Les miettes de l’empire colonial français

1er avril 2025 par Patrick Le Moal


Par Superbenjamin — Ce fichier est dérivé de  : Blank Map World Secondary Political Divisions.svg, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=45369160

Ancienne puissance coloniale, la France fait perdurer son empire pour garder une influence internationale. Et ce sont les peuples qui en payent le prix.
Retour sur les enjeux stratégiques et politiques, par Patrick Le Moal.



 L’impérialisme est l’identité du capitalisme français

La France a construit sa richesse sur l’exploitation d’un empire colonial dès le 16e siècle. La traite atlantique a permis l’accumulation primitive essentielle au développement industriel, sur la déportation de millions d’AfricainEs, l’organisation des colonies en outil de production esclavagiste pour le rayonnement du commerce européen et l’enrichissement de la bourgeoisie française. La victoire de la révolution haïtienne prive la France de sa colonie la plus rentable. Elle va alors chercher d’autres territoires à exploiter à partir de 1830 avec la conquête de l’Algérie, et constituer en un siècle le second empire colonial. Ces colonies vont jouer un rôle central dans le développement économique et le rôle géopolitique mondial du capitalisme français, jusqu’à la vague de décolonisation des années 1950-1960. Qu’en reste-t-il ?

 Les nouvelles formes de l’économie de comptoir

Les miettes de l’empire, ce sont 5 « DOM [1] », Martinique, Guadeloupe, Guyane, la Réunion, Mayotte, et une dizaine de territoires dont les plus peuplés sont la Kanaky et la Polynésie. Soit 2,7 millions d’habitantEs, 885 000 à la Réunion, entre 200 000 et 400 000 dans les autres. Si la Kanaky, la Guyane et surtout Mayotte enregistrent une forte croissance démographique, la population diminue en Guadeloupe et Martinique.

Tous les échanges économiques entre les colonies et la France se font selon le modèle royal de l’« exclusif colonial » qui interdisait toute relation commerciale avec l’étranger, toute production risquant de concurrencer la métropole. Le monopole de pavillon a perduré en fait jusqu’à aujourd’hui.

Mais on n’est plus au 18e siècle : actuellement, les importations sont de 3 à 10 fois plus importantes que les exportations ! Y compris pour la Kanaky, qui produit 6,5 % du nickel mondial (30 % des ressources connues) ou même la Guyane avec l’or et le pétrole. L’agriculture reste structurée par les productions coloniales selon les pays : banane, canne à sucre, bois exotiques, vanille, ylang-ylang, elles jouent un rôle limité dans les échanges, et il n’y a pas d’autosuffisance alimentaire, par exemple en Martinique, seulement 20 % de culture vivrière. Dans la plupart, Antilles, la Réunion, Polynésie le tourisme joue un rôle central. Partout le secteur des services est crucial. Et en Guyane, le centre spatial de Kourou.

Les firmes françaises et leurs relais maîtrisent la chaîne d’approvisionnement. Le plus connu est le groupe martiniquais Bernard Hayot, descendant des esclavagistes qui domine la grande distribution, la vente automobile partout : Antilles, Guyane, la Réunion, Kanaky, certains pays africains, et fait la loi sur les prix. En Martinique, les prix sont plus élevés de 17 % en moyenne, de 40 % pour ­l’alimentation.

 Des inégalités records

Les coloniséEs sont bien loin des niveaux de vie français : les taux de chômage « officiels » sont plus de deux fois supérieurs (entre 17 % et 23 %) voire quatre fois plus (Mayotte). Aux Antilles et en Guyane, une personne sur cinq vit en dessous du seuil de pauvreté local, fixé à 820 euros mensuels en Martinique, 790 euros en Guadeloupe, 550 euros en Guyane. À Mayotte quatre habitants sur dix vivent en dessous du seuil fixé à 160 euros mensuels.

La dépendance économique s’accompagne de mesures assurant une présence française. Fini le bagne ou les colonies de peuplement, la France subventionne des « compléments de rémunération » à 100 000 fonctionnaires, pour « compenser le coût de la vie plus élevé ». La majoration de salaire est de 53 % à la Réunion, 40 % aux Antilles et Guyane, plus de 73 % en Kanaky, à laquelle s’ajoutent selon les cas des indemnités d’éloignement, des primes d’installation (12 mois de traitement pour 4 ans de service), des réductions d’impôts de 30 % à 40 %, des congés bonifiés, des sur-pensions de retraite : un surcoût de plus d’un milliard chaque année [2] ! Tout cela amplifie les inégalités de niveaux de vie et les chocs avec la puissance coloniale.

 Le rôle géopolitique des colonies

L’empire a toujours été central pour le capitalisme français. À la fin de la dernière guerre, le rôle des colonies africaines lui a permis d’intégrer le Conseil de sécurité de l’ONU. Face à la vague de décolonisation, il a cherché à maintenir sa domination avec la françafrique, mais elle s’effrite. Il ne reste que les miettes de l’empire grâce auxquelles la France est présente sur tous les océans, pour aspirer à jouer un rôle international.

 Deuxième plus grand espace maritime du monde

Sa zone économique exclusive, espace maritime où les États sont souverains sur l’exploitation des ressources jusqu’à 200 milles marins (370,4 km), est la deuxième au monde, à 70 % dans le Pacifique, la Polynésie en représente 47 %, la Kanaky 13 %, la France 3,6 %. C’est une ressource stratégique avec la présence de ferro-nodules, de gaz, de pétrole. Pour exercer cette souveraineté, elle entretient des bases militaires qui s’ajoutent à l’importante présence dans le monde [3] dans divers cadres, ONU, Otan OTAN
Organisation du traité de l’Atlantique Nord
Elle assure aux Européens la protection militaire des États-Unis en cas d’agression, mais elle offre surtout aux États-Unis la suprématie sur le bloc occidental. Les pays d’Europe occidentale ont accepté d’intégrer leurs forces armées à un système de défense placé sous commandement américain, reconnaissant de ce fait la prépondérance des États-Unis. Fondée en 1949 à Washington et passée au second plan depuis la fin de la guerre froide, l’OTAN comprenait 19 membres en 2002 : la Belgique, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, auxquels se sont ajoutés la Grèce et la Turquie en 1952, la République fédérale d’Allemagne en 1955 (remplacée par l’Allemagne unifiée en 1990), l’Espagne en 1982, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque en 1999, la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie en 2004, l’Albanie et la Croatie en 2009, le Monténégro en 2017, la Macédoine du Nord en 2020, la Finlande en 2023 et la Suède en 2024.
, UE. Plus d’un tiers des militaires français en opération, soit plus de 10 000, sont engagés à l’étranger, alors que seulement 10 000 sont présents en France et plus de 8 000 dans les colonies, dénommées forces de « souveraineté », qui sont avec Djibouti les principales concentrations militaires.

La marine française a trois bases maritimes en France et six dans les colonies, Guyane, Martinique, Kanaky, Polynésie, Mayotte et à la Réunion (le troisième port après Brest et Toulon). S’y ajoutent les bases de Djibouti, Dakar et aux Émirats arabes unis. C’est peu à côté des forces des États-Unis, 285 000 militaires dans 800 bases, mais c’est une présence.

 Le nœud de la zone indo-pacifique

Dans l’Atlantique, le voisinage des États-Unis marginalise l’aspect militaire, sauf pour la protection du centre spatial de Kourou. La stratégie militaire fantasmée de Macron se centre sur la zone indo-pacifique [4]. Cette région concentre l’affrontement Chine/USA, ses routes maritimes relient les plus grands ensembles démographiques et économiques du siècle : plus d’un tiers des exportations françaises hors UE, et 40 % des importations hors UE y circulent.

La France cherche à y préserver son influence, par des partenariats avec les USA, l’Inde, l’Australie et le Japon en particulier, sans grand succès, mis à part la participation à une coopération dans l’initiative américaine QUAD avec l’Australie, et la Nouvelle-Zélande, tout comme avec des accords de défense avec les Émirats arabes unis, le Qatar et le Koweït, auxquels se rajoute l’implantation à Djibouti, à côté des bases américaines et chinoises. On comprend alors l’attachement à la possession de la Kanaky, et des bases de la Réunion et de Mayotte.


Notes

[1Sous des statuts divers, collectivité territoriale, DOM-DROM...

[2Cour des comptes Rapport public annuel 2015 – février 2015  !

[3Depuis 1995, les armées françaises ont été engagées dans quelque 106 opérations menées à l’extérieur des frontières nationales.

[4Du point de vue français, elle va de Djibouti à la Polynésie.