Lumumba : méditation sur le symbole d’une parole osée

7 janvier 2010 par Jean-Pierre Mbelu


La magie de l’Internet nous permet de réentendre le discours de Patrice Emery Lumumba ayant jetée de l’huile sur le feu de ses bourreaux. Il arrive, qu’à peu près cinq décennies après sa mort, nous entendions les propos du genre : « Lumumba était un immature politique ; il lui manquait du réalisme politique ; etc. » Avec la magie de l’Internet, quand nous visualisons le passage entre le discours du Roi Baudouin et celui de Lumumba, nous nous rendons compte que ce dernier ose une parole vraie à contretemps. Il improvise un discours dont le contenu met à nu des pratiques odieuses cachées derrière le mot « civilisation ».

Oser une parole à contretemps, c’est enfreindre les règles convenues : celles qui vous confèrent un statut et une place dont vous ne devez, dans l’entendement de vos « maîtres » vous départir. Dans ce contexte, le manque de réalisme signifie le refus de la langue de bois. Un refus fondé sur un nationalisme incontrôlable et un courage « sorcier », soutiens d’une lutte ardente et idéaliste.

Oser une parole à contretemps attire toujours les foudres des « maîtres du monde ». Depuis la nuit des temps. Un Socrate, un Jésus, un Martin Luther King, un Gandhi, un Kambala ka Mudimbi, un Kataliko en ont payé le prix. Heureusement, ces « maîtres du monde » n’arrivent pas à supprimer, une fois pour toutes, la parole osée. Quand ses porteurs sont tués, elle rebondit.

Les cinquante premières années de notre indépendance nous ont appris à approcher leur méthode : ils ourdissent un complot pour tuer le porteur de la parole osée. Ils trouvent des motifs bien bricolés. Mettre fin au péril communiste pour l’Afrique en éliminant « le petit Satan Congolais » était un motif valable pour qu’ils s’en prennent à la vie de Lumumba. Les motifs inventés (ou créés), ils cherchent les complices dans l’entourage même du porteur de la parole osée.

Ensemble, ils exécutent leur basse besogne. Ensuite, ils renient leur responsabilité ou confectionnent une explication plus ou moins valable. Enfin, les langues commencent à se délier.. Quand ils finissent par reconnaître cette responsabilité, ils évoquent le contexte (la guerre froide par exemple), demandent pardon (ou même pas) et exigent que la page noire de notre histoire commune soit tournée.

Il arrive qu’au moment où « les maîtres du monde » invitent au pardon et à l’oubli du passé, ils commettent d’autres forfaits du même genre. Ils ne peuvent s’affirmer qu’en propageant la mort. Ils ont terriblement peur de la parole osée. Ils ont terriblement peur de tout ce qu’ils ne maîtrisent pas. La parole osée à contretemps les prend au dépourvu. Elle déconstruit leurs faux discours et dévoile « les intentions secrètes » de leurs cœurs.

Souvent, la parole osée à contretemps, quand elle est vraie, détricote les faits et met à nu la merde cachée derrière les beaux principes de civilisation, de respect des droits humains ou de démocratie.

Aujourd’hui, plus ou moins cinq décennies après la mort de notre Héros National, une méditation sur sa parole osée et vraie révèle que de son sang versé d’autres Lumumba sont nés et cela à travers le monde entier.

Sa parole osée va être honorée par un Collectif Mémoires Coloniales dans le pays dont « les maîtres du monde » se sont servi pour l’effacer de la surface de la terre. « Le 17 janvier 2010, pour rendre hommage à Patrice Lumumba assassiné le 17 janvier 1961, le collectif Mémoires Coloniales organise une cérémonie de commémoration à Ostende, sur un bateau réservé pour l’occasion, pouvons-nous lire sur le site Internet de Congoforum. Dans le cadre du cinquantenaire de l’indépendance du Congo, cette cérémonie dénoncera le rôle de la Belgique dans l’assassinat de Patrice Lumumba ainsi que ses responsabilités historiques vis-à-vis du peuple Congolais. »

Il nous semble qu’il y a, dans cette commémoration, quelque chose de formidable à percevoir : « un petit reste métissé » s’engage à refonder nos relations bilatérales sur des bases éthiques autrefois sapées par l’esprit de lucre et un paternalisme néo-colonial. « Ce petit reste métissé » est représenté par deux Belges (Guy De Boeck et Pauline Imbach et d’un Congolais (Antoine Tshitungu Kongolo). Dans ce trio, l’âge de Pauline Imbach interpelle. Elle a 27 ans. Elle fait partie du Cadtm (comité pour l’annulation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du tiers-monde). Elle est représentative de cette jeune génération de Belges ayant décidé de rompre avec la langue de bois de leurs « papas » sur l’histoire du Congo. Pauline Imbach et ses amis Renaud Vivien, Virginie de Ramonet, etc. étudient la question congolaise en convoquant la dette odieuse Dette odieuse Selon la doctrine juridique de la dette odieuse théorisée par Alexander Sack en 1927, une dette est « odieuse » lorsque deux conditions essentielles sont réunies :

1) l’absence de bénéfice pour la population : la dette a été contractée non dans l’intérêt du peuple et de l’État mais contre son intérêt et/ou dans l’intérêt personnel des dirigeants et des personnes proches du pouvoir

2) la complicité des prêteurs : les créanciers savaient (ou étaient en mesure de savoir) que les fonds prêtés ne profiteraient pas à la population.

Pour Sack, la nature despotique ou démocratique d’un régime n’entre pas en ligne de compte. Une dette contractée par un régime autoritaire doit, selon Sack, être remboursée si elle sert les intérêts de la population. Un changement de régime n’est pas de nature à remettre en cause l’obligation pour le nouveau régime de payer les dettes du gouvernement précédent sauf s’il s’agit de dettes odieuses.

Traité juridique et financier par A.-N. SACK, ancien professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université de Petrograd.

Depuis cette définition « conservatrice », d’autres juristes et mouvement sociaux comme le CADTM ont élargi la définition de la dette odieuse en prenant notamment en compte la nature du régime emprunteur et la consultation ou nom des parlements nationaux dans l’approbation ou l’octroi du prêt.

Citons notamment la définition de la dette odieuse utilisée par la Commission pour la Vérité sur la dette grecque, qui s’appuie à la fois sur la doctrine de Sack mais aussi sur les Traités internationaux et les principes généraux du droit international :

Une dette odieuse est soit
1) une dette qui a été contractée en violation des principes démocratiques (ce qui comprend l’assentiment, la participation, la transparence et la responsabilité) et a été employée contre les plus hauts intérêts de la population de l’État débiteur alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède." soit
2) une dette qui a pour conséquence de dénier les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels de la population alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède"
.
de notre pays et en essayant d’indiquer des pistes porteuses d’avenir pour nous en évoquant le respect de nos droits économiques, sociaux et culturels.

Disons que le trio du Collectif est composé d’un Belge, Guy De Boeck (une référence recommandable au sujet de notre histoire), d’un Congolais (une plume congolaise de grande facture) et d’une jeune Belge représentant une approche renouvelée de la question Congolaise.

Tout en honorant la parole osée de Lumumba, ce trio trace (ou retrace) l’une des lignes de conduite à tenir pour sortir notre pays du bourbier où il se retrouve depuis la mort de Lumumba : l’attention à accorder au métissage des intelligences transfrontalières assumé par « les petits restes ». Ceux-ci jouent, chez tous les peuples, le rôle du levain dans la pâte.

Espérons que ces « petits restes » puissent initier un jour un procès contre les bourreaux de Lumumba, même à titre posthume. Pourquoi ? Tant que les bourreaux des symboles des « paroles vraies et osées » ne seront pas jugés, la crédibilité de la justice dite internationale en souffrira et la dignité des peuples appelés à s’autodéterminer en prendra toujours le coup. Le monde sera une jungle où les criminels économiques et fabricants d’armes (et leurs sous-traitants) assassineront toujours ces symboles au nom d’une croyance hypocrite dans les valeurs démocratiques. Heureusement ! Une parole osée et vraie ne meurt jamais. Ceux et celles dont les cœurs et les esprits ont été envoûtés par le pouvoir ensorceleur du capitalisme sauvage l’ignorent. A leurs dépens !