond

est économiste et conseiller au CEPAG (Centre d’Éducation populaire André Genot). Militant altermondialiste, membre du CADTM, de la plateforme d’audit citoyen de la dette en Belgique (ACiDe) et de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015.
Il est l’auteur du livre Et si on arrêtait de payer ? 10 questions / réponses sur la dette publique belge et les alternatives à l’austérité (Aden, 2012) et Il faut tuer TINA. 200 propositions pour rompre avec le fatalisme et changer le monde (Le Cerisier, fev 2017).

Il est également coordinateur du site Bonnes nouvelles

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