Les post-fascistes italiens au pouvoir

Le retour en force en Europe des vieux démons de l’entre-deux-guerres !

27 septembre par Yorgos Mitralias


« Conférence de presse avec Giorgia Meloni » by Luca Ciriani is licensed under CC BY-ND 2.0. To view a copy of this license, visit https://creativecommons.org/licenses/by-nd/2.0/?ref=openverse.

« Jours de 1922 ? Pas encore mais l’Italie est sur la bonne voie pour “fêter” dans quatre ans le centenaire de la montée de Mussolini et de son mouvement fasciste au pouvoir avec un régime qui lui ressemblera - presque - comme deux gouttes d’eau ! » C’est avec cette phrase prémonitoire, en guise d’avertissement, que s’ouvrait notre article écrit au lendemain des élections italiennes de mars 2018 remportées alors haut la main par la Lega de Salvini [1]. Quatre ans plus tard, c’est à dire aujourd’hui, force est de constater que -hélas- notre pronostic est pleinement confirmé par les faits : le centenaire de l’accession de Benito Mussolini au pouvoir, en octobre 1922, coïncidera avec l’accession au pouvoir de la post-fasciste Giorgia Meloni et de ses Fratelli d’Italia, le parti qui n’est que la continuation du MSI fondé et dirigé par Giorgio Almirante et autres éminences de la Repubblica di Salò, le dernier et minuscule État fantoche de Mussolini sous influence des nazis allemands !



Si l’on en juge par les premières « analyses » du résultat de ces élections pas les habituels « spécialistes » et autres commentateurs attitrés de nos médias européens, la suite de notre article du lendemain des élections italiennes de 2018 resterait aussi valable au lendemain des élections de 2022 : « Pourquoi cette introduction plutôt atypique quand tout le monde ne parle que de la victoire des “populistes”, du triomphe des “eurosceptiques”, de la défaite du “centre-gauche” et évidemment, du chaos post-électoral et de la probable “ingouvernabilité” de l’Italie ? Tout simplement parce que nous préférons regarder un peu plus loin que le bout de notre nez, pour voir non pas les épiphénomènes mais l’essence des choses au moment où en Italie sont en gestation des développements qui vont marquer notre vie ici aussi en Grèce ! » Et en effet, au-delà du « populisme » qui caractérise des pans entiers du programme de la coalition des vainqueurs des élections italiennes, de leurs divergences par ailleurs très réelles, et de la probable « ingouvernabilité » qui peut en résulter, le fait principal de ces élections italiennes est... qu’effectivement « en Italie sont en gestation des développements qui vont marquer notre vie ici aussi en Grèce », comme d’ailleurs partout en Europe et peut être dans le monde entier !

L’arrivée au pouvoir en Italie de la coalition d’extrême droite, dominée par les post-fascistes de Giorgia Meloni, change la donne en Europe provoquant une ultérieure et encore plus profonde modification des rapports de force en faveur de l’extrême droite européenne et de son aile post-fasciste

Pourquoi ? Mais, parce que l’arrivée au pouvoir en Italie de la coalition d’extrême droite dominée par les post-fascistes de Giorgia Meloni, change la donne en Europe provoquant une ultérieure et encore plus profonde modification des rapports de force en faveur de l’extrême droite européenne et de son aile post-fasciste. Les conséquences en seront cataclysmiques. Tout d’abord, dans une série des pays européens, le triomphe électoral des Fratelli d’Italia va approfondir et accélérer la crise déjà existante des grands partis de la droite plus ou moins classique (comme la Démocratie Chrétienne), encourageant leurs ailes d’extrême droite qui auront le sentiment que leur heure est venue, soit à revendiquer leur direction, soit à faire scission à l’instar de l’aile franquiste du parti Populaire espagnol qui a scissionné pour créer Vox.

Prise en sandwich entre la pression extérieure venant des divers Orban européens et celle de l’intérieur exercée par leurs oppositions d’extrême droite, ces grands partis gouvernementaux vont se fragiliser de plus en plus et feront ce qu’ils ont toujours fait quand ils veulent se protéger face à la concurrence de l’extrême droite : imiter cette extrême droite pour la battre... sur son terrain en empruntant plusieurs thèmes et pratiques de ses politiques racistes, sexistes, ultra-nationalistes et liberticides ! Et évidemment, ces dérives ultra-droitières de la droite classique vont avoir leur répercussion à Bruxelles, au sein de la Commission européenne dominée traditionnellement par le Parti Populaire Européen.

Mais, attention : tous ces événements et développements en cascade déjà -presque- historiques, n’auront pas lieu à une époque « normale », mais en pleine crise européenne et peut-être mondiale sans précédent depuis la fin de la dernière Guerre mondiale. Une crise accélérée, sinon provoquée, par la guerre de Poutine et son impérialisme grand-russe contre l’Ukraine et son peuple. La conséquence en sera que cette extrême droite européenne triomphante qui ne cache pas ses affinités, sinon son soutien, à Poutine et son régime fascisant, fera sentir son poids accru aussi à ce niveau, en s’alignant à Orban afin de rompre l’isolement international de Poutine. En somme, il va sans dire qu’un grand bénéficiaire du triomphe de Giorgia Meloni est Poutine et ses semblables de par le monde. C’est à dire, l’Internationale Brune en gestation [2]...

Mais, pourquoi l’Italie et pourquoi son raz de marée post-fasciste électoral accentué par la virtuelle disparition de sa gauche ? Comment se fait-il que l’Italie du « plus grand parti communiste du monde occidental » et des mouvements sociaux radicaux et de masse, s’est transformée aujourd’hui en premier grand pays européen doté d’un gouvernement d’extrême droite dominé par les post-fascistes ? La réponse tient à ce qu’on pourrait appeler ...les suicides successifs des gauches italiennes. D’abord, le suicide du PCI -déjà en crise et plus que réformiste- qui a été pratiquement liquidé à froid par des directions de plus en plus sociale-démocrates de droite en quête de « respectabilité » bourgeoise, pour aboutir -après maintes métamorphoses- à l’actuel Parti Démocrate. Un PD qui n’a rien de « gauche », en commençant par ses dirigeants : tant le présent Enrico Letta que le plus illustre de ses prédécesseurs Mateo Renzi sont des purs produits de la Démocratie Chrétienne (DCI) sans aucune attache à la gauche italienne. D’ailleurs, Renzi, qui ne cache pas ses rapports avec... le palais Saoudien, vient d’offrir ses services à Giorgia Meloni…

Et ensuite, le suicide de la gauche radicale italienne, et plus précisément de son parti de loin le plus important, celui de Rifondazione Comunista, qui a initié son effondrement (fulgurant) quand sa direction a décidé de lier son sort au sort du très bourgeois et néolibéral gouvernement du banquier Romano Prodi. Le résultat fut que Rifondazione est passé en un temps record, de l’énorme prestige qu’elle avait acquis en tant qu’expression politique des mouvements sociaux italiens et locomotive de la gauche radicale européenne, au discrédit galopant que lui procuraient les crises internes combinées aux successives défaites électorales et la fuite d’un grand nombre de ses militants.

Le trou laissé dans le « peuple de gauche » italien par les « suicides » de ses gauches a été béant et n’a pas tardé à être progressivement comblé par des démagogues populistes ou même par des réactionnaires racistes . À la suite de l’opération « Mani pulite » qui a contribué à la disparition subite des partis Socialiste et Démocrate Chrétien qui gouvernaient le pays, et la grave crise économique aidant, la société italienne déboussolée, en colère et à la recherche des messies, s’est tournée d’abord vers Berlusconi dont le bilan a été catastrophique : le berlusconisme, ce mélange de cynisme néolibéral, de vulgarité de nouveau riche, de racisme et d’extrême sexisme agressif, et d’un amoralisme décomplexé, a fait et continue de faire des ravages car il a pris racine dans la société italienne et coule désormais dans ses veines.

Désormais, le terrain était préparé pour l’apparition d’autres « messies », d’autant plus que Berlusconi avaient banalisé l’extrême droite et les post-fascistes, s’alliant avec la Lega Nord de Bossi et surtout avec l’Alleanza Nazionale qui a succédé au vieux MSI, prenant comme vice-président de ses gouvernements son dirigeant Gianfranco Fini, et offrant le ministère de la Jeunesse à une jeune néofasciste du nom de...Giorgia Meloni. C’est ainsi que même le météorite anti-berlusconien et prétendument « anti-système » appelé Movimento 5 Stelle n’avait aucun problème à flirter ouvertement avec des néofascistes. Comme par exemple quand son fondateur et gourou, le comique Beppe Grillo donnait la main au chef des fascistes de Casa Pound et lui proposait d’inclure ses « camerati » dans les listes électorales de son parti…

Alors, à l’opposé de ce qui est arrivé aux autres « messies » (Salvini, Grillo…), qui sont entrés en crise aussi vite qu’ils ont monté en flèche, Giorgia Meloni et ses Fratelli d’Italia semblent -malheureusement- bien armés pour durer. La situation est donc grave et la menace terrible. Et rien n’illustre mieux cette terrible menace que le très emblématique résultat des élections au plus populaire des quartiers de Rome, à la commune de Sesto San Giovanni, ce bastion historique de la gauche, appelé aussi communément « il Stalingrado italiano » : pour la première fois, son nouveau député n’est pas de gauche. C’est la fille de Pino Rauti, le « pape » du néofascisme italien et européen durant la deuxième moitié du XXe siècle, fondateur d’Ordine Nuovo et dont le nom a été impliqué dans les plus sanglants actes de terrorisme néofasciste des années de la « stratégie de la tension » en Italie...


Yorgos Mitralias

Journaliste, Giorgos Mitralias est l’un des fondateurs et animateurs du Comité grec contre la dette, membre du réseau international CADTM et de la Campagne Grecque pour l’Audit de la Dette. Membre de la Commission pour la vérité sur la dette grecque et initiateur de l’appel de soutien à cette Commission.

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