Suite au discours de Nicolas Sarkozy lors de la réunion sur le climat le 18 avril 2008

Lettre ouverte à M. Nicolas Sarkozy

25 avril 2008 par Pauline Imbach


Monsieur le Président,
Je vous fais une lettre,
Que vous lirez peut être,
Si vous avez le temps.

De votre commentaire,
De votre effet d’annonce,
Sur l’aide alimentaire,
L’hypocrisie je dénonce.

Indifférent vous êtes
Et ce depuis longtemps.
Le doublement de l’aide
N’est rien d’autre que du vent

60 millions d’euros,
Vous voilà bon apôtre,
Mais nous ne sommes pas dupes,
La réalité est autre !


Vous avez déclaré, nous tirant presque des larmes : « Y a-t-il un seul parmi nous qui peut rester indifférent à la révolte de ceux qui, dans les pays du Sud, ne peuvent plus manger à leur faim ? [1] ». Ainsi la France doublera « dès cette année son enveloppe d’aide alimentaire en la portant à 60 millions d’euros pour 2008 », soit près de 100 millions de dollars, pour faire face à la crise alimentaire mondiale.

60 millions d’euros, 100 millions de dollars, dites-vous…

Le premier point important consiste à relativiser la générosité des sommes que vous annoncez. En effet, les sommes envoyées chaque année par les migrants originaires des pays du Sud, qui profitent directement aux populations sur place, sont estimées au niveau mondial à 300 milliards de dollars en 2006. Ces flux financiers solidaires privés représentent, pour la même année, en Côte d’Ivoire 282 millions de dollars, au Burkina Faso 507 millions de dollars, en Haïti 1049 millions de dollars et en Egypte 3637 millions de dollars [2]. Ces pays, qui connaissent actuellement des émeutes de la faim, reçoivent donc entre 3 et 36 fois plus de la part de leurs ressortissants émigrés que l’aide alimentaire que vous annoncez en fanfare.

Le deuxième point porte sur l’aide publique au développement (APD APD On appelle aide publique au développement les dons ou les prêts consentis à des conditions financières privilégiées accordés par des organismes publics de pays industrialisés. Il suffit donc qu’un prêt soit consenti à un taux inférieur à celui du marché (prêt concessionnel) pour qu’il soit considéré comme une aide, même s’il est ensuite remboursé jusqu’au dernier centime par le pays bénéficiaire. Les prêts bilatéraux liés (qui obligent le pays bénéficiaire à acheter des produits ou des services au pays prêteur) et les annulations de dette font aussi partie de l’APD.

Outre l’aide alimentaire, on peut distinguer trois grands types d’utilisation des fonds ainsi dégagés :le développement rural, les infrastructures, l’aide hors projet (financement des déficits budgétaires ou de la balance des paiements). C’est ce dernier poste qui augmente le plus. Cette aide est « conditionnée » par la réduction du déficit public, la privatisation, la bonne conduite écologique, l’attention aux plus pauvres, la démocratisation, etc. Toutes ces conditions sont définies par les principaux gouvernements du Nord et le couple Banque mondiale/FMI. Cette aide passe par trois canaux : l’aide multilatérale, l’aide bilatérale et les ONG.
) en général. Dès 1970, les pays riches s’étaient engagés à porter leur APD à 0,7% de leur revenu national brut (RNB). Pourtant, en 2007, l’aide de la France est estimée à seulement 0,40 % du RNB [3] Si l’on ajoute que les manipulations statistiques concernant l’APD sont faciles et fréquentes, on voit que le montant annoncé ne reflète en rien les sommes nouvellement libérées pour le développement. Nous voilà donc très loin des engagements pris il y a maintenant 38 ans !

Le troisième point porte sur le contenu de cette aide publique au développement, ce qui revient à se poser la question du montant réel transféré aux populations du Sud.
En effet, environ 32% de l’APD française sont constitués de remises de dettes, dont la majeure partie est illégitime et odieuse. Cette dernière notion juridique a d’ailleurs fait l’objet de deux rapports rendus en 2007 par la CNUCED Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement
CNUCED
Elle a été créée en 1964, sous la pression des pays en voie de développement pour faire contrepoids au GATT (prédécesseur de l’OMC).
Site web :
et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
. Selon le CADTM, ces dettes illégitimes et odieuses doivent donc être annulées unilatéralement et sans condition par la France car elles n’ont pas profité aux populations du Sud et ont été contractées avec la complicité des autorités françaises de l’époque [4] La seule issue acceptable pour la France consiste à réaliser un audit de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, sous la responsabilité de l’Etat, avec la participation de délégués des organisations de solidarité Nord/Sud qui ont fait la preuve d’une expertise en matière de dette.
Hors remises de dette, l’APD française tombe alors à 0,27% du RNB !

Le bluff ne s’arrête pas là. L’APD contient des « prêts concessionnels », c’est-à-dire des prêts accordés à un taux inférieur à celui du marché. Ces sommes prêtées (au titre de l’APD) majorées des intérêts doivent être remboursés intégralement par les pays en développement. Ainsi, entre 1996 et 2003, en ce qui concerne les créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). bilatérales à taux préférentiels, les pays en développement ont remboursé 31 milliards de dollars de plus qu’ils n’ont reçu en nouveaux prêts [5] Derrière l’étiquette d’ « aide », l’APD augmente l’endettement des pays du tiers monde, alors que la dette est l’un de principaux obstacles à la satisfaction des besoins humains fondamentaux [6].

Enfin, l’APD est un véritable fourre-tout : elle comprend les salaires des expatriés travaillant dans le cadre de la coopération, les frais de scolarité de leurs enfants dans les écoles françaises, les dépenses liées à la scolarité des étudiants du Sud dans un pays riche (alors que rien n’indique que leurs pays en profiteront un jour), les frais d’ « accueil » des étrangers (par exemple, les frais de fonctionnement de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides - OFPRA) et last but not least, les apports de la France aux agences multilatérales (Banque mondiale, FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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…).
Rappelons également qu’une partie de l’aide constitue de l’aide liée car elle revient aux pays donateurs, entre autres, par l’achat d’aliments, de médicaments, d’équipements et de services provenant du Nord. Notons, pour finir, que les principaux bénéficiaires de l’APD sont des pays à revenu intermédiaire alliés aux grandes puissances.

Toutes ces précisions montrent qu’il est indécent de votre part d’affirmer une quelconque « générosité » ou « compassion ».

Pour terminer ce courrier, je me permets de vous donner quelques conseils avisés : réformez l’aide publique au développement, tenez vos engagements sur cette aide, arrêtez de soutenir des dictateurs qui affament leurs populations, annulez sans conditions les dettes illégitimes et odieuses de ces pays et versez des réparations aux peuples du Sud que la France, comme les autres métropoles coloniales, exploitent sous différentes formes depuis des siècles.

Monsieur le Président, il est temps de prendre ses responsabilités, car derrière le cynisme des effets d’annonce, des gens ont faim et leurs souffrances sont bien plus réelles que vos réalisations effectives en leur faveur. Par les hautes fonctions que vous occupez depuis longtemps, vous portez une grande part de responsabilité.

Monsieur le Président, comme vous l’avez dit à l’ONU le 25 septembre 2007, «  les pauvres et les exploités se révolteront un jour contre l’injustice qui leur est faite ». J’espère que ce jour viendra vite.

Pauline Imbach (25 ans, jeune citoyenne du monde, membre du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde, www.cadtm.org)




Notes

[1Discours de Nicolas Sarkozy lors de la réunion sur le climat le 18 avril 2008 à Paris.

[2Travailleurs migrants et envois de fonds : Flux mondiaux de fonds envoyés vers les pays en développement et en transition, FIDA, décembre 2007

[3Source OCDE, ce chiffre comprend le produit de la contribution internationale de solidarité sur les billets d’avion (0,01%).

[4En 2006, la Norvège a reconnu sa responsabilité dans l’endettement illégitime de 5 pays (Equateur, Egypte, Jamaïque, Pérou, Sierra Leone) et a décidé d’annuler unilatéralement une part des créances qu’elle détient envers ces pays à hauteur de 62 millions d’euros. http://www.cadtm.org/spip.php?article2119 .

[5Une « générosité » très médiatisée les faux-semblants de l’aide au développement, E. Toussaint et D. Millet, août 2005. http://www.cadtm.org/spip.php?article1605.

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