Vote massif des jeunes après l’annulation d’une partie de la dette étudiante, victoires pour le droit à l’IVG et succès des candidat·es d’une gauche radicale

Les motifs d’espoir des élections de mi-mandat aux États-Unis

23 novembre par Maxime Perriot


Cori Bush, réelue à la Chambre des Représentants avec plus de 73% des voix. YouTube : Cori Bush 1 Minute of Silence ExpectUs Protest CWE (Time : 3m32s) – View/save archived versions on archive.org and archive.today. Craig Currie via Photo News 247. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Cori_Bush,_July_2020.png

Alors qu’une large victoire républicaine était annoncée aux États-Unis, la gauche américaine a déjoué les pronostics en limitant largement les dégâts. Si les Républicains ont remporté la majorité à la Chambre des Représentants, les Démocrates conservent la leur au Sénat. Cette séquence électorale indique qu’il n’y a pas de vague généralisée vers la droite et qu’il y a des raisons d’espérer. Explications.



 Joe Biden reste impopulaire, les candidat·es de gauche radicale décrochent des victoires majeures

Le « Squad » est donc composé d’Alexandria Oasio-Cortez, de Rashida Tlaib, d’Ilhan Omar et d’Ayanna Pressley, qui forment un groupe d’élues racisées de moins de 50 ans porteuses d’une forte influence dans l’aile gauche du parti démocrate

Le relatif succès des Démocrates n’est pas dû à la popularité de Joe Biden, bien au contraire. Comme l’a montré Yorgos Mitralias [1], plusieurs des larges succès surprises des Démocrates sont à mettre au crédit de candidates radicales, positionnées bien plus à gauche que le Président étasunien.

L’Afro-américaine Summer Lee a créé la surprise en Pennsylvanie ; Alexandria Ocasio-Cortez, qui a appelé à la démission de la présidence du parti démocrate dans l’État de New York, a été réélue haut la main (70,6% des voix) ; dans le Michigan, Rashida Tlaib, originaire de Palestine, a écrasé son adversaire avec près de 71% des suffrages ; au Minnesota, Ilhan Omar, originaire de Somalie et affichant des positions de gauche très radicale, a remporté trois quarts des votes exprimés. Cette dernière défend un système de santé universel et une éducation gratuite. Elle se montre également très courageuse sur le plan environnemental et sur la question du logement [2]. Ayanna Pressley, quatrième membre du « Squad » avec les trois femmes citées précédemment, l’a également emporté avec 84,5% des voix au Massachussetts. Le « Squad » est donc composé d’Alexandria Oasio-Cortez, de Rashida Tlaib, d’Ilhan Omar et d’Ayanna Pressley, qui forment un groupe d’élues racisées de moins de 50 ans porteuses d’une forte influence dans l’aile gauche du parti démocrate, souvent proches de Bernie Sanders et quelque fois plus radicales qui lui.

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La liste des victoires de candidat·es de gauche aux positions plus radicales que celles que défend Joe Biden est longue : Jamaal Bowma – également en faveur d’un système de santé universel – à New-York et Cori Bush au Missouri ont gagné avec respectivement 65,4% et 72,8% des suffrages exprimés. Cette dernière, qui a été expulsée de son logement avec ses deux très jeunes enfants il y a quelques années, s’est emparée de cette question [3]. Elle a organisé un mouvement social d’ampleur en 2021, réussissant à obtenir l’extension du moratoire sur les expulsions de logement.

Des succès écrasants pour des candidat·es issu·es de minorités discriminées ayant affiché des positions radicales. De quoi nourrir de beaux espoirs pour le futur, d’autant plus que les jeunes se sont fortement mobilisé·es. Une mobilisation inattendue qui a permis de déjouer les sondages.

Encadré : Plusieurs États américains consacrent le droit à l’avortement



Le droit à l’IVG a enregistré des victoires dans tous les États où un référendum était organisé

Plusieurs États américains ont voté sur d’autres questions. Au total, 132 referendums ont été organisés parallèlement aux Midterms [4]. Plusieurs d’entre eux ont consacré le droit à l’avortement [5] : le droit à l’IVG a enregistré des victoires dans tous les États où un référendum était organisé. Ce fut le cas au Vermont, au Michigan et en Californie où les IVG étaient déjà légales mais ont été inscrites dans la Constitution des États [6]. Dans le Michigan, plus de 56% des votant·es se sont prononcé·es pour inscrire le droit à la liberté reproductive dans la Constitution. Le Vermont et la Californie ont fait de même, avec une très large victoire du « Oui », à plus de 76% dans le premier État cité, à 67% dans le second.

Au Kentucky, État religieux et dominé par les conservateurs, où l’IVG a été interdit suite à l’arrêt de la Cour Suprême autorisant les États à légiférer sur cette question, le « non » à une mesure anti-IVG proposée par referendum l’a emporté. L’enjeu était le suivant : l’ajout d’une mention dans la Constitution du Kentucky, précisant que « rien dans la Constitution ne crée un droit à l’avortement ». Cette mention a donc été refusée par une majorité d’électeur·ices. Même situation au Montana, état rural du nord des États-Unis , où le « non » l’a emporté à l’issue d’un référendum proposant de sanctionner les soignant·es qui seraient impliqué·es dans un avortement. Ces votes font échos à la victoire qui a eu lieu au Kansas en août, où 60% des votant·es avaient également voté pour que le droit à l’avortement reste garanti par la Constitution [7].

Précisons toutefois que depuis l’arrêt de la Cour Suprême de mai 2022 une douzaine d’États étasuniens ont déjà interdit l’avortement. De plus, les victoires des Républicains en Floride et en Géorgie (dont le procureur général nouvellement élu est également Républicain) risquent de mettre en péril le droit à l’IVG [8].

Des référendums portant sur le droit du travail ont également eu lieu. Par exemple, l’Illinois a voté pour faire de la négociation collective un droit constitutionnel à l’échelle de l’État. La victoire du « Oui » à 58% signifie donc que les travailleur·euses ont un droit constitutionnel de « s’organiser, de négocier collectivement par l’intermédiaire de représentant·es de leur choix dans le but de négocier les salaires, les heures et les conditions de travail, et de protéger leur bien-être économique et leur sécurité au travail » [9].

  Une forte mobilisation de la jeunesse américaine

Les 18-29 ans ont voté pour les candidat·es démocrates radicaux et ont plus voté que d’habitude

Les 18-29 ans se sont mobilisé·es lors de ces élections de mi-mandat. Plutôt habitué·es à bouder les urnes (même si les jeunes s’étaient également mobilisés lors des deux dernières élections importantes aux États-Unis), cette population a connu un regain de participation. En effet, le taux de participation lors de ces Midterms chez cette tranche d’âge est le deuxième plus important depuis 30 ans, après les élections de mi-mandat de 2018. D’environ 30%, il reste malgré tout assez faible.

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Les jeunes ont voté en grande majorité pour les Démocrates, leur offrant un avantage de 28 points par rapport aux Républicains (62% des voix des jeunes pour les démocrates et 35% pour les Républicains selon les sondages de sortie des urnes) [10].

Ces beaux résultats sont donc dus à une surmobilisation des personnes nées entre 1994 et 2004, qui pourraient bien changer le destin des États-Unis lors des prochaines années si elles continuent à voter et à s’engager. Comme ce fut le cas en France avec Jean-Luc Mélenchon, les jeunes votent à gauche et pour des candidat·es plus radicaux que leurs aîné·es. Reste donc à savoir pourquoi la jeunesse américaine s’est rendue aux urnes et si cela a des chances de perdurer dans le temps.

 Pourquoi la jeunesse s’est-elle mobilisée ?

Plusieurs raisons peuvent expliquer la mobilisation des jeunes : l’annulation d’une partie de la dette étudiante, la radicalité à droite des candidat·es républicain·es, la stratégie de campagne démocrate centrée sur la défense de l’IVG

Plusieurs raisons peuvent expliquer la mobilisation importante de la jeunesse.

Tout d’abord, plusieurs candidat·es républicain·es étaient très proches de Donald Trump – qui s’est par ailleurs présenté officiellement pour la prochaine élection présidentielle – en termes de positionnement politique. La moitié des candidat·es républicain·es présenté·es lors de ces élections avaient remis en cause l’élection de Joe Biden en ne dénonçant pas l’invasion du Capitole le 6 janvier 2021. Cette radicalité à droite a vraisemblablement mobilisé des jeunes électeur·ices de gauche, qui se sont davantage déplacé·es pour éviter le pire que par conviction pour les candidat·es démocrates.

Autre explication, Joe Biden a fait en sorte d’annoncer l’annulation d’une partie de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
étudiante juste avant les Midterms pour capitaliser sur cette mesure sur le plan électoral [11]. Visiblement, cette stratégie a fonctionné puisque qu’il semble y avoir une corrélation entre cette décision, qui a ciblé les jeunes et qui a eu un fort écho aux États-Unis et dans le monde, et la mobilisation très importante de cette population.

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Autre supposition, ce fort mouvement de la jeunesse vers les urnes peut aussi être le fait de la décision de la Cour Suprême de mai 2022 sur l’avortement [12], et par conséquent de la stratégie électorale du Parti Démocrate, qui a décidé de « tout miser » sur le thème de l’IVG. En effet, les discours démocrates se sont centrés sur ce sujet capital, au détriment des sujets économiques et sociaux non moins essentiels et brûlants au regard du niveau d’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donnée. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. dans le monde et des difficultés rencontrées par une importante partie de la population pour vivre décemment. Le Parti Démocrate aurait pu décider de prioriser conjointement plusieurs sujets majeurs, comme l’IVG, les questions liés à la pauvreté et à l’inflation etc. Il a été décidé de mettre quasiment tous les moyens et l’énergie des candidat·es sur ce sujet sociétal essentiel. Si ce choix paraissait risqué tant les Républicains en ont profité pour occuper le terrain social, s’appropriant ces sujets économiques et sociaux touchant aussi le quotidien de millions d’Étasunien·es, il a peut-être été payant. Très sensibles aux sujets sociétaux comme celui du droit à l’avortement, une partie de la jeunesse s’est mobilisée et a vraisemblablement réagi positivement à la stratégie de campagne de Joe Biden, ressentant le devoir de défendre un droit absolument crucial.

Si les Démocrates n’ont donc pas gagné les élections, leur défaite a été beaucoup moins importante que prévu et les éléments les plus radicaux du parti ont souvent gagné. Les jeunes se sont davantage mobilisés que d’habitude et les positions radicales ont été récompensées par le vote. Ces Midterms sont donc encourageants dans la lutte interne au Parti démocrate, qui oppose la ligne défendue par Joe Biden et l’aile gauche de la formation, très critique envers le Président. Aux États-Unis, la défaite est donc porteuse d’espoir, contrairement au Brésil, par exemple, où la victoire de Lula s’est accompagnée de succès des candidat·es bolsonaristes à des postes locaux clés.


L’auteur remercie Éric Toussaint pour ses conseils et sa relecture

Notes

[1Yorgos Mitralias, « États-Unis, Victoires écrasantes des radicaux et socialistes aux élections de mi-mandat ! », 10/11/2022, CADTM, https://www.cadtm.org/Etats-Unis-Victoires-ecrasantes-des-radicaux-et-socialistes-aux-elections-de-mi

[4“ 2022 ballot measure election results”, Ballotpedia, https://ballotpedia.org/2022_ballot_measure_election_results#November_8

[5« Midterms 2022 : le droit à l’avortement renforcé dans au moins trois États », 09/11/2022, Le Monde, https://www.lemonde.fr/international/article/2022/11/09/midterms-2022-le-droit-a-l-avortement-renforce-dans-au-moins-trois-etats_6149181_3210.html

[6Caroline Kitchener, Kati Perry, Kevin Schaul, “Here’s how abortion access fared in the midterm elections in nine states”, 07/11/2022, The Washington Post, https://www.washingtonpost.com/politics/interactive/2022/abortion-rights-election/

[7« Droits des femmes, IVG : le Kansas vote en faveur de la garantie du droit à l’avortement », 03/08/2022, Libération, https://www.liberation.fr/international/amerique/ivg-le-kansas-vote-en-faveur-de-la-garantie-du-droit-a-lavortement-20220803_74PJKXHPTVBYFBTLG6BFG7NZYU/

[8Caroline Kitchener, Kati Perry, Kevin Schaul, art.cité.

[9« Illinois Amendment 1, Right to Collective Bargaining Measure (2022), Ballotpedia, https://ballotpedia.org/Illinois_Amendment_1,_Right_to_Collective_Bargaining_Measure_(2022)

[10“Millions of Youth cast Ballots, Decide Key 2022 Races” 09/11/2022, Circle, https://circle.tufts.edu/latest-research/millions-youth-cast-ballots-decide-key-2022-races

[11Maxime Perriot, “L’annulation d’une partie de la dette étudiante par Joe Biden : un pansement nécessaire mais largement insuffisant », 12/10/2022, CADTM, https://www.cadtm.org/L-annulation-d-une-partie-de-la-dette-etudiante-par-Joe-Biden-un-pansement

[12Julia Rock, Rebecca Burns, Andrew Perez, Mattew Cunningham-Cook, David Sirota, “8 lessons Fron the Midterm Elections”, 10/11/2022, Jacobin, https://jacobin.com/2022/11/midterms-2022-progressives-democrats-abortion-student-debt-wages-health-care

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